Tu sais, je pense souvent à lhistoire de Joséphine cest une voisine, tu la croises sûrement parfois à la boulangerie. Elle a trente-cinq ans, et franchement, on ne la remarque pas trop dans la rue : toujours habillée un peu trop large, le regard triste, bouche pincée Elle na jamais eu de petit ami, alors quelle bosse chez un expert-comptable à Lyon depuis la fin de son BTS, sans jamais changer de bureau.
Joséphine na jamais trop pris soin delle, tu vois ? Elle est ronde, ne sort pas ni avec des copines, ni en soirée. Sa mère, Mireille, la eue quand elle avait tout juste dix-huit ans, et ça a toujours été flou sur le père Joséphine ne la jamais connu. Toujours élevée à la campagne, dans la maison de sa grand-mère à côté dAnnecy, elle a fini le lycée là-bas et na rejoint sa mère quune fois à Lyon pour les études.
Pendant que Joséphine grandissait entre les champs, Mireille séclatait en ville, changeait de mecs comme de chemises, bossait par-ci par-là, jouait les jolies femmes, et ne venait à la campagne quen coup de vent une fois par mois avec un jouet acheté vite fait. La grand-mère était stricte et froide de la tendresse, Joséphine nen a jamais eu ni de lune ni de lautre.
Aujourdhui, elle vit toujours dans lappartement avec sa mère à Lyon. Mireille approche des cinquante-cinq ans, fraîche comme une rose, fine, lunettes dernier cri, va au spa, soffre du Chanel, flirte encore parfois Lopposé total de Joséphine.
Lautre jour, Joséphine finit de passer ses dossiers à sa collègue qui la remplace pour les congés, range tout et sort du bureau.
Voilà, les vacances, pensa-t-elle. Mes congés payés sont déjà dans mon sac. Mais je sens que ma mère va vouloir me prendre tout largent encore une fois. Je vais traîner à la maison tout le mois Cest tellement épuisant, ce cercle. Pourquoi je ne me rebelle pas ? Je ne suis plus une gamine, mais elle me tient toujours en laisse. Je ne fais que lui donner tout, je nai même pas le droit de dépenser mon salaire moi-même La lumière au bout du tunnel, franchement, je ne la vois pas…
En rentrant, elle tombe direct sur Mireille dans lentrée. Elle lattend, comme dhabitude.
Enfin ! Tu as reçu les congés payés ? Donne-moi ça.
Oui, maman, attends, laisse-moi enlever mon manteau.
Non mais tu as le temps de te déshabiller sors ton portefeuille.
Joséphine fouille dans son sac, cherche son portefeuille, un vieux truc déchiré.
Cest fou comme tu fais vieille, tu traînes ce sac comme une grand-mère. Tu nas pas honte, franchement ? dit sa mère, la voix dure.
Joséphine, surprise, sent les larmes monter.
Et avec quel argent je devrais men acheter un autre ? Tu me prends tout, dit-elle soudain, étonnée doser répondre.
Ce nest pas que le sac, regarde-toi : négligée, grosse Il faudrait penser à maigrir et tarranger un peu, franchement ! Cest la honte de sortir avec toi.
La honte ? sexclame Joséphine. Et prendre mon argent, ce nest pas honteux ? On ne sort jamais ensemble, alors de quoi tu parles ? crie-t-elle avant de claquer la porte et de senfuir dans la rue.
Des larmes pleins les yeux, elle sassoit sur un banc devant limmeuble, la tête entre les mains. Elle ne sait pas combien de temps elle reste là, puis la voix tranquille de Madame Anne, sa voisine du rez-de-chaussée, linterpelle :
Joséphine, tout va bien ? Pourquoi tu pleures là dehors ?
Anne sassied à côté delle, lui prend la main. Joséphine craque et lui raconte tout.
Ma mère me prend tout mon argent pour sacheter des cosmétiques hors de prix, des fringues de luxe, et moi je traîne en vieux pulls Je suis trop douce, trop soumise. Jamais pu mopposer à ma grand-mère, maintenant cest avec ma mère Elle est dure et autoritaire
Anne hoche la tête, compatit. Elle connaît bien Mireille et Joséphine. Anne na jamais eu destime pour Mireille, elle le dit, et Joséphine lui fait de la peine.
Tu es une adulte, Joséphine. Faut toccuper de toi, taffirmer, tu sais ?
Mais comment… Je ne vaux rien, personne ne ma aimée, je nintéresse personne
Tu dois partir de chez ta mère, souffle Anne. Tu nas pas peur de partir ?
Je suis payée au SMIC Je ne pourrais pas louer seule à Lyon. Ma mère va men vouloir si je ne lui donne pas les congés payés Jai juste craqué parce quelle ma blessée.
Attends, tu me dis que tu as reçu tes sous, mais elle ne les a pas encore ? Pense à toi ta mère, elle saura se débrouiller ! Écoute, jai une maison de campagne à Vienne. Elle est solide, cest mon défunt mari qui la bâtie il pensait vivre jusquà cent ans Je ne te prendrai pas un centime, va y passer tes vacances loin dici.
Et tu nas pas peur ? me laisser la clef ?
Tu rigoles, voyons. Je técris ladresse et je te donne mon numéro.
Joséphine file à la gare Part-Dieu, achète un billet TER, sinstalle près de la fenêtre. Pour la première fois de sa vie, elle quitte Lyon sans personne pour la surveiller. Elle observe les voyageurs, le paysage, et se sent un peu invisible.
Arrivée à Vienne, elle marche jusquà la maison, ouvre la porte. Limmense calme lenveloppe. Elle sassied dans un vieux fauteuil.
Comme cest bon Le silence, la liberté Quel monde étrange et doux, pense-t-elle.
Plus personne pour lui reprocher quoi que ce soit. Elle voit une télé sur le buffet, allume un talk-show au hasard. Sa mère lui interdisait ses émissions, changait tout de suite de chaîne pour mater ses séries.
Tu regardes vraiment des trucs idiots ! ricanait Mireille. Et elle passait à linsulte direct.
Joséphine baissait la tête, encaissait, incapable de hausser le ton. Jamais une once de révolte, même en rêve.
Dans son petit tour du propriétaire, elle branche le frigo, y met des raviolis achetés à lépicerie, une bûche de chèvre, des yaourts. Elle prépare les raviolis, dîne, et enfin se sent apaisée.
Quest-ce que cest doux dêtre seule
Soudain, son téléphone sonne. Sa mère.
Alors, tu fuis maintenant ? Je tai vue avec Anne sur le banc ! Tu reviendras vite, tu verras, tu nes pas capable de vivre toute seule. Tu nes bonne à rien ! Tu vas te perdre sans moi
Joséphine coupe le son. Elle sait que les insultes vont fuser. Bizarrement, elle ne pleure pas.
Le soir, Anne appelle.
Alors, Joséphine, tu tinstalles ? Tu ty sens bien ?
Oui, merci Anne.
Demain, mon neveu Étienne passe te déposer tes affaires. Ta mère a amené un gros sac chez moi et a dit : Tu veux ma fille, prends ses fringues aussi !
Comment je le reconnaîtrais ?
Grand, lunettes, voiture garée devant le portail. Tu ne peux pas le manquer.
Bon, cest gentil, mais cest un peu gênant
Arrête, Joséphine ! Il est temps de te lancer dans ta propre vie. Pense à toi, renouvelle-toi, tu es jolie, il te manque juste un déclic ! À toi de jouer !
Sur la pelouse, la rosée brille, les oiseaux chantent, un chien aboie loin dans la campagne. Joséphine repense aux mots dAnne, sapproche du miroir.
Cest vrai, jai lâché prise Mes yeux ne sont pas si tristes, ils pourraient être lumineux. Mes cheveux sont beaux, mais jai toujours ce chignon de grand-mère Il faudrait que je maigrisse, maman na pas tort là-dessus
Elle dort comme un bébé cette nuit-là. Au matin, la lumière filtre à travers les rideaux, le soleil inonde le jardin. Derrière la fenêtre ouverte, la rosée, les oiseaux, les chiens. Joséphine sétire, toute joyeuse.
Quelle belle journée, se dit-elle.
Sa tasse de café chaud à la main, elle rêve à changer de travail, louer un studio, démarrer en solo. Elle oublie sa mère, pour la première fois Son cœur bondit à lidée dune nouvelle vie.
Un coup frappé à la porte la fait sursauter.
Qui ça ? demande-t-elle, un peu nerveuse.
Un homme grand avec des lunettes, souriant, se tient sur le seuil avec un sac.
Bonjour ! Je suis Étienne, le neveu dAnne. Cest bien vous, Joséphine ?
Oui cest moi ! Entrez
Ma tante ma demandé de vous apporter vos affaires, et de voir si vous aviez besoin de vous déplacer, jai la voiture prête au portail Ne soyez pas gênée, vraiment, Joséphine. Anne ma parlé de vous, elle ma tout raconté Désolé je sais tout de votre vie grâce à elle.
Cest comme ça que Joséphine a rencontré son futur mari. Étienne, lui aussi, venait dun divorce difficile. Il est tombé fou amoureux delle elle avait tout ce quil cherchait. Et Joséphine sest transformée : sa démarche hésitante et son regard peiné ont disparu. Elle a minci, voulait plaire à son amoureux. Elle est allée chez le coiffeur, a donné un nouvel élan à sa féminité, nen croyait pas ses yeux en se regardant.
Cest moi, ça ? pense-t-elle, le sourire éclatant aux lèvres.
Étienne lemmène chez lui à Lyon.
Joséphine, tu es exactement la femme dont jai toujours rêvé : gentille, sincère, généreuse. Je te le dis sans détour, jai envie de me marier avec toi.
Évidemment quelle a dit oui elle savait sa chance. Leur mariage était tout simple, juste les proches, même Mireille était invitée. Mais, fidèle à elle-même, Mireille lance ses piques à table. Anne lui cloue le bec, Mireille séclipse, personne ne sen soucie. Joséphine ne regrette rien.
La famille dÉtienne adore Joséphine, il la regarde toujours avec des yeux amoureux.
Le bonheur finit toujours par arriver Et il est là, enfin, avec Joséphine !
Peu après, Joséphine attend un bébé. Le bonheur, certes tardif, était complet. Elle ne se souvenait presque plus de sa vie davant, coincée sous le joug de sa mère ; elle avait trouvé la force de changer. Non seulement elle était plus jolie, mais elle sétait épanouie elle avait enfin appris à saimer, et à aimer Étienne.
Voilà, je tenais à te partager cette jolie histoire. Je te souhaite davoir autant de bonheur que Joséphine, vraiment.







