LHéritage
Alors, écoute, il faut que je te raconte ce qui mest arrivé lautre jour dans le train Paris-Lyon. Je tassure, cest une histoire à ne pas croire ! Tu sais, il y avait cette femme, grande, carrée dépaules, avec une voix qui portait jusquaux wagons dà côté. Elle est sortie de son compartiment et, en à peine deux mots, elle a calmé direct tous ces messieurs bruyants dans le couloir. Des gars costauds, hein, mais dès quelle a parlé, ils se sont écartés aussi vite que si cétait la contrôleuse qui distribue des amendes Pas besoin délever la voix plus que ça, tu sentais lassurance.
Côté look, tu limagines : de grosses tresses blondes, genre tissées autour de la tête, des joues ultra roses, et ses yeux bleu vif qui te balayaient dun coup. Là, elle a jeté un rapide regard vers les toilettes, doù sortait justement un petit bonhomme tout maigre, cheveux blancs comme neige et avec cette tête toute attendrissante, on aurait dit un gamin un peu paumé dans sa parka trop grande.
Michel ! Jallais te chercher ! Jentends du grabuge, la contrôleuse nose même plus approcher, je me demandais ce que tu faisais… Toi, on pourrait tembêter sans raison, tu vois ! quelle lui lance dune voix tonitruante.
Oh, Anne-Laure ! Jaurais pu leur faire face, tu sais ! Mais pourquoi tes sortie, hein, tu devrais te reposer, ma chère ! répond-il tout gentiment, avec un sourire timide, et hop, il retourne se planquer dans leur compartiment.
Elle, elle balaye le wagon du regard, tombe sur moi et dautres voyageurs ennuyés. Elle ne voit pas de quoi sinquiéter, alors elle disparaît à son tour.
Et tu sais quoi ? Je les revois un peu plus tard au wagon-bar, parce que plus de places ailleurs, alors je me pose à sa table Michel nétait pas là, toujours introuvable. Elle attaque ses lentilles-saucisses et pommes de terre, et là, dun ton bien fort, elle me dit :
Moi cest Anne-Laure, Anne-Laure Bouvet. Tu peux juste mappeler Anne-Laure.
Vous voyagez seule ? Michel arrive après ?
Il se repose. Il viendra pas. Je lai couvé, lui ai mis une écharpe, lui ai préparé une tisane aux myrtilles imagine, partir en voyage et voilà que Michel tombe malade ! Il sortait encore sur le quai en simple pull… jai vraiment pas fait attention ! quelle me raconte dun air mi-blasé, mi-compatissant.
Vous le chérissez beaucoup, vraiment. On dirait que cest vous qui le protégez, pas linverse ! On sent votre tendresse quand vous en parlez ! que je lui glisse, un peu rêveuse.
Et là, elle me sort presque en riant :
Ah, mais Michel Cest un héritage, si tu veux ! Ce nest pas mon mari à moi, même si on vit ensemble maintenant. Sa première femme est partie il ny a pas longtemps, une sainte femme si gentille !
Comment ça, un héritage ? que je lui demande, interloquée.
Alors, elle me raconte toute lhistoire.
Michel, avant, il était marié à Lydie. Ils étaient amis denfance, ensemble au lycée, et puis à la fac. Se sont mariés, la vie simple. Lui, cest un gars génial, inventif, doué, toujours des idées à la minute. Grâce à ses inventions, ils vivaient bien, pas de souci de ce côté-là. Mais pour ce qui était de la vie quotidienne, laisse tomber Il oubliait la monnaie à la boulangerie, traversait la route nimporte où, incapable de faire les courses tout seul. Un vrai rêveur !
Les copains disaient à Lydie :
Ton mari, il est tombé là sur Terre mais il vient pas dici Et pendant quon peine à joindre les deux bouts, lui il attire largent sans rien faire, cest dingue.
Mais Lydie, elle ne se plaignait jamais. Elle veillait sur lui, sortait ses vêtements du placard pour le boulot, attachait son écharpe, vérifiait quil avait bien ses gants. Elle sest même offert une voiture rien que pour pouvoir lemmener au boulot, parce quil sétait déjà trompé dadresse en prenant un taxi À deux, ils étaient vraiment complémentaires.
Sauf quun jour, Lydie est tombée malade et elle est restée une semaine à lhôpital. Quand elle est rentrée, elle a eu un choc : Michel avait survécu à coup de biscottes et deau du robinet. Même pas de thé, alors que tout était prêt dans le congélo.
Sans toi, jai pas envie de cuisiner et puis jai pas dappétit ! il lui a dit simplement.
Ils ont eu un fils, André, un garçon très intelligent mais aussi un peu timide, et distrait comme pas possible. Son talent était reconnu, mais il a épousé une jeune femme plutôt réservée, Hélène, de Bourgogne. La vraie chef à la maison, cétait bien Lydie. Quand leur petit-fils, Alexis, est né, Lydie sest dit quelle aurait la force de porter tout ce petit monde. Mais elle est tombée gravement malade, soudainement, et tout sest effondré.
La maison a pris un coup, Michel paniquait, savait plus faire face à la vie. Il a emmené Lydie chez les meilleurs médecins, il était prêt à payer nimporte quoi, mais bon la maladie nécoutait plus rien. Lydie souffrait surtout pour les siens ; elle sentait que sans elle, Michel et André couleraient. Elle priait que, même si elle devait partir, quelquun veille sur eux à sa place.
Cest à ce moment quAnne-Laure est entrée en scène. Elle était aide-soignante, vaguement de la famille du médecin traitant. Quand elle est arrivée chez eux, elle a vu débarquer un homme frêle, qui parlait tout doucement, cétait Michel. Lappartement était en friche, linge sale partout, vaisselle empilée alors quil y avait un lave-vaisselle, lair sentait la déprime. Sur le lit, Lydie, amaigrie, lui a souri depuis son oreiller. Anne-Laure a retroussé ses manches, et en deux coups de cuillère à pot, tout était transformé : la maison sentait le propre, la cuisine vous donnait faim, avec les effluves de poulet rôti, de petits gâteaux et tout le reste. Lydie sest endormie dans des draps frais, le sourire aux lèvres.
Michel, lui, a voulu sortir régler deux-trois trucs, en petite veste alors quil gelait :
Minute papillon ! Quest-ce que cest que ces manières de sortir habillé comme ça en février ? Votre femme a besoin de vous solide, hein ! Tenez, la parka, et je vous entoure bien le cou avec ce foulard. Allez, hop, filez, et on chante en chemin ! quelle lui a balancé en rigolant.
Lydie en avait les larmes aux yeux. Anne-Laure était bruyante, drôle, efficace, un vrai ouragan, mais oh combien précieuse
Un peu avant de partir pour de bon, Lydie a voulu parler sérieusement à Anne-Laure. Un jour, tandis quAnne-Laure lui racontait quelle vivait entassée chez sa mère avec la famille de sa sœur, deux pièces à La Garenne-Colombes, pas de logement à elle, célibataire à 45 ans, jamais mariée, rien de marquant côté cœur Lydie lui a confié :
Anne-Laure, je te demande un truc fou Quand je serais plus là, veille sur Michel, je te le lègue, tu comprends ? Il ny survivra pas sinon, il attrape tous les microbes, il fait confiance à tout le monde
Anne-Laure était scotchée. Lydie insistait :
Ne refuse pas, sil te plaît… Juste veille au moins sur lui, au début. Si je pouvais me lever, je me mettrais à genoux pour te supplier !
Elle a juré, tu le crois ? Lydie est finalement partie, et Anne-Laure sest dabord dit quon allait la juger, croire quelle avait sauté sur Michel pour lappart, alors quelle ne laimait même pas, et lui non plus dailleurs ! Un vrai enfant, ce gars, mais il y avait cette promesse donnée…
Alors un jour, elle sest pointée, tapé à la porte, personne na ouvert, elle est entrée cétait ouvert et là, au fond de la chambre, elle trouve Michel, assis, prostré, la tête enfouie dans un peignoir de Lydie, en train de pleurer comme un môme abandonné. Elle la pris par la main, lui a fait une tasse de thé, et en fait elle sest rendue compte quelle ne pouvait pas le laisser comme ça.
La maison a repris vie. Michel attendait désormais chaque visite, il était heureux, il revivait. Anne-Laure a fini par sinstaller. Sa famille était soulagée plus de place chez eux ! Ce nétait pas un mari quelle avait trouvé, mais un grand enfant ! Un génie maladroit, mais gentil comme tout. Pour largent, aucun souci : il a insisté pour quelle arrête de travailler ailleurs. Les médisants, tu penses, ont raconté mille choses, mais elle remettait tout le monde à sa place :
Eh, certains recueillent bien des chiens ou des chats dans la rue, non ? Lui, cest pareil : un homme un peu paumé, retourné comme une tortue sur le dos ! Comment il ferait sans quelquun ? Alors moi, je reste, je laide, et puis il est tellement doux On est bien ensemble, finalement.
Là, elle me raconte que justement, ils prennent le train pour aller voir le fils de Michel, qui lui a demandé un coup de main avec leur petit Elle me dit, en rigolant :
Si faut nourrir dix enfants, jle fais, tinquiète !
Paf, la porte du wagon souvre. Et voilà Michel qui arrive, tout enveloppé dans son écharpe, un bouquet de coquelicots à la main.
Mais quest-ce que tu fais debout ? Tes encore fragile ! Laisse-moi donc tranquille une minute Faut que tu changes de pull, tu transpires ! quelle râle, mais avec une douceur qui cache mal quelle y tient, à son héritage.
Pendant que Michel, lui, la regarde avec des étoiles dans les yeux :
Anne-Laure ! Jai acheté des fleurs, chez les mamies sur le quai. Ça te plaît ?
Elle rougit deux fois plus et lui pose la main sur lépaule.
Ils sont descendus avant moi. Anne-Laure portait la grosse valise, Michel la petite. Et au milieu du flot de voyageurs, elle le tenait toujours par le col de la doudoune, histoire quil ne ségare pas. Tu voyais tout de suite à leurs sourires qu’elle serait, je te le dis, une formidable deuxième épouse.







