L’Héritage Une grande femme à la voix forte sortit du compartiment et dispersa aussitôt ceux qui gênaient le repos des voyageurs. Il convient de préciser que même les hommes les plus robustes et effrontés obéirent comme un seul homme à sa présence. Ses cheveux blonds étaient tressés en couronne autour de sa tête, ses yeux scintillaient d’un bleu éclatant et ses joues étaient rosies de santé. Son regard se tourna vers les toilettes, d’où surgit alors un petit homme pâle et mince, aux cheveux fins comme du duvet, au visage attendrissant et enfantin. — Nicolas ! Je t’ai déjà perdu ! Avec tout ce vacarme, la contrôleuse n’ose même plus approcher. Je me demandais comment tu allais tenir… Des gens pareils, ils te bousculeraient sans raison ! s’exclama la dame. — Oh, Anna ! Je leur aurais montré… Mais pourquoi es-tu sortie, Annette ? Tu es une vraie dame ! répondit l’homme dans un sourire timide en se faufilant dans le compartiment. La dame nous observa, moi et quelques autres passagers ennuyés. Rassurée qu’aucune menace ne pesait sur son homme, elle disparut à son tour. Plus tard, on se retrouva dans le wagon-restaurant. Faute de place, je partageai la table de cette dame, sans voir son mari. Quittant à peine sa viande et ses pommes de terre, elle dit d’une voix sonore : — Je m’appelle Anne Andréevna. Mais vous pouvez dire Anna. — Vous voyagez seule ? Votre mari va-t-il vous rejoindre ? — Il se repose, il ne viendra pas. Je lui ai enroulé une écharpe autour du cou, donné du sirop de canneberge… Imaginez, partir en voyage et Nicolas tombe malade ! Il est même sorti caresser le tapis en simple pull ! Voilà ce qui arrive quand on ne surveille pas assez ! — Vous devez beaucoup l’aimer. Vous êtes sortie tout à l’heure pour le défendre, pas l’inverse, et maintenant vous parlez de lui avec une telle tendresse… — Nicolas m’est venu comme un héritage. Ce n’est pas mon mari, à proprement parler. Bien que nous vivions ensemble. Il est encore en deuil. Sa première femme est partie pour l’autre monde récemment. C’était une sainte, d’une bonté… soupira Anne. — Comment ça, en héritage ? demandai-je. Et Anne raconta l’histoire. Nicolas avait vécu avec Lydie depuis le lycée, puis à l’université, puis ils s’étaient mariés. Il était inventif, brillant, il ne manquait jamais de contrats et la famille vivait confortablement. Mais dans la vie ordinaire, Nicolas était inadapté : il oubliait la monnaie à l’épicerie, traversait n’importe où, ne savait pas acheter ce qu’il fallait, donnait son argent aux inconnus… — Ton mari n’est pas de ce monde, plaisantaient les amis. C’est à croire qu’on l’a envoyé ici par erreur… Nous, on se tue au travail sans rien gagner, mais lui, l’argent coule tout seul ! Lydie n’en faisait cependant pas une histoire : son énergie et son sens pratique suffisaient pour deux. C’est elle qui préparait son mari pour le travail, vérifiait s’il avait bien mis ses gants et son écharpe, qui acheta une voiture pour le conduire, parce que Nicolas avait déjà oublié de donner la bonne adresse au taxi. Ils se complétaient à la perfection. Mais le jour où Lydie fut hospitalisée une semaine, elle rentra choquée : Nicolas avait grignoté des nouilles crues, bu de l’eau, laissé les provisions du congélateur intactes. — Sans toi, je n’ai même pas faim, sourit Nicolas. Leur fils André, tout à l’image de son père, était extrêmement intelligent, mais réservé et distrait. Lui aussi, plus tard, épousa une discrète villageoise, Hélène. Le pilier de la famille restait Lydie, qui veilla sur tous, surtout à la naissance du petit-fils Alexis. Mais la maladie la frappa soudainement. La maison se vida, Nicolas fut perdu, courut les meilleurs médecins, prêt à tout payer. Mais rien n’y fit. Lydie souffrait surtout pour les siens : « Sans moi, Nicolas et André ne survivront pas ! » pria-t-elle. C’est alors qu’Anne fit son apparition, auxiliaire de vie et lointaine cousine du médecin de Lydie. Dès sa première visite, elle trouva la maison dans un état pitoyable, Nicolas aussi fragile qu’un vicomte, l’atmosphère lourde de désespoir. À la fin de la journée, propreté, plats mijotés, Lydie paisiblement endormie, et Anne réprimanda Nicolas qui voulait sortir en coupe-vent sous le froid : — Halt là ! On ne sort pas avec si peu ! Votre femme a besoin de vous en bonne santé. Enfilez la doudoune, je vous mets une écharpe et la casquette aussi. Allez, en avant ! Lydie en pleura de soulagement. Et, se sentant décliner, elle proposa à Anne, lors d’une conversation : — Anne, tu voudras bien veiller sur lui quand je ne serai plus là ? Je te laisse mon mari en héritage ! Prends soin de lui… Il tombe malade facilement, il fait trop confiance… Anne, surprise, accepta la promesse. Après la mort de Lydie, pourtant, elle fut réticente : on allait imaginer qu’elle voulait s’approprier l’appartement, et de toute façon, ni elle ni Nicolas ne semblaient s’apprécier outre mesure. Mais elle avait promis. Elle se rendit chez lui, trouva la porte ouverte, Nicolas effondré sur le peignoir de sa femme, pleurant comme un chien abandonné. Anne s’occupe de lui, cuisine, redonne vie à la maison. Nicolas guette chaque jour son arrivée. — J’ai fini par m’installer avec lui, raconta Anne. Pourquoi le laisser seul ? Ma famille s’est réjouie d’avoir plus de place. En somme, j’ai hérité d’un grand enfant, plutôt qu’un mari. Mais quel génie ! Aucun souci d’argent, il m’a convaincue de quitter mon travail… Certains ont jasé, mais je les ai calmés : on recueille bien chiens et chats, non ? Pourquoi pas un homme perdu, désemparé ? Je l’aide, voilà tout. Il est doux, mon Nicolas. On a vraiment besoin l’un de l’autre ! Là, on va voir son fils, il m’a demandé de l’aider avec son enfant. J’en élèverais dix, s’il le fallait ! C’est alors que Nicolas, en longue écharpe et un bouquet de fleurs des champs à la main, entra discrètement dans la voiture-restaurant. — Mais pourquoi t’es-tu levé ? Tu n’es pas remis ! Il ne faut pas te laisser seul une minute… Tu transpires, viens te changer ! Et Anne, accompagnée de son précieux héritage, se dirigea vers la sortie, Nicolas lui murmurant : — Anna, j’ai acheté ces fleurs pour toi chez les grand-mères de la gare, tu aimes ? Elle rougit et lui mit la main sur l’épaule. Ils quittèrent le train à la station suivante : Anne portant une valise immense, Nicolas la petite, elle le tenant toujours par le haut du manteau pour ne pas le perdre dans la foule. Sourire aux lèvres, ils brillaient comme deux soleils. Il était évident : elle serait vraiment la bonne seconde épouse qu’il méritait !

LHéritage

Alors, écoute, il faut que je te raconte ce qui mest arrivé lautre jour dans le train Paris-Lyon. Je tassure, cest une histoire à ne pas croire ! Tu sais, il y avait cette femme, grande, carrée dépaules, avec une voix qui portait jusquaux wagons dà côté. Elle est sortie de son compartiment et, en à peine deux mots, elle a calmé direct tous ces messieurs bruyants dans le couloir. Des gars costauds, hein, mais dès quelle a parlé, ils se sont écartés aussi vite que si cétait la contrôleuse qui distribue des amendes Pas besoin délever la voix plus que ça, tu sentais lassurance.

Côté look, tu limagines : de grosses tresses blondes, genre tissées autour de la tête, des joues ultra roses, et ses yeux bleu vif qui te balayaient dun coup. Là, elle a jeté un rapide regard vers les toilettes, doù sortait justement un petit bonhomme tout maigre, cheveux blancs comme neige et avec cette tête toute attendrissante, on aurait dit un gamin un peu paumé dans sa parka trop grande.

Michel ! Jallais te chercher ! Jentends du grabuge, la contrôleuse nose même plus approcher, je me demandais ce que tu faisais… Toi, on pourrait tembêter sans raison, tu vois ! quelle lui lance dune voix tonitruante.

Oh, Anne-Laure ! Jaurais pu leur faire face, tu sais ! Mais pourquoi tes sortie, hein, tu devrais te reposer, ma chère ! répond-il tout gentiment, avec un sourire timide, et hop, il retourne se planquer dans leur compartiment.

Elle, elle balaye le wagon du regard, tombe sur moi et dautres voyageurs ennuyés. Elle ne voit pas de quoi sinquiéter, alors elle disparaît à son tour.

Et tu sais quoi ? Je les revois un peu plus tard au wagon-bar, parce que plus de places ailleurs, alors je me pose à sa table Michel nétait pas là, toujours introuvable. Elle attaque ses lentilles-saucisses et pommes de terre, et là, dun ton bien fort, elle me dit :

Moi cest Anne-Laure, Anne-Laure Bouvet. Tu peux juste mappeler Anne-Laure.

Vous voyagez seule ? Michel arrive après ?

Il se repose. Il viendra pas. Je lai couvé, lui ai mis une écharpe, lui ai préparé une tisane aux myrtilles imagine, partir en voyage et voilà que Michel tombe malade ! Il sortait encore sur le quai en simple pull… jai vraiment pas fait attention ! quelle me raconte dun air mi-blasé, mi-compatissant.

Vous le chérissez beaucoup, vraiment. On dirait que cest vous qui le protégez, pas linverse ! On sent votre tendresse quand vous en parlez ! que je lui glisse, un peu rêveuse.

Et là, elle me sort presque en riant :

Ah, mais Michel Cest un héritage, si tu veux ! Ce nest pas mon mari à moi, même si on vit ensemble maintenant. Sa première femme est partie il ny a pas longtemps, une sainte femme si gentille !

Comment ça, un héritage ? que je lui demande, interloquée.

Alors, elle me raconte toute lhistoire.

Michel, avant, il était marié à Lydie. Ils étaient amis denfance, ensemble au lycée, et puis à la fac. Se sont mariés, la vie simple. Lui, cest un gars génial, inventif, doué, toujours des idées à la minute. Grâce à ses inventions, ils vivaient bien, pas de souci de ce côté-là. Mais pour ce qui était de la vie quotidienne, laisse tomber Il oubliait la monnaie à la boulangerie, traversait la route nimporte où, incapable de faire les courses tout seul. Un vrai rêveur !

Les copains disaient à Lydie :

Ton mari, il est tombé là sur Terre mais il vient pas dici Et pendant quon peine à joindre les deux bouts, lui il attire largent sans rien faire, cest dingue.

Mais Lydie, elle ne se plaignait jamais. Elle veillait sur lui, sortait ses vêtements du placard pour le boulot, attachait son écharpe, vérifiait quil avait bien ses gants. Elle sest même offert une voiture rien que pour pouvoir lemmener au boulot, parce quil sétait déjà trompé dadresse en prenant un taxi À deux, ils étaient vraiment complémentaires.

Sauf quun jour, Lydie est tombée malade et elle est restée une semaine à lhôpital. Quand elle est rentrée, elle a eu un choc : Michel avait survécu à coup de biscottes et deau du robinet. Même pas de thé, alors que tout était prêt dans le congélo.

Sans toi, jai pas envie de cuisiner et puis jai pas dappétit ! il lui a dit simplement.

Ils ont eu un fils, André, un garçon très intelligent mais aussi un peu timide, et distrait comme pas possible. Son talent était reconnu, mais il a épousé une jeune femme plutôt réservée, Hélène, de Bourgogne. La vraie chef à la maison, cétait bien Lydie. Quand leur petit-fils, Alexis, est né, Lydie sest dit quelle aurait la force de porter tout ce petit monde. Mais elle est tombée gravement malade, soudainement, et tout sest effondré.

La maison a pris un coup, Michel paniquait, savait plus faire face à la vie. Il a emmené Lydie chez les meilleurs médecins, il était prêt à payer nimporte quoi, mais bon la maladie nécoutait plus rien. Lydie souffrait surtout pour les siens ; elle sentait que sans elle, Michel et André couleraient. Elle priait que, même si elle devait partir, quelquun veille sur eux à sa place.

Cest à ce moment quAnne-Laure est entrée en scène. Elle était aide-soignante, vaguement de la famille du médecin traitant. Quand elle est arrivée chez eux, elle a vu débarquer un homme frêle, qui parlait tout doucement, cétait Michel. Lappartement était en friche, linge sale partout, vaisselle empilée alors quil y avait un lave-vaisselle, lair sentait la déprime. Sur le lit, Lydie, amaigrie, lui a souri depuis son oreiller. Anne-Laure a retroussé ses manches, et en deux coups de cuillère à pot, tout était transformé : la maison sentait le propre, la cuisine vous donnait faim, avec les effluves de poulet rôti, de petits gâteaux et tout le reste. Lydie sest endormie dans des draps frais, le sourire aux lèvres.

Michel, lui, a voulu sortir régler deux-trois trucs, en petite veste alors quil gelait :

Minute papillon ! Quest-ce que cest que ces manières de sortir habillé comme ça en février ? Votre femme a besoin de vous solide, hein ! Tenez, la parka, et je vous entoure bien le cou avec ce foulard. Allez, hop, filez, et on chante en chemin ! quelle lui a balancé en rigolant.

Lydie en avait les larmes aux yeux. Anne-Laure était bruyante, drôle, efficace, un vrai ouragan, mais oh combien précieuse

Un peu avant de partir pour de bon, Lydie a voulu parler sérieusement à Anne-Laure. Un jour, tandis quAnne-Laure lui racontait quelle vivait entassée chez sa mère avec la famille de sa sœur, deux pièces à La Garenne-Colombes, pas de logement à elle, célibataire à 45 ans, jamais mariée, rien de marquant côté cœur Lydie lui a confié :

Anne-Laure, je te demande un truc fou Quand je serais plus là, veille sur Michel, je te le lègue, tu comprends ? Il ny survivra pas sinon, il attrape tous les microbes, il fait confiance à tout le monde

Anne-Laure était scotchée. Lydie insistait :

Ne refuse pas, sil te plaît… Juste veille au moins sur lui, au début. Si je pouvais me lever, je me mettrais à genoux pour te supplier !

Elle a juré, tu le crois ? Lydie est finalement partie, et Anne-Laure sest dabord dit quon allait la juger, croire quelle avait sauté sur Michel pour lappart, alors quelle ne laimait même pas, et lui non plus dailleurs ! Un vrai enfant, ce gars, mais il y avait cette promesse donnée…

Alors un jour, elle sest pointée, tapé à la porte, personne na ouvert, elle est entrée cétait ouvert et là, au fond de la chambre, elle trouve Michel, assis, prostré, la tête enfouie dans un peignoir de Lydie, en train de pleurer comme un môme abandonné. Elle la pris par la main, lui a fait une tasse de thé, et en fait elle sest rendue compte quelle ne pouvait pas le laisser comme ça.

La maison a repris vie. Michel attendait désormais chaque visite, il était heureux, il revivait. Anne-Laure a fini par sinstaller. Sa famille était soulagée plus de place chez eux ! Ce nétait pas un mari quelle avait trouvé, mais un grand enfant ! Un génie maladroit, mais gentil comme tout. Pour largent, aucun souci : il a insisté pour quelle arrête de travailler ailleurs. Les médisants, tu penses, ont raconté mille choses, mais elle remettait tout le monde à sa place :

Eh, certains recueillent bien des chiens ou des chats dans la rue, non ? Lui, cest pareil : un homme un peu paumé, retourné comme une tortue sur le dos ! Comment il ferait sans quelquun ? Alors moi, je reste, je laide, et puis il est tellement doux On est bien ensemble, finalement.

Là, elle me raconte que justement, ils prennent le train pour aller voir le fils de Michel, qui lui a demandé un coup de main avec leur petit Elle me dit, en rigolant :

Si faut nourrir dix enfants, jle fais, tinquiète !

Paf, la porte du wagon souvre. Et voilà Michel qui arrive, tout enveloppé dans son écharpe, un bouquet de coquelicots à la main.

Mais quest-ce que tu fais debout ? Tes encore fragile ! Laisse-moi donc tranquille une minute Faut que tu changes de pull, tu transpires ! quelle râle, mais avec une douceur qui cache mal quelle y tient, à son héritage.

Pendant que Michel, lui, la regarde avec des étoiles dans les yeux :

Anne-Laure ! Jai acheté des fleurs, chez les mamies sur le quai. Ça te plaît ?

Elle rougit deux fois plus et lui pose la main sur lépaule.

Ils sont descendus avant moi. Anne-Laure portait la grosse valise, Michel la petite. Et au milieu du flot de voyageurs, elle le tenait toujours par le col de la doudoune, histoire quil ne ségare pas. Tu voyais tout de suite à leurs sourires qu’elle serait, je te le dis, une formidable deuxième épouse.

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L’Héritage Une grande femme à la voix forte sortit du compartiment et dispersa aussitôt ceux qui gênaient le repos des voyageurs. Il convient de préciser que même les hommes les plus robustes et effrontés obéirent comme un seul homme à sa présence. Ses cheveux blonds étaient tressés en couronne autour de sa tête, ses yeux scintillaient d’un bleu éclatant et ses joues étaient rosies de santé. Son regard se tourna vers les toilettes, d’où surgit alors un petit homme pâle et mince, aux cheveux fins comme du duvet, au visage attendrissant et enfantin. — Nicolas ! Je t’ai déjà perdu ! Avec tout ce vacarme, la contrôleuse n’ose même plus approcher. Je me demandais comment tu allais tenir… Des gens pareils, ils te bousculeraient sans raison ! s’exclama la dame. — Oh, Anna ! Je leur aurais montré… Mais pourquoi es-tu sortie, Annette ? Tu es une vraie dame ! répondit l’homme dans un sourire timide en se faufilant dans le compartiment. La dame nous observa, moi et quelques autres passagers ennuyés. Rassurée qu’aucune menace ne pesait sur son homme, elle disparut à son tour. Plus tard, on se retrouva dans le wagon-restaurant. Faute de place, je partageai la table de cette dame, sans voir son mari. Quittant à peine sa viande et ses pommes de terre, elle dit d’une voix sonore : — Je m’appelle Anne Andréevna. Mais vous pouvez dire Anna. — Vous voyagez seule ? Votre mari va-t-il vous rejoindre ? — Il se repose, il ne viendra pas. Je lui ai enroulé une écharpe autour du cou, donné du sirop de canneberge… Imaginez, partir en voyage et Nicolas tombe malade ! Il est même sorti caresser le tapis en simple pull ! Voilà ce qui arrive quand on ne surveille pas assez ! — Vous devez beaucoup l’aimer. Vous êtes sortie tout à l’heure pour le défendre, pas l’inverse, et maintenant vous parlez de lui avec une telle tendresse… — Nicolas m’est venu comme un héritage. Ce n’est pas mon mari, à proprement parler. Bien que nous vivions ensemble. Il est encore en deuil. Sa première femme est partie pour l’autre monde récemment. C’était une sainte, d’une bonté… soupira Anne. — Comment ça, en héritage ? demandai-je. Et Anne raconta l’histoire. Nicolas avait vécu avec Lydie depuis le lycée, puis à l’université, puis ils s’étaient mariés. Il était inventif, brillant, il ne manquait jamais de contrats et la famille vivait confortablement. Mais dans la vie ordinaire, Nicolas était inadapté : il oubliait la monnaie à l’épicerie, traversait n’importe où, ne savait pas acheter ce qu’il fallait, donnait son argent aux inconnus… — Ton mari n’est pas de ce monde, plaisantaient les amis. C’est à croire qu’on l’a envoyé ici par erreur… Nous, on se tue au travail sans rien gagner, mais lui, l’argent coule tout seul ! Lydie n’en faisait cependant pas une histoire : son énergie et son sens pratique suffisaient pour deux. C’est elle qui préparait son mari pour le travail, vérifiait s’il avait bien mis ses gants et son écharpe, qui acheta une voiture pour le conduire, parce que Nicolas avait déjà oublié de donner la bonne adresse au taxi. Ils se complétaient à la perfection. Mais le jour où Lydie fut hospitalisée une semaine, elle rentra choquée : Nicolas avait grignoté des nouilles crues, bu de l’eau, laissé les provisions du congélateur intactes. — Sans toi, je n’ai même pas faim, sourit Nicolas. Leur fils André, tout à l’image de son père, était extrêmement intelligent, mais réservé et distrait. Lui aussi, plus tard, épousa une discrète villageoise, Hélène. Le pilier de la famille restait Lydie, qui veilla sur tous, surtout à la naissance du petit-fils Alexis. Mais la maladie la frappa soudainement. La maison se vida, Nicolas fut perdu, courut les meilleurs médecins, prêt à tout payer. Mais rien n’y fit. Lydie souffrait surtout pour les siens : « Sans moi, Nicolas et André ne survivront pas ! » pria-t-elle. C’est alors qu’Anne fit son apparition, auxiliaire de vie et lointaine cousine du médecin de Lydie. Dès sa première visite, elle trouva la maison dans un état pitoyable, Nicolas aussi fragile qu’un vicomte, l’atmosphère lourde de désespoir. À la fin de la journée, propreté, plats mijotés, Lydie paisiblement endormie, et Anne réprimanda Nicolas qui voulait sortir en coupe-vent sous le froid : — Halt là ! On ne sort pas avec si peu ! Votre femme a besoin de vous en bonne santé. Enfilez la doudoune, je vous mets une écharpe et la casquette aussi. Allez, en avant ! Lydie en pleura de soulagement. Et, se sentant décliner, elle proposa à Anne, lors d’une conversation : — Anne, tu voudras bien veiller sur lui quand je ne serai plus là ? Je te laisse mon mari en héritage ! Prends soin de lui… Il tombe malade facilement, il fait trop confiance… Anne, surprise, accepta la promesse. Après la mort de Lydie, pourtant, elle fut réticente : on allait imaginer qu’elle voulait s’approprier l’appartement, et de toute façon, ni elle ni Nicolas ne semblaient s’apprécier outre mesure. Mais elle avait promis. Elle se rendit chez lui, trouva la porte ouverte, Nicolas effondré sur le peignoir de sa femme, pleurant comme un chien abandonné. Anne s’occupe de lui, cuisine, redonne vie à la maison. Nicolas guette chaque jour son arrivée. — J’ai fini par m’installer avec lui, raconta Anne. Pourquoi le laisser seul ? Ma famille s’est réjouie d’avoir plus de place. En somme, j’ai hérité d’un grand enfant, plutôt qu’un mari. Mais quel génie ! Aucun souci d’argent, il m’a convaincue de quitter mon travail… Certains ont jasé, mais je les ai calmés : on recueille bien chiens et chats, non ? Pourquoi pas un homme perdu, désemparé ? Je l’aide, voilà tout. Il est doux, mon Nicolas. On a vraiment besoin l’un de l’autre ! Là, on va voir son fils, il m’a demandé de l’aider avec son enfant. J’en élèverais dix, s’il le fallait ! C’est alors que Nicolas, en longue écharpe et un bouquet de fleurs des champs à la main, entra discrètement dans la voiture-restaurant. — Mais pourquoi t’es-tu levé ? Tu n’es pas remis ! Il ne faut pas te laisser seul une minute… Tu transpires, viens te changer ! Et Anne, accompagnée de son précieux héritage, se dirigea vers la sortie, Nicolas lui murmurant : — Anna, j’ai acheté ces fleurs pour toi chez les grand-mères de la gare, tu aimes ? Elle rougit et lui mit la main sur l’épaule. Ils quittèrent le train à la station suivante : Anne portant une valise immense, Nicolas la petite, elle le tenant toujours par le haut du manteau pour ne pas le perdre dans la foule. Sourire aux lèvres, ils brillaient comme deux soleils. Il était évident : elle serait vraiment la bonne seconde épouse qu’il méritait !
La seule chose qui compte : Quand la fièvre de Léra grimpe à 40,5°C, que les convulsions la tordent et que l’air manque, Ira lutte pour la ramener à la vie, tandis que, de l’autre côté de la ville, Maxim, croyant avoir tout perdu, traverse la panique, les souvenirs et l’amour, jusqu’aux portes de l’hôpital où chaque seconde décide du sort de leur fille