Après douze ans de mariage, ma femme ma gentiment proposé une idée tout à fait inattendue : « Jaimerais que tu emmènes une autre femme dîner et au cinéma. »
Avant que je proteste ou que je membrouille dans des scénarios catastrophes, elle a ajouté avec son sourire en coin : « Je taime, mais je sais quil y a une autre femme qui tadore et qui serait ravie de passer une soirée avec toi. »
La fameuse « autre femme » nétait autre que ma mère, veuve depuis dix-neuf ans. Mon boulot, nos trois enfants, les courses interminables et les réunions parents-profs accaparaient mes semaines ; bref, je narrivais à la voir quen coup de vent, entre deux passages au supermarché. Vous voyez le tableau.
Ce soir-là, pris de remords et dun brin de bonne volonté conjugale, jai attrapé mon téléphone et composé le numéro de maman pour linviter à dîner et au cinéma.
Le téléphone na pas sonné deux fois quelle a décroché, inquiète : « Il sest passé quelque chose ? Tout va bien ? »
Cest bien connu, en France, quand on appelle après 19h, soit cest une urgence, soit on a oublié un anniversaire.
« Non, maman, je voulais juste passer une jolie soirée avec toi », ai-je répondu, un peu maladroit.
Après un silence (probablement le temps de retomber de sa frayeur), elle a soupiré : « Oh, ce serait un vrai plaisir ! »
Le vendredi après le boulot, jai filé à Montrouge pour la retrouver. Stupeur : lélégance incarnée mattendait sur le pas de la porte, manteau posé négligemment sur les épaules, cheveux fraîchement bouclés, et la robe quelle sétait offerte pour ses soixante-cinq ans.
« Jai annoncé à mes amies que mon fils minvitait ce soir au restaurant. Elles nen sont toujours pas revenues », ma-t-elle lancé, presque fière, en prenant mon bras.
Nous avons traversé le quartier pour aller dîner dans une brasserie de quartierni gastro, ni palace, mais pleine de charme, nappes à carreaux et ambiance chaleureuse. Maman paradait comme si elle était la présidente dun fan club (le sien).
Une fois à table, jai compris que jallais devoir lui faire la lecture de la carte faut dire que passé un certain âge, à moins dutiliser une loupe, il faut choisir le plat du jour.
À peine à la moitié des entrées, jai levé les yeux : elle me contemplait avec ce sourire tout doux, un peu mélancolique.
« Tu sais, quand tu étais petit, cétait moi qui te lisais la carte », ma-t-elle rappelé.
« Il fallait bien renvoyer la balle, tôt ou tard ! » ai-je souri.
Pendant le repas, on a refait le monde ou plutôt, on sest raconté nos petits tracas du quotidien, les commérages du quartier et les exploits des petits-enfants. Le temps a filé et, bien entendu, on a manqué le début de la séance.
En la raccompagnant, ma mère sest tournée vers moi et a annoncé : « La prochaine fois, cest moi qui tinvite au restaurant ! »
Évidemment, jai accepté, un brin amusé.
En rentrant, mon épouse ma accueilli dun clin dœil : « Alors, cette soirée en galante compagnie ? »
« Merveilleuse, bien au-delà de ce que javais prévu », ai-je admis.
Quelques jours plus tard, ma mère est partie brutalement, des suites dun infarctus. Comme souvent avec la vie, je nai eu le temps de rien voir venir, ni de tenir cette promesse du « prochain dîner ».
Peu après ses obsèques, jai reçu une enveloppe par la poste, avec une facture tamponnée du restaurant et un petit mot, soigneusement plié :
« Jai pris la liberté de régler le dîner pour notre prochaine sortie. Je ne suis pas bien sûre de pouvoir taccompagner, mais au moins, cest payé pour deux : toi et ta femme. Je ne tai certainement jamais avoué à quel point ce dîner ma rendue heureuse.
Mon fils, je taime. »
Que voulez-vous, les mamans françaises ont toujours une longueur davance même pour régler laddition.







