À vingt-six ans, Aurélie sétait mariée avec Benoît et, deux ans plus tard, une adorable petite fille était venue bouleverser leur univers. Leur jeune famille habitait un appartement à Montmartre, légué à Aurélie par sa grand-mère, une bâtisse penchée, aux miroirs torses et au parquet grinçant.
Un matin de printemps, Colette Bernard, la mère de Benoît, se réveilla avec l’envie de tout changer dans son propre appartement du quatorzième arrondissement. Elle décréta quil était temps de refaire toute la décoration « à la parisienne », comme elle disait. Pour éviter de respirer la peinture fraîche et fuir le chaos, elle demanda à sinstaller provisoirement chez son fils et sa belle-fille.
Aurélie, dun tempérament conciliant à la limite de la porcelaine, accepta. Benoît, les yeux suppliants, insista. Colette jugeait cette douceur comme un manque de colonne vertébrale et elle sinstalla donc sans pudeur, sappropriant tout de suite la place avec la détermination dune comtesse simposant dans un salon de thé oublié.
Quest-ce que cest que ce délire matinal ? Tu vas tout de même pas servir ça à mon fils au petit-déjeuner ? Ce nest pas une pitance pour une enfant ! Tu lui proposes ça, vraiment ? marmonnait Colette dès laube.
Il choisit lui-même ce quil veut manger, tu sais. Hier, il ma demandé des œufs brouillés avec du jambon et un café serré. Trente et un ans, ce nest plus un enfant, répliqua Aurélie, lançant un regard vers Benoît en quête dappui.
Si tu lui donnes le choix, il ne mangera que des idioties ! Il na jamais su rien faire de raisonnable par lui-même, cest évident, cracha Colette, son regard planté dans le vide.
Benoît restait muet, contemplant sa tartine comme si elle cachait un océan. Aurélie haussa à peine les sourcils ; elle savait que son mari devait défendre lui-même ses œufs et son café. La belle-mère soupira et remua sa propre potion, une bouillie davoine au lait qui parut subitement se multiplier dans la cuisine.
Aurélie, hilare intérieurement, avala les œufs et le café de Benoît sans un mot de trop.
Seule chose sacrée : léducation de sa fille. Là, Colette savait poser ses limites. Jamais elle ny touchait.
Les semaines sétiolèrent dans la lumière dorée de Paris. Le jour où Aurélie osa demander à Colette quand elle pensait rentrer chez elle, la question sembla flotter dans lair comme un ballon perdu.
Alors, ce fameux chantier ? Quand est-ce que les ouvriers auront fini ? insista-t-elle.
Ah, les ouvriers ce sont des limaces, pas des artisans. Je leur ai dit de peindre le mur couleur pêche ; ils mont fait un canari de carnaval ! Tout à refaire, voilà ! grogna Colette, lair de sennuyer déjà.
Et ils tont donné des délais ?
Qui peut savoir ? Un mois, deux mois répondit Colette en haussant théâtralement les épaules.
Deux mois encore et Aurélie comptait les heures. Elle relança :
Alors, on aura fini avant la fin de lannée au moins ?
Évidemment, il ne reste plus que la plomberie. Un mois, maximum, siffla Colette, sa chemise couvrant la moitié de la table comme un drapeau.
Aurélie comprit que sa belle-mère ne repartirait jamais, profitant de lappartement du fils sous prétexte de chantier. Elle ne cuisinait quoccasionnellement, gardait la petite de temps en temps, et les courses baguettes, camembert, et boudin sortaient exclusivement du porte-monnaie dAurélie et Benoît.
Mais tu nimagines pas quelle chance tu as avec moi ! Ma propre belle-mère, Berthe Lefèvre, ma fait vivre lenfer Tous les matins, une remarque, une critique. Toi, regarde, je ne dis presque rien !
Sauf pour mes petits-déjeuners, que vous tournez toujours en ridicule, rappela Aurélie.
Oh, allez, jexagère à peine ! Il faut bien que quelquun vous remette les idées en place, vous mangez des choses invraisemblables, tente de plaider Colette avant de glisser jusquà sa chambre.
Ce jour-là, Colette offrit à Aurélie, sans le vouloir, une inspiration : inviter Berthe Lefèvre, la propre belle-mère de Colette, à partager quelques jours sous leur toit haussmannien.
Le soir même, Aurélie appela Berthe, vieille dame à lhumour sec et au regard vif. Berthe rêvait de voir la petite nouvelle, et elle accepta linvitation avec lenthousiasme dune étoile filante.
Le lendemain, comme chaque matin, Benoît picorait tristement sa bouillie, puis filait au bureau. Colette, elle, sermonnait Aurélie sur lart dêtre « une vraie épouse française ».
Soudain, le portier électronique grésilla.
Qui vient à cette heure ? Tu te souviens que tu es mariée ? Aucun inconnu nentre ici tant que je vis ! lança Colette, la voix tranchante.
Rassurez-vous, cest de la famille, répondit mystérieusement Aurélie, savourant à lavance la rencontre surréaliste des deux générations.
Bientôt, la porte souvrit, et Berthe entra, perçant le brouillard dodeurs de soupe et de lessive.
Bonjour, mes petits lapins ! Que cest charmant dêtre ici. Benoît va être aux anges en voyant sa grand-mère ce soir, chanta Aurélie dune voix mielleuse.
Coucou, ma belle ! Oh, Colette, tu es là aussi ? Jai pensé à toi en passant devant les poubelles sans mon fils, tu y finirais sans doute, éclata Berthe dun rire acide.
Colette blêmit, lambiance tâtonna.
Bonjour, mais vous êtes ici pourquoi ? grinça-t-elle.
Cest moi qui ai invité Berthe. Elle na jamais vu son arrière-petite-fille, dit Aurélie, coupant court.
Invitée, tu parles marmonna Colette, déconfite.
On dirait que tu nes pas ravie Je croyais pourtant que tu tennuyais de moi, railla Berthe.
La belle-mère fila sur la pointe des pieds jusquà la cuisine, fuyant la situation.
Berthe, restez, je vous montre la petite ! sefforça Aurélie.
Tiens, jai apporté des chouquettes On boira du thé, parce que je soupçonne Colette de vous avoir déjà torturées avec ses recettes, gloussa Berthe, farfouillant dans son sac.
Toute la journée, Berthe lança des piques acérées à Colette, qui finit par fondre sur son téléphone comme une ombre cherchant la sortie.
Bonne nouvelle : le chantier est fini. Je retourne chez moi ! annonça-t-elle soudainement. Dun geste théâtral, elle ignora royalement Berthe et se lança dans la préparation de ses bagages.
Jappelle tout de suite un taxi, jai hâte de retrouver mon appartement, lança-t-elle.
Aussitôt la porte refermée, Aurélie soupira daise. Benoît, perplexe de voir partir sa mère si précipitamment, haussa un sourcil mais retrouva vite le sourire.
Berthe, elle, ninsista pas : le lendemain, elle repartit, une lueur complice dans lœil. Elle savait très bien pourquoi Aurélie lavait invitée, et la nuit, dans un éclat surréaliste, lappartement sembla applaudir doucement entre ses murs déformés.







