Il ne faut jamais contrarier une épouse La belle-mère claqua dans le combiné : — Si tu n’arrives pas à gérer ton mari, alors demande le divorce ! Enfin, mon rêve allait se réaliser. Je vais me débarrasser de toi… Véra faillit éclater en sanglots : — Madame Dubreuil, mais quel genre de personne êtes-vous ?! Notre famille s’effondre, j’essaie de sauver mon mari, de le sortir de ce bourbier… Et vous, au lieu de m’aider, vous me conseillez de divorcer ? Véra n’avait plus de contact avec sa belle-mère depuis sept ans. Et elle ne s’en plaignait pas — vivre sans la mère de son mari était bien plus facile. Seulement, Madame Dubreuil n’était pas du même avis. Elle continuait méthodiquement à harceler sa belle-fille à coups de coups de fil et de messages. Et aujourd’hui encore, c’était déjà la quatrième fois en une heure. Son mari, François, l’avait forcément remarqué. — Elle doit vouloir parler du jardin, — marmonna-t-il. — La saison commence… Encore ces trois mille mètres carrés ! Elle a sûrement besoin d’aide… — C’est ton potager, — répliqua Véra. — Ou le sien. Mais ce n’est certainement pas le mien. Donc je n’ai aucune obligation d’y aider qui que ce soit. C’est clair ? François se tut. C’est vrai d’un certain point de vue. Mais d’un autre… Sa mère, Madame Dubreuil, femme énergique et bruyante, possédait un terrain digne d’un petit domaine seigneurial. Et elle le dirigeait d’une main de fer. La notion de « demande » lui était totalement étrangère : c’étaient des ordres, rien d’autre : « Apporte », « Emmène », « Bêche », « Ramasse ». Jamais de « s’il te plaît » ou « si tu as le temps ». Enfants et petits-enfants ne servaient que de main-d’œuvre gratuite. Véra se souvenait du jour où tout avait basculé. C’était il y a sept ans. En automne, naïfs et dociles, elle et François avaient transporté ce qui paraissait une tonne de pommes de terre. Impossible de se redresser — sa colonne semblait s’être effondrée dans ses énormes bottes en caoutchouc. François, après avoir fini, alla voir sa mère à la cave. — Maman, on rentre. Tu peux nous donner un sac de patates ? L’hiver est long, il faudra faire la purée pour les enfants… C’est toujours ça de pris. Madame Dubreuil plissa les yeux. Elle avait toujours vendu ses légumes sur le marché, et chaque tomate comptait. — Oh, mon fils, — elle ouvrit les bras. — Elles sont déjà réservées, les clients sont passés cet été. — Toutes ? — s’étonna François. — Maman, tu n’as même pas un sac pour nous ? On les a plantées et ramassées nous-mêmes ! — Je vous avais proposé un filet il y a trois ans, vous aviez refusé. C’est que vous n’en aviez pas besoin — détourna-t-elle vite la situation. — Et ma retraite est minuscule, tu sais bien. Chaque sou compte. Tu veux des pommes de terre ? Tu me les achètes ! Je te ferai le prix d’ami, mais rien de gratuit ! François n’a rien répondu. Il a pris la main de Véra et ils sont partis. Sur la route, il déclara : — On ne prend plus rien chez elle, — dit-il fermement. — Et plus jamais je ne planterai pour elle. Dès lors, les trois mille mètres carrés se sont réduits à quelques rangs « pour se faire plaisir ». La belle-mère a perdu sa main-d’œuvre gratuite. Et désormais, ils achetaient leurs pommes de terre au supermarché, sans jamais rien demander à leur droit. Mais si la question du potager était réglée, celle du caractère pourri de Madame Dubreuil était plus épineuse. Elle refusait de comprendre le fait que sa belle-fille l’ignorait. Le téléphone sonna encore. Véra posa son couteau et regarda son mari. — Tu vas y aller ? — Il faut, Véra. La clôture est de travers. — Les enfants ne viendront pas, — trancha-t-elle. — Ils ne veulent pas y aller non plus. Les petits avaient peur de leur grand-mère. Ce n’était pas la gentille mamie aux tartes, mais une femme sonore et perpétuellement mécontente, qui pouvait gifler sans raison. Ils détestaient aussi la façon dont elle insultait leur mère. — Votre mère ne me respecte pas, elle vous monte contre moi, — tonnait la « gentille grand-mère ». — Quelle reine celle-là ! Elle ne veut pas travailler au jardin. Dites- à votre mère qu’elle est ingrate ! Les enfants en revenaient anxieux et difficiles, et Véra y mit un terme. — Bon, — soupira François en tapant légèrement de la main sur la table. — J’y vais vite fait… Il partit, et Véra, après avoir terminé le repas, s’accorda une pause. Sa mémoire lui remit alors un autre épisode. Celui où elle comprit que sa belle-mère n’était pas seulement compliquée, mais bel et bien une ennemie. *** Trois ans plus tôt, François avait « décroché ». D’abord, deux heures d’ordinateur après le travail pour se relaxer. Des jeux vidéos, de la stratégie, des raids… Véra n’y prêta pas attention sur le moment — qu’il joue, c’est sa manière de se détendre. Mais ces « deux heures » devinrent vite des nuits entières. François rentrait, engloutissait vite fait son dîner, puis fonçait sur son ordinateur. Il ne voyait plus ni ses enfants, ni sa femme, répondait à côté, les yeux vides. Le week-end, il pouvait jouer plus de 40 heures d’affilée. Véra ne savait plus quoi faire. Comment sauver son mari ? Elle lui parla souvent, en vain. — François, il faut qu’on parle — tentait-elle. — Regarde-moi ! — Laisse-moi, je suis occupé. J’ai un raid important. — Ta famille s’effondre, et tu parles de ton clan ? En désespoir de cause, Véra changea de tactique : elle cachait les chargeurs, emporta l’ordinateur portable chez ses parents, vendit l’ordinateur de bureau. Mais rien n’y fit — il la houspilla et en acheta un nouveau le jour même. Une vraie addiction. L’homme dont elle était amoureuse perdait toute humanité — son boulot était en jeu. Désespérée, Véra se résolut à appeler sa belle-mère. Elle pensait : c’est sa mère, elle l’aime malgré tout. Elle va l’aider, lui remettre les idées en place… Elle composa le numéro, les larmes aux yeux. — Madame Dubreuil, j’ai besoin d’aide. François n’est plus lui-même. Les jeux, il ne voit plus sa famille. Essayez de lui parler, en tant que mère, d’adulte à adulte. Il ne m’écoute plus. Notre couple s’effrite ! Un silence suivit dans le combiné. Véra s’attendait à du soutien, à une promesse de venir. Mais la voix de Mme Dubreuil fut calme, presque triomphante : — Tu ne peux pas vivre avec lui ? Divorce alors. — Pardon ? — Véra n’en crut pas ses oreilles. — Ce que tu as entendu. Inutile de le faire souffrir. Qu’il vienne chez moi, il sera utile au jardin. J’ai besoin de lui plus que toi. Ça le reposera de tes crises ! Véra resta pétrifiée. Tout était là : jalousie, volonté de ramener « sa propriété » à elle… Elle se remémora le fameux anniversaire, deux ans plus tôt. Accueil des invités, parents de Véra présents… Et soudain, Madame Dubreuil, éméchée, lance à la cantonade, devant ses parents : — J’attends toujours qu’il rentre à la maison. J’ai une grande maison, il y aura toujours sa place. Les femmes défilent, la mère, elle, reste. Vous verrez, il reviendra ! Les parents de Véra étaient sans voix devant tant de goujaterie. Véra, elle, pensa : ce que l’on a sur le cœur, l’alcool le met sur la langue. *** L’aide vint de là où elle ne l’attendait pas. L’ancien beau-frère de Véra, Paul, était lui aussi tombé dans l’alcool — il avait perdu son travail, son appartement et, surtout, sa famille. Son épouse, la sœur de Véra, était partie avec les enfants, sans retour. Ce fut le déclic dont il avait besoin pour rebondir. Il s’en est sorti. Devenu un homme dur et taciturne, mais droit. Il souhaitait récupérer sa famille, mais sa sœur n’a pas pardonné. — Ce qui est brisé ne se recolle pas, — dit-elle. Paul vivait avec la culpabilité, sans jamais retoucher à l’alcool. Véra trouva son numéro et l’appela. — Paul, c’est Véra. J’ai besoin de toi. Paul arriva une heure plus tard. Il rejoignit François à la cuisine, croquant tristement un sandwich les yeux sur son téléphone. — Salut, accro, — lança Paul, s’asseyant face à lui. François sursauta. — Qu’est-ce que tu fais là ? — Je viens voir celui qui détruit sa vie pour des jeux vidéos. Moi j’ai bu, toi tu t’échappes dans la guerre virtuelle. La différence n’est pas si grande. La conversation fut longue. Véra, de la pièce d’à côté, écoutait. Au départ, François râlait, criait qu’il travaillait, avait bien droit au repos. Paul, lui, jamais ne monta la voix. Il restait calme. — Tu penses que tu maîtrises ? — répétait Paul. — Je croyais pareil. Juste un verre pour me détendre… Et puis un jour, tout est vide. Le lit d’enfant a disparu, le silence est assourdissant. Cette solitude, rien ne l’efface. Véra partira, François. Elle a de la patience, mais elle n’est pas en fer. Elle prendra les enfants, et tu resteras seul avec ton ordi, chez maman, au jardin. C’est ce que tu veux ? François bougonna — moins fort, moins sûr. — Moi, je donnerais tout pour revenir en arrière, — dit Paul. — Supplier ma femme de rester. Mais c’est trop tard… Toi, tu peux encore t’en sortir. Quand Paul fut parti, François resta un long moment seul dans la cuisine, dans le noir. Puis il rejoignit Véra, encore réveillée. Il s’allongea, la serra contre lui. — Pardonne-moi, — murmura-t-il. — J’ai tout effacé. Véra, tu es tout pour moi, toi et les enfants… Il tint sa promesse — l’ordinateur ne servit plus qu’au travail. Les premières semaines furent dures, il était nerveux, mais Véra était là, l’occupant, lui parlant. Et ils ont remonté la pente, ensemble. *** François rentra en fin d’après-midi. — Alors ? — demanda Véra en dressant la table. — Qu’as-tu fait ? — J’ai réparé la clôture, raffermi la marche du perron, remis la porte de la remise. — Et ta mère ? — Comme d’habitude. Elle m’a demandé pourquoi les petits n’étaient pas venus. — Et tu as dit quoi ? — J’ai dit qu’ils avaient leurs activités. Je n’allais pas lui dire la vérité. — À tort. — Véra, c’est une vieille femme malade… — Non, c’est une femme toxique, François — le coupa-t-elle. — Tu sais ce qu’elle leur raconte sur moi, sur nous. Mauvaise mère, qui n’aime pas ses enfants, qui ne respecte pas leur père. Pourquoi leur infliger sa venimosité ? — Véra, c’est leur grand-mère, — répliqua brusquement François. — Elle a le droit de voir ses petits-enfants ! J’ai promis qu’on les emmènera le week-end prochain. — Jamais, — répondit tranquillement Véra. — Si tu veux y aller, vas-y seul. Mais pas les enfants ! Ne me pose pas d’ultimatum. Pour protéger leur équilibre, je suis prête à tout. Même au divorce ! François se calma aussitôt — il connaissait le caractère de sa femme. Elle n’était pas du genre à menacer en l’air. Si elle disait divorce, elle irait jusqu’au bout. Que sa mère s’y fasse, il n’emmènera pas les enfants là-bas. Il vaut mieux ne jamais contrarier une épouse.

Il vaut mieux ne pas contrarier sa femme

La voix de la belle-mère claqua dans le téléphone :
Si tu narrives pas à gérer ton mari, tu nas quà demander le divorce !
Enfin, mon vœu va se réaliser. Je vais enfin me débarrasser de toi
Claire faillit éclater en sanglots :
Madame Dubois, comment pouvez-vous être comme ça ?!
Notre famille sécroule, jessaie de sauver mon mari, de le sortir de ce gouffre
Et vous, au lieu daider, vous me conseillez de divorcer ?!

Claire navait plus de contact avec sa belle-mère depuis sept ans. Et franchement, elle ne regrettait rien la vie sans la mère de son mari était bien plus paisible.

Mais Gisèle Dubois voyait les choses différemment.

Avec une régularité militaire, elle persistait à harceler sa belle-fille dappels et de messages.

Même aujourdhui, elle appelait déjà pour la quatrième fois en une heure.

Son mari, évidemment, lavait remarqué.

Cest sûrement à propos du jardin, marmonna Luc. La saison commence.

Encore ces 1200 mètres carrés ! Elle a sûrement besoin daide…

Cest ton jardin, ou le sien, corrigea Claire. Mais sûrement pas le mien.

Donc je ne dois rien à personne là-bas, cest compris ?

Luc garda le silence.

Au fond, elle avait raison. Mais dun autre côté

Sa mère, Gisèle Dubois, était une femme énergique et bruyante, propriétaire dun potager dont la taille rappelait presque une petite propriété seigneuriale.

Et elle le gérait dune main de fer.

Le mot « sil te plaît » lui était étranger : cétait plutôt des ordres secs : « viens », « pars », « bêche », « ramasse ».

Aucun « si tu as le temps », ni de formule de politesse.

Enfants et petits-enfants étaient avant tout de la main-dœuvre gratuite.

Claire se rappelait bien le jour qui avait scellé le point de non-retour.

Cétait il y a sept ans, à lautomne. Elle et Luc, encore naïfs et obéissants, avaient déplacé, semblait-il, une tonne de pommes de terre.

Impossible de se redresser son dos semblait avoir coulé jusquaux bottes de caoutchouc, trois tailles trop grandes pour elle.

Après le travail, Luc sen alla voir sa mère à la cave.

Maman, on rentre. Tu nous donnes un sac de pommes de terre ?

Lhiver est long, il faut bien faire de la purée pour les enfants. Cest une petite économie.

Gisèle Dubois plissa les yeux. Elle avait toujours vendu ses légumes sur le marché, et chaque tomate représentait avant tout un gain pour elle.

Ah, mon fils, répondit-elle en haussant les épaules, tout est déjà réservé. Jai pris des commandes auprès de mes clients réguliers cet été.

Toute la récolte ? sétonna Luc. Pas un sac pour nous ? On les a pourtant plantées et déterrées nous-mêmes

Il y a trois ans je vous avais proposé un filet, vous avez refusé.

Donc vous nen avez pas besoin, rétorqua-t-elle aussitôt. Ma retraite est minuscule, tu sais bien. Chaque sou compte.

Si tu veux des pommes de terre, tu me les achètes.

Prix dami, évidemment. Mais pas gratuites !

Luc nargumenta pas. Il prit Claire par la main vers la voiture.

Sur le chemin du retour, il déclara :

On ne lui demande plus rien, dit-il fermement. Et moi, je ne plante plus rien pour elle à cette échelle.

À partir de là, le potager de Gisèle Dubois nétait plus quun tout petit carré « pour le plaisir ».

La belle-mère perdit sa main-dœuvre gratuite.

Leurs patates, ils les prenaient dorénavant chez le maraîcher. Par principe. Pour ne rien devoir à personne.

Mais si le problème du potager était réglé, le mauvais fond de Gisèle restait inchangé.

Cette indifférence de Claire, elle ne lacceptait tout simplement pas.

Le téléphone vibra encore. Claire posa son couteau et regarda son mari.

Tu vas y aller ?

Faut bien, Claire. La clôture a pris un coup.

Les enfants, tu oublies, trancha-t-elle.

Ils niront pas non plus.

Les petits-enfants redoutaient leur grand-mère. Pour eux, ce nétait pas la mamie gâteau, mais la grand-mère qui crie, toujours mécontente, capable de fesser sans prévenir.

Et puis, ils naimaient pas ses façons dinsulter leur mère.

Votre mère ne me respecte pas, elle vous monte contre moi, grondait la « tendre mamie ». Madame se prend pour une reine ! Elle ne veut rien faire au jardin.

Dites-lui bien que cest une ingrate !

Les enfants revenaient toujours agités de chez elle, et Claire avait mis fin à ces visites.

Bon, Luc tapa légèrement sur la table. Jy vais, Claire, je fais vite.

Il partit, et Claire, après avoir fini le repas, sassit pour souffler un peu.

Les souvenirs, bien sûr, resurgirent aussitôt. Celui-là même où elle ne vit plus en sa belle-mère simplement un mauvais caractère, mais une véritable ennemie.

***
Trois ans plus tôt, Luc avait commencé à « décrocher ». Ça avait commencé gentiment quelques heures sur lordinateur, histoire dévacuer le stress.

Des jeux en ligne, des stratégies, des raids.

Dabord, Claire ne fit pas attention : quil joue, après tout. Cétait sa façon à lui de se détendre.

Mais petit à petit, ces « quelques heures » sétirèrent jusquau milieu de la nuit.

Luc rentrait, dînait à la va-vite, puis saffalait dans le fauteuil.

Son regard était vide, il répondait à côté, ignorait ses enfants, sa femme.

Le week-end, il passait quarante heures devant lécran.

Claire nen pouvait plus.

Que faire ? Comment le ramener à la réalité ? Ils avaient parlé longuement, mille fois, sans effet.

Luc, il faut quon parle, tentait-elle. Regarde-moi !

Fiche-moi la paix, je suis occupé. Jai une bataille de clan.

Cest ta famille qui sécroule, pas ton clan !

Comprenant que les discussions ne menaient à rien, elle passa aux grands moyens : elle cachait les chargeurs, envoya lordinateur chez ses parents, revendit même la tour à bas prix.

Peine perdue Luc lengueula et acheta un nouvel ordinateur dans la foulée.

Cétait une vraie dépendance.

Lhomme quelle aimait perdait peu à peu toute humanité il risquait de se faire virer.

Épuisée, Claire osa finalement appeler sa belle-mère.

Elle pensa : quoi quon en dise, une mère aime son fils.

Elle finira bien par laider, le raisonner, agir

Elle composa le numéro en ravalant ses larmes.

Madame Dubois, cest grave. Luc a décroché de la réalité. Ces jeux

Il nous oublie, sa famille nexiste plus.

Parlez-lui, je vous en supplie. Comme une mère, comme une adulte.

Il ne mécoute pas. Ça va détruire notre couple !

Un silence sinstalla. Claire attendait du soutien, une promesse de venir remettre Luc dans le droit chemin.

Mais la voix de Gisèle répondit calmement, avec un accent de victoire :

Si tu narrives plus divorces.

Pardon ? Claire nen croyait pas ses oreilles.

Tu as bien compris. Il ny a pas à le faire souffrir. Quil prenne ses affaires et quil sinstalle chez moi.

Jai besoin de lui : il y a le potager, la toiture

Je lui trouverai de quoi faire. Il sera mieux chez sa mère que dans tes crises !

Claire resta figée, le téléphone en main. Elle se sentit soudain envahie par la jalousie de sa belle-mère, sa volonté féroce de « récupérer » son fils.

Cela lui rappela lanniversaire de Gisèle, quelques années auparavant.

La table était dressée, tout le monde était là, y compris les parents de Claire.

Après quelques verres de liqueur maison, Gisèle sétait laissée aller à quelques confidences.

De son regard trouble, elle parcourut la tablée puis déclara, yeux dans les yeux avec les parents de Claire :

Moi, jattends toujours son retour. Ma maison est assez grande, il aura toujours une chambre ici.

Les femmes vont et viennent, mais une mère est unique.

Vous verrez, il reviendra vers moi.

Les parents de Claire en restèrent muets, choqués par ce manque délégance.

Et Claire pensa : ce quon a sur le cœur, on le dit souvent autour dun bon verre.

***

Laide vint de là où Claire ne lattendait pas.

Lex-beau-frère de Claire, Didier, avait lui aussi sombré dans lalcool, perdu son emploi, son appartement, et surtout sa famille.

Sa femme la sœur de Claire était partie avec les enfants sans jamais revenir.

Ce fut pour Didier le choc qui le fit remonter.

Il arrêta complètement. Il devint un homme nouveau dur mais honnête.

Il tenta de récupérer sa famille, mais sa femme refusa de lui pardonner.

Un vase brisé ne se recolle pas, lui dit-elle.

Didier vivait avec sa culpabilité, mais ne toucha plus à l’alcool.

Claire retrouva son numéro et lappela.

Didier, cest Claire. Jai besoin daide.

Didier arriva au bout d’une heure. Il entra dans la cuisine où Luc mâchonnait un sandwich les yeux rivés sur son portable.

Salut, le gamer, lança Didier en sasseyant en face.

Luc sursauta, releva la tête.

Mais quest-ce que tu fais là ?

Je viens voir quelquun qui gâche sa vie.

Moi, jétais collé au comptoir, toi, tes scotché à tes jeux virtuels.

Peu de différence, tu sais.

Ils discutèrent longtemps.

Claire resta à côté pour écouter.

Au début, Luc protestait, criait quil travaillait, quil avait droit à son loisir.

Didier ne haussa jamais la voix il parlait calmement.

Tu crois contrôler les choses ? disait Didier. Je croyais pareil.

Ah cest juste un verre pour décompresser Et puis, un jour, tu rentres chez toi : tout est vide.

Il ny a plus le lit denfant, juste un silence qui vrille les oreilles.

Et ce vide, tu peux plus jamais le combler.

Claire partira, Luc. Claire est courageuse mais elle a ses limites.

Elle prendra les enfants et sen ira. Et toi tu resteras avec ton ordinateur, dans le potager de ta mère.

Cest ça que tu veux ?

Luc marmonnait, moins sûr tout à coup.

Moi, je donnerais tout pour revenir au jour où jai vu ma femme partir avec ses valises, poursuivit Didier. Je voudrais revenir en arrière, supplier à genoux son pardon.

Mais il est trop tard ! Toi, tu as encore ta chance

Quand Didier partit, Luc resta longtemps assis dans la cuisine dans le noir.

Puis il rejoignit la chambre. Claire ne dormait pas, tournée vers le mur.

Il sallongea, la prit dans ses bras.

Pardon, dit-il à voix basse. Jai tout effacé.

Claire, jai compris. Toi et les enfants, cest tout ce que jai

Il tint parole. Lordinateur servit désormais seulement pour le travail.

Les premières semaines furent difficiles, il devenait irritable, tournait en rond, mais Claire resta à ses côtés, le stimulant, sortant avec lui, discutant.

Ensemble, ils ont traversé lépreuve.

***

Luc rentra en fin de journée.

Alors ? demanda Claire, dressant la table. Quest-ce que tas fait ?

Jai réparé la clôture, remis les marches du perron, recollé la porte de la cabane.

Et ta mère ?

Comme dhabitude. Elle voulait savoir pourquoi les enfants ne sont pas venus.

Et tas répondu quoi ?

Quils avaient des activités. Je nai pas voulu lui dire la vérité.

Dommage.

Claire, cest une vieille femme, malade

Non, Luc, elle est mauvaise, coupa Claire. Tu sais bien ce quelle leur dit sur moi, sur nous.

Que leur mère est mauvaise, quelle ne vous aime pas, quelle ne respecte pas son père.

Pourquoi leur infliger ça ?

Claire, cest leur grand-mère, répliqua soudainement Luc, un brin exaspéré. Elle a le droit de voir ses petits-enfants !

Jai promis de les emmener samedi prochain.

Je refuse, répondit calmement Claire. Si tu veux y aller, vas-y seul. Mais pas les enfants. Pas question.

Luc se tut aussitôt il connaissait parfaitement sa femme.

Elle ne faisait jamais de menaces en lair ; si elle disait quelle demanderait le divorce, elle le ferait.

Mieux vaut ne pas défier sa femme pour le bien de la famille.

Parfois, la paix dans le foyer passe par la clarté et la fermeté. Il ne suffit pas dattendre que les choses changent ou que les autres saméliorent. Il faut savoir défendre ce qui compte vraiment, poser ses limites, et ne jamais oublier que protéger ceux quon aime est le plus beau des courages.

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Il ne faut jamais contrarier une épouse La belle-mère claqua dans le combiné : — Si tu n’arrives pas à gérer ton mari, alors demande le divorce ! Enfin, mon rêve allait se réaliser. Je vais me débarrasser de toi… Véra faillit éclater en sanglots : — Madame Dubreuil, mais quel genre de personne êtes-vous ?! Notre famille s’effondre, j’essaie de sauver mon mari, de le sortir de ce bourbier… Et vous, au lieu de m’aider, vous me conseillez de divorcer ? Véra n’avait plus de contact avec sa belle-mère depuis sept ans. Et elle ne s’en plaignait pas — vivre sans la mère de son mari était bien plus facile. Seulement, Madame Dubreuil n’était pas du même avis. Elle continuait méthodiquement à harceler sa belle-fille à coups de coups de fil et de messages. Et aujourd’hui encore, c’était déjà la quatrième fois en une heure. Son mari, François, l’avait forcément remarqué. — Elle doit vouloir parler du jardin, — marmonna-t-il. — La saison commence… Encore ces trois mille mètres carrés ! Elle a sûrement besoin d’aide… — C’est ton potager, — répliqua Véra. — Ou le sien. Mais ce n’est certainement pas le mien. Donc je n’ai aucune obligation d’y aider qui que ce soit. C’est clair ? François se tut. C’est vrai d’un certain point de vue. Mais d’un autre… Sa mère, Madame Dubreuil, femme énergique et bruyante, possédait un terrain digne d’un petit domaine seigneurial. Et elle le dirigeait d’une main de fer. La notion de « demande » lui était totalement étrangère : c’étaient des ordres, rien d’autre : « Apporte », « Emmène », « Bêche », « Ramasse ». Jamais de « s’il te plaît » ou « si tu as le temps ». Enfants et petits-enfants ne servaient que de main-d’œuvre gratuite. Véra se souvenait du jour où tout avait basculé. C’était il y a sept ans. En automne, naïfs et dociles, elle et François avaient transporté ce qui paraissait une tonne de pommes de terre. Impossible de se redresser — sa colonne semblait s’être effondrée dans ses énormes bottes en caoutchouc. François, après avoir fini, alla voir sa mère à la cave. — Maman, on rentre. Tu peux nous donner un sac de patates ? L’hiver est long, il faudra faire la purée pour les enfants… C’est toujours ça de pris. Madame Dubreuil plissa les yeux. Elle avait toujours vendu ses légumes sur le marché, et chaque tomate comptait. — Oh, mon fils, — elle ouvrit les bras. — Elles sont déjà réservées, les clients sont passés cet été. — Toutes ? — s’étonna François. — Maman, tu n’as même pas un sac pour nous ? On les a plantées et ramassées nous-mêmes ! — Je vous avais proposé un filet il y a trois ans, vous aviez refusé. C’est que vous n’en aviez pas besoin — détourna-t-elle vite la situation. — Et ma retraite est minuscule, tu sais bien. Chaque sou compte. Tu veux des pommes de terre ? Tu me les achètes ! Je te ferai le prix d’ami, mais rien de gratuit ! François n’a rien répondu. Il a pris la main de Véra et ils sont partis. Sur la route, il déclara : — On ne prend plus rien chez elle, — dit-il fermement. — Et plus jamais je ne planterai pour elle. Dès lors, les trois mille mètres carrés se sont réduits à quelques rangs « pour se faire plaisir ». La belle-mère a perdu sa main-d’œuvre gratuite. Et désormais, ils achetaient leurs pommes de terre au supermarché, sans jamais rien demander à leur droit. Mais si la question du potager était réglée, celle du caractère pourri de Madame Dubreuil était plus épineuse. Elle refusait de comprendre le fait que sa belle-fille l’ignorait. Le téléphone sonna encore. Véra posa son couteau et regarda son mari. — Tu vas y aller ? — Il faut, Véra. La clôture est de travers. — Les enfants ne viendront pas, — trancha-t-elle. — Ils ne veulent pas y aller non plus. Les petits avaient peur de leur grand-mère. Ce n’était pas la gentille mamie aux tartes, mais une femme sonore et perpétuellement mécontente, qui pouvait gifler sans raison. Ils détestaient aussi la façon dont elle insultait leur mère. — Votre mère ne me respecte pas, elle vous monte contre moi, — tonnait la « gentille grand-mère ». — Quelle reine celle-là ! Elle ne veut pas travailler au jardin. Dites- à votre mère qu’elle est ingrate ! Les enfants en revenaient anxieux et difficiles, et Véra y mit un terme. — Bon, — soupira François en tapant légèrement de la main sur la table. — J’y vais vite fait… Il partit, et Véra, après avoir terminé le repas, s’accorda une pause. Sa mémoire lui remit alors un autre épisode. Celui où elle comprit que sa belle-mère n’était pas seulement compliquée, mais bel et bien une ennemie. *** Trois ans plus tôt, François avait « décroché ». D’abord, deux heures d’ordinateur après le travail pour se relaxer. Des jeux vidéos, de la stratégie, des raids… Véra n’y prêta pas attention sur le moment — qu’il joue, c’est sa manière de se détendre. Mais ces « deux heures » devinrent vite des nuits entières. François rentrait, engloutissait vite fait son dîner, puis fonçait sur son ordinateur. Il ne voyait plus ni ses enfants, ni sa femme, répondait à côté, les yeux vides. Le week-end, il pouvait jouer plus de 40 heures d’affilée. Véra ne savait plus quoi faire. Comment sauver son mari ? Elle lui parla souvent, en vain. — François, il faut qu’on parle — tentait-elle. — Regarde-moi ! — Laisse-moi, je suis occupé. J’ai un raid important. — Ta famille s’effondre, et tu parles de ton clan ? En désespoir de cause, Véra changea de tactique : elle cachait les chargeurs, emporta l’ordinateur portable chez ses parents, vendit l’ordinateur de bureau. Mais rien n’y fit — il la houspilla et en acheta un nouveau le jour même. Une vraie addiction. L’homme dont elle était amoureuse perdait toute humanité — son boulot était en jeu. Désespérée, Véra se résolut à appeler sa belle-mère. Elle pensait : c’est sa mère, elle l’aime malgré tout. Elle va l’aider, lui remettre les idées en place… Elle composa le numéro, les larmes aux yeux. — Madame Dubreuil, j’ai besoin d’aide. François n’est plus lui-même. Les jeux, il ne voit plus sa famille. Essayez de lui parler, en tant que mère, d’adulte à adulte. Il ne m’écoute plus. Notre couple s’effrite ! Un silence suivit dans le combiné. Véra s’attendait à du soutien, à une promesse de venir. Mais la voix de Mme Dubreuil fut calme, presque triomphante : — Tu ne peux pas vivre avec lui ? Divorce alors. — Pardon ? — Véra n’en crut pas ses oreilles. — Ce que tu as entendu. Inutile de le faire souffrir. Qu’il vienne chez moi, il sera utile au jardin. J’ai besoin de lui plus que toi. Ça le reposera de tes crises ! Véra resta pétrifiée. Tout était là : jalousie, volonté de ramener « sa propriété » à elle… Elle se remémora le fameux anniversaire, deux ans plus tôt. Accueil des invités, parents de Véra présents… Et soudain, Madame Dubreuil, éméchée, lance à la cantonade, devant ses parents : — J’attends toujours qu’il rentre à la maison. J’ai une grande maison, il y aura toujours sa place. Les femmes défilent, la mère, elle, reste. Vous verrez, il reviendra ! Les parents de Véra étaient sans voix devant tant de goujaterie. Véra, elle, pensa : ce que l’on a sur le cœur, l’alcool le met sur la langue. *** L’aide vint de là où elle ne l’attendait pas. L’ancien beau-frère de Véra, Paul, était lui aussi tombé dans l’alcool — il avait perdu son travail, son appartement et, surtout, sa famille. Son épouse, la sœur de Véra, était partie avec les enfants, sans retour. Ce fut le déclic dont il avait besoin pour rebondir. Il s’en est sorti. Devenu un homme dur et taciturne, mais droit. Il souhaitait récupérer sa famille, mais sa sœur n’a pas pardonné. — Ce qui est brisé ne se recolle pas, — dit-elle. Paul vivait avec la culpabilité, sans jamais retoucher à l’alcool. Véra trouva son numéro et l’appela. — Paul, c’est Véra. J’ai besoin de toi. Paul arriva une heure plus tard. Il rejoignit François à la cuisine, croquant tristement un sandwich les yeux sur son téléphone. — Salut, accro, — lança Paul, s’asseyant face à lui. François sursauta. — Qu’est-ce que tu fais là ? — Je viens voir celui qui détruit sa vie pour des jeux vidéos. Moi j’ai bu, toi tu t’échappes dans la guerre virtuelle. La différence n’est pas si grande. La conversation fut longue. Véra, de la pièce d’à côté, écoutait. Au départ, François râlait, criait qu’il travaillait, avait bien droit au repos. Paul, lui, jamais ne monta la voix. Il restait calme. — Tu penses que tu maîtrises ? — répétait Paul. — Je croyais pareil. Juste un verre pour me détendre… Et puis un jour, tout est vide. Le lit d’enfant a disparu, le silence est assourdissant. Cette solitude, rien ne l’efface. Véra partira, François. Elle a de la patience, mais elle n’est pas en fer. Elle prendra les enfants, et tu resteras seul avec ton ordi, chez maman, au jardin. C’est ce que tu veux ? François bougonna — moins fort, moins sûr. — Moi, je donnerais tout pour revenir en arrière, — dit Paul. — Supplier ma femme de rester. Mais c’est trop tard… Toi, tu peux encore t’en sortir. Quand Paul fut parti, François resta un long moment seul dans la cuisine, dans le noir. Puis il rejoignit Véra, encore réveillée. Il s’allongea, la serra contre lui. — Pardonne-moi, — murmura-t-il. — J’ai tout effacé. Véra, tu es tout pour moi, toi et les enfants… Il tint sa promesse — l’ordinateur ne servit plus qu’au travail. Les premières semaines furent dures, il était nerveux, mais Véra était là, l’occupant, lui parlant. Et ils ont remonté la pente, ensemble. *** François rentra en fin d’après-midi. — Alors ? — demanda Véra en dressant la table. — Qu’as-tu fait ? — J’ai réparé la clôture, raffermi la marche du perron, remis la porte de la remise. — Et ta mère ? — Comme d’habitude. Elle m’a demandé pourquoi les petits n’étaient pas venus. — Et tu as dit quoi ? — J’ai dit qu’ils avaient leurs activités. Je n’allais pas lui dire la vérité. — À tort. — Véra, c’est une vieille femme malade… — Non, c’est une femme toxique, François — le coupa-t-elle. — Tu sais ce qu’elle leur raconte sur moi, sur nous. Mauvaise mère, qui n’aime pas ses enfants, qui ne respecte pas leur père. Pourquoi leur infliger sa venimosité ? — Véra, c’est leur grand-mère, — répliqua brusquement François. — Elle a le droit de voir ses petits-enfants ! J’ai promis qu’on les emmènera le week-end prochain. — Jamais, — répondit tranquillement Véra. — Si tu veux y aller, vas-y seul. Mais pas les enfants ! Ne me pose pas d’ultimatum. Pour protéger leur équilibre, je suis prête à tout. Même au divorce ! François se calma aussitôt — il connaissait le caractère de sa femme. Elle n’était pas du genre à menacer en l’air. Si elle disait divorce, elle irait jusqu’au bout. Que sa mère s’y fasse, il n’emmènera pas les enfants là-bas. Il vaut mieux ne jamais contrarier une épouse.
Le Bonheur Silencieux