— Que c’est bon… — murmura Ludivine. Elle aimait savourer son café du matin dans le silence, tandis que Étienne dormait encore et que la lumière de l’aube caressait les toits parisiens. Dans ces instants, tout lui semblait à sa place. Son travail : stable. Son appartement : douillet. Son mari : fiable. Que demander de plus au bonheur ? Elle n’enviait jamais ses amies qui se plaignaient de leurs maris jaloux et de disputes pour des broutilles. Étienne ne faisait jamais de scène. Il ne fouillait pas son téléphone, ne réclamait pas de compte rendu détaillé. Il était simplement là, et cela suffisait. — Ludivine, tu n’as pas vu mes clés du garage ? — Étienne fit irruption dans la cuisine, décoiffé par le sommeil. — Sur l’étagère près de la porte. Tu vas encore aider le voisin ? — Paul m’a demandé de jeter un œil à sa voiture. Il paraît que le carburateur fait des siennes. Elle hocha la tête en lui versant un café. C’était une petite habitude. Étienne était toujours prêt à aider : les collègues lors des déménagements, les amis pour des travaux, les voisins pour n’importe quel souci. « Mon chevalier servant », pensa-t-elle, attendrie. L’homme incapable de rester indifférent face au besoin d’autrui. C’est cette qualité qui avait conquis Ludivine lors de leur premier rendez-vous, quand il s’arrêta spontanément pour porter les courses d’une vieille dame jusqu’à son immeuble. Un autre serait passé sans un mot. Mais pas Étienne. Il y a trois mois, une nouvelle voisine avait emménagé à l’étage du dessous. Ludivine n’y avait pas prêté attention tout de suite — il y a tant de visages dans les immeubles parisiens. Mais Alexandra, c’était son prénom, faisait partie de ces femmes impossibles à ignorer. Rires sonores dans la cage d’escalier. Claquements de talons à toute heure. Et cette façon de parler au téléphone pour que tout l’immeuble en profite… — Figure-toi qu’il m’a apporté des courses aujourd’hui ! Un sac entier ! Sans même que je demande ! — lançait Alexandra à sa correspondante. Ludivine la croisa près des boîtes aux lettres et lui adressa un sourire poli. Alexandra rayonnait d’un éclat propre aux débuts d’une histoire d’amour. — Un nouvel amoureux ? — demanda Ludivine, par simple politesse. — Pas si nouveau… — Alexandra plissa les yeux d’un air coquin. — Mais terriblement attentionné. Rare de croiser des hommes comme ça ! Il règle tous les petits problèmes, vous vous rendez compte ? Le robinet fuit — il répare. Une prise grésille — il s’en occupe. Même mes factures, il m’aide à les régler ! — Quelle chance. — C’est peu dire ! Bon, il est marié… Mais après tout, ce n’est qu’un tampon sur un papier, non ? L’important, c’est qu’il se sente bien avec moi. Ludivine remonta chez elle, un vague malaise au fond du cœur. Pas pour une question de morale — non. Mais quelque chose dans ce récit la dérangeait, sans qu’elle comprenne quoi. Les semaines suivantes, les rencontres se multiplièrent. Alexandra semblait même l’attendre sur le palier, ivre de confidences enthousiastes. — Il est aux petits soins ! Toujours à se renseigner sur ma santé. Prêt à courir la nuit pour des médicaments. Et puis il dit souvent que sa raison de vivre, c’est d’être utile… C’est ce mot-là qui fit tressaillir Ludivine. « Être utile, c’est tout ce qui compte », c’était exactement la formule d’Étienne. Elle se souvenait que, lors de leur anniversaire de mariage, il l’avait prononcée pour expliquer son retard : il avait aidé la mère d’une amie à jardiner. Une coïncidence ? Il y a sûrement plusieurs hommes avec ce complexe du sauveur… Mais peu à peu, les détails s’accumulaient : la manie de rapporter des courses à l’improviste, le bricolage systématique… Non, elle refusait d’y croire. Ce n’étaient que des idées absurdes, engendrées par la paranoïa. Puis Étienne changea. Pas d’un coup, mais peu à peu : il sortait « pour deux minutes » et disparaissait une heure ; gardait son portable sur lui, jusque dans la salle de bain ; répondait de plus en plus sèchement à ses questions. — Tu vas où ? — J’ai des choses à faire. — Lesquelles ? — Ludivine, tu fais un interrogatoire ou quoi ? Il semblait… heureux. D’une sorte de bonheur secret, comme s’il retrouvait ailleurs le sentiment d’utilité qui semblait lui manquer à la maison… Un soir, il annonça qu’il devait aider un collègue avec des papiers importants. — À neuf heures du soir ? — C’est le seul moment où il est libre. Ludivine ne discuta pas. Elle surveilla discrètement la fenêtre : il ne sortit pas de l’immeuble. Elle enfila sa veste et descendit calmement jusqu’à la porte connue du premier étage. D’un doigt ferme, elle appuya sur la sonnette. Sans préparation, sans scénario. Juste l’attente. La porte s’ouvrit presque aussitôt. Alexandra était là, en courte nuisette de soie, un verre à la main, le sourire s’effaçant quand elle aperçut Ludivine. Et derrière elle, dans le halo de lumière de l’entrée, il y avait Étienne. Torse nu, les cheveux encore mouillés de la douche, parfaitement à l’aise chez autrui. Les regards se croisèrent. Étienne sursauta, ouvrit la bouche, resta figé. Alexandra, elle, haussa les épaules, sans remords, sans fuite. Ludivine tourna les talons et gravit l’escalier. Derrière elle, la précipitation d’Étienne, sa voix : « Ludivine, je peux tout t’expliquer… » Mais elle lui ferma la porte au nez, ce soir-là. …Le lendemain matin, Mme Dubois, la mère d’Étienne, débarqua chez Ludivine. Évidemment, son fils avait déjà téléphoné à maman. — Allons, Ludivine, tu ne vas pas faire l’enfant ! Les hommes, c’est comme les gosses : ils aiment se sentir des héros. Cette voisine, elle avait besoin d’aide, voilà tout, Étienne ne sait pas dire non. — Il ne savait pas dire non… même à sa chambre, c’est ça ? Mme Dubois fit la grimace, comme si Ludivine venait de commettre une impolitesse. — Ne dramatise pas. Étienne est un garçon gentil, toujours prêt à secourir. Ce n’est pas un crime. Il s’est laissé emporter, voilà tout. Mon défunt mari aussi… Enfin. Ce qui compte, c’est la famille. On finit toujours par s’y habituer. Toi, tu es intelligente, Ludivine, ne gâche pas tout pour si peu. Ludivine regarda cette femme et vit en elle tout ce dont elle avait peur de devenir : commode, conciliante, prête à tout tolérer pour entretenir l’illusion du foyer. — Merci de votre visite, Madame Dubois, mais j’ai besoin d’être seule. Sa belle-mère partit, vexée, lançant une pique sur la génération qui ne sait plus pardonner. Le soir, Étienne rentra à la maison, tel un chat fautif, tentant de croiser son regard, de lui attraper la main. — Ludivine, tu comprends mal… Elle a demandé de l’aide pour un robinet, puis on a discuté, elle était si triste, si seule… — Tu n’avais pas de vêtement. — J’ai… renversé de l’eau en réparant ! Elle m’a prêté un t-shirt, et voilà que tu es arrivée… Ludivine le regardait, sidérée de n’avoir jamais remarqué combien Étienne mentait mal : chaque mot sonnait faux, chaque geste révélait sa panique. — Même si… admettons… il s’est passé un truc, ça ne signifie rien ! Je t’aime. Avec elle, c’est juste… un divertissement, une bêtise de mec. Il s’assit à côté d’elle, tenta de l’enlacer. — Oublions tout ça, d’accord ? Je le jure, c’est fini. Elle me fatigue déjà d’ailleurs : toujours en demande, toujours à se plaindre… C’est là que Ludivine comprit enfin. Ce n’était pas le remords. C’était la peur de perdre son confort. La terreur de rester avec une femme qui attend de lui qu’il règle tout, plutôt que celle qui lui laissait jouer au héros selon son bon vouloir. — Je demande le divorce, dit-elle simplement, comme on annoncerait « j’ai éteint le fer à repasser ». — Quoi ? Ludivine, tu es folle ! Pour une erreur ? Elle se leva, alla dans la chambre, attrapa un sac, commença à rassembler ses papiers. … Le divorce fut prononcé deux mois plus tard. Étienne s’installa chez Alexandra, qui l’accueillit à bras ouverts — d’abord. Mais les bras cédèrent bientôt la place à des listes de tâches. Réparer. Acheter. Régler. Gérer. Aider. Ludivine l’apprit par des amis communs — elle haussait les épaules, sans rancune : chacun son sort. Elle loua elle-même un appartement, dans un autre quartier de Paris. Chaque matin, elle buvait son café dans le silence, sans qu’on lui demande les clés du garage. Personne ne sortait « pour deux minutes » pour revenir imprégné d’un parfum de femme. Personne ne l’exhortait à rester patiente et accommodante. Drôle de chose : elle croyait que la douleur viendrait, la solitude, les regrets. Mais non. Ce fut la légèreté. Comme si elle avait soudain retiré un manteau trop lourd, dont elle n’avait jamais perçu le poids. Pour la première fois, Ludivine n’appartenait qu’à elle-même. Et c’était mieux que toute stabilité…

Comme cest doux… murmura Capucine.

Elle aimait savourer son café du matin dans le calme, alors quAlban dormait encore et que laube peinait à colorer les toits parisiens. Dans ces moments suspendus, elle sentait que tout était à sa place : un poste stable, un appartement chaleureux, un mari fiable. Que pouvait-elle désirer de plus ?

Elle nenviait pas ses amies qui se plaignaient dépoux jaloux, de scènes pour des broutilles. Alban nétait jamais possessif, ne lui faisait pas de scènes, ninspectait pas son téléphone et ne lui réclamait pas de comptes sur ses moindres allées et venues. Il était simplement là, à ses côtés et cela suffisait à son bonheur.

Capucine, tu naurais pas vu mes clés du sous-sol ? Alban apparut dans la cuisine, encore décoiffé par le sommeil.

Sur létagère près de la porte. Tu aides encore le voisin ?

Gérard ma demandé de jeter un œil à sa voiture. Le carburateur fait des siennes.

Elle acquiesça, lui versa son café. Ils connaissaient ce rituel par cœur. Alban était de ceux qui prêtent toujours main forte : aux collègues pour déménager, aux amis pour repeindre une pièce, aux voisins pour nimporte quel souci. Elle le pensait parfois avec attendrissement « Mon chevalier ». Lhomme incapable de rester insensible à la détresse dautrui.

Cest dailleurs cette qualité qui avait traversé Capucine dès leur premier rendez-vous, quand il sétait arrêté demblée pour aider une vieille dame inconnue à porter ses sacs jusquau porche. Un autre serait resté indifférent. Pas Alban.

Trois mois plus tôt, une nouvelle voisine sétait installée à létage du dessous. Capucine ny prêta dabord guère attention. Dans un immeuble parisien, les visages changent sans cesse. Mais Béatrice, ainsi quelle se présenta, avait ce genre de présence impossible à ignorer.

Son rire éclatait dans la cage descalier, le martèlement de ses talons résonnait toute la journée et sa voix en conversation téléphonique semblait conçue pour remplir limmeuble.

Figure-toi quil ma fait les courses aujourdhui ! Un sac entier, sans que je demande rien ! lançait Béatrice à son interlocutrice par téléphone.

Capucine la croisa aux boîtes aux lettres, adressa un sourire poli. Béatrice rayonnait, enveloppée de cette joie si reconnaissable chez les femmes au début dun amour.

Nouveau prétendant ? demanda Capucine, par simple courtoisie.

Pas tout à fait nouveau, Béatrice lui adressa un clin dœil complice. Mais tellement attentionné. Ça ne se trouve plus. Il règle tous les soucis : robinet qui fuit, prise électrique récalcitrante Il va jusquà maider à régler mes factures !

Vous êtes chanceuse.

Ça, vous pouvez le dire ! Bon, il est marié, mais ce nest quun tampon sur un bout de papier, nest-ce pas ? Lessentiel, cest quil soit heureux avec moi.

Capucine remonta chez elle, avec un malaise diffus. Ce nétait pas une question de moralité étrangère ; il y avait dans les propos de Béatrice quelque chose qui la froissait sans quelle puisse en saisir la raison.

Les semaines suivantes, Béatrice semblait guetter chaque occasion pour la retrouver sur le palier et lui offrir un nouvel élan denthousiasme :

Il est si prévenant ! Il sinquiète toujours de savoir comment je vais, si jai besoin de quoi que ce soit
Hier, il ma apporté des médicaments alors que jétais grippée. Il a même trouvé une pharmacie de garde en pleine nuit !
Et il dit quêtre utile, cest le sens de sa vie. Quil a besoin de se sentir indispensable

Là, Capucine tressaillit.

Être utile, cest le sens de sa vie.

Les mots dAlban, à la lettre près. Elle se souvint comment il avait expliqué son retard lors de leur anniversaire de mariage : il sétait attardé pour aider la belle-mère dune amie à ramasser ses patates au jardin.

Une coïncidence, se rassura-t-elle. Il y a tant dhommes qui se rêvent sauveurs. Mais les détails se multipliaient : la façon dapporter des courses sans quon le demande, le goût pour les petites réparations.

Capucine tenta de chasser ces pensées, se trouvant absurde, presque paranoïaque, de soupçonner son mari sur la base danecdotes dune voisine encore inconnue.

Puis, Alban changea. Non pas soudainement, mais par touches : il sortait « deux minutes » et disparaissait une heure. Son téléphone ne le quittait plus même jusque dans la salle de bains. Aux questions simples, il répondait avec des soupirs agacés.

Tu vas où ?

Jai des affaires à régler.

Lesquelles ?

Capucine, tu vas minterroger longtemps ?

Il paraissait pourtant heureux. Satisfait dun élan nouveau, comme sil puisait ailleurs la dose de nécessité quil ne trouvait plus à la maison

Un soir, il repartit brusquement.

Un collègue a besoin daide pour remplir des papiers.

À neuf heures du soir ?

Il travaille le jour, il na pas le choix.

Capucine ne discuta pas. Jetant un œil par la fenêtre, elle constata quAlban ne quittait pourtant pas limmeuble.

Elle enfila une veste, descendit à pas posés vers létage inférieur, jusquà la porte bien connue.

Le doigt sur la sonnette, Capucine ne savait que penser, ni ce quelle dirait. Elle navait pas répété daccusations. Elle appuya, attendit.

La porte souvrit aussitôt, comme si on la guettait. Béatrice, en peignoir de soie court, un verre de vin blanc à la main, vit son visage et son sourire sévanouit.

Derrière elle, dans lentrée éclairée, Capucine aperçut Alban, torse nu, les cheveux humides de la douche, à laise dans un appartement étranger.

Leurs regards se croisèrent. Alban fit un geste, ouvrit la bouche, mais resta figé. Béatrice leva les yeux au ciel, haussant les épaules avec une indifférence désinvolte.

Capucine tourna les talons et gravit lescalier. Derrière elle, un bruissement précipité, la voix dAlban : « Capucine, attends, laisse-moi texpliquer » Mais, ce soir-là, Capucine refusa de lui ouvrir.

Le lendemain matin, Madame Bernadette, la mère dAlban, débarqua. Cela ne surprit guère Capucine : naturellement, il avait déjà appelé sa mère, livré sa version.

Capucine, voyons, ne fais pas lenfant Sa belle-mère se posa à la cuisine. Les hommes sont de grands enfants, ils ont besoin de se sentir des héros. Cette voisine, elle avait simplement besoin daide. Alban ne sait pas refuser.

Il na pas su refuser sa chambre non plus, cest cela ?

Bernadette grimaça, comme si Capucine venait de proférer une indécence.

Nexagérons pas, tu déformes tout. Alban est un gentil garçon, il a bon cœur. Ce nest pas un crime Il sest laissé entraîner, voilà tout. Mon défunt mari aussi Un geste évasif. Mais la famille demeure le plus important. Avec le temps, tout sarrange. Tu es intelligente, Capucine, ne gâche pas ta vie pour une broutille.

Capucine observait cette femme : elle représentait tout ce qu’elle naurait jamais voulu devenir accommodante, patiente, prête à tout tolérer pour préserver lillusion du foyer.

Merci de votre visite, Madame Bernadette. Jai besoin dêtre seule.

Sa belle-mère quitta la pièce, blessée, marmonnant encore à propos de « cette jeunesse incapable de pardonner ».

Le soir, Alban rentra. Il errait dans lappartement, lair penaud, cherchant son regard, essayant de lui prendre la main.

Capucine, tu te fais des idées. Béatrice ma simplement demandé darranger un robinet, et puis on a discuté, tu sais Elle est malheureuse, très isolée

Torse nu ?

Jai renversé de leau sur mes vêtements en réparant la fuite ! Elle ma prêté un t-shirt, et cest à ce moment-là que tu es entrée

Capucine lécoutait et sétonnait davoir mis tant de temps à saisir cela chez lui : Alban était un piètre menteur, chaque mot sonnait faux, chaque geste trahissait la panique.

Écoute, même si bon, il y a eu quelque chose, admettons. Cela ne veut rien dire ! Cest toi que jaime. Elle, cest juste Enfin, une aventure, une faiblesse éphémère.

Il sassit près delle, cherchant à lenlacer.

Oublions. Tout cela na pas de sens. Je ne recommencerai pas, promis. Elle me fatigue déjà, à toujours réclamer, se plaindre

Cest à ce moment-là que Capucine comprit. Il ny avait pas de regrets, seulement la peur de perdre sa quiétude, de se retrouver avec une femme qui avait un réel besoin de lui plutôt que de lautoriser à porter, à sa guise, son costume de sauveur.

Je demande le divorce, dit-elle calmement, comme si elle annonçait quelle avait éteint la lumière de la salle de bains.

Quoi ? Capucine, tu es folle ! Pour une erreur ?

Elle se leva, gagna la chambre, sortit un sac de voyage, commença à ranger ses papiers.

Le divorce fut prononcé deux mois plus tard. Alban partit vivre chez Béatrice, qui laccueillit à bras ouverts. Mais les bras cédèrent rapidement la place à une liste inépuisable de choses à faire, à réparer, à acheter, à payer, à arranger, à résoudre.

Capucine en apprenait des bribes, par des connaissances communes. Elle hochait la tête sans amertume : chacun récolte ce quil sème.

Pour sa part, elle loua un petit studio à lautre bout de Paris. Chaque matin, elle buvait son café dans le silence, sans quon lui demande où étaient passées les clés du sous-sol. Plus de « Je reviens dans deux minutes » ni le parfum étrange dun ailleurs à son retour, plus personne pour lui conseiller dêtre patiente et accommodante.

Cétait étrange, elle avait redouté la douleur, la solitude, les regrets. Au lieu de cela, elle accueillit une étrange légèreté, comme si elle avait soudain enlevé un manteau trop lourd dont elle ignorait la pesanteur.

Pour la première fois, Capucine nappartenait quà elle-même. Cétait une sensation meilleure que toutes les sécurités du monde.

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— Que c’est bon… — murmura Ludivine. Elle aimait savourer son café du matin dans le silence, tandis que Étienne dormait encore et que la lumière de l’aube caressait les toits parisiens. Dans ces instants, tout lui semblait à sa place. Son travail : stable. Son appartement : douillet. Son mari : fiable. Que demander de plus au bonheur ? Elle n’enviait jamais ses amies qui se plaignaient de leurs maris jaloux et de disputes pour des broutilles. Étienne ne faisait jamais de scène. Il ne fouillait pas son téléphone, ne réclamait pas de compte rendu détaillé. Il était simplement là, et cela suffisait. — Ludivine, tu n’as pas vu mes clés du garage ? — Étienne fit irruption dans la cuisine, décoiffé par le sommeil. — Sur l’étagère près de la porte. Tu vas encore aider le voisin ? — Paul m’a demandé de jeter un œil à sa voiture. Il paraît que le carburateur fait des siennes. Elle hocha la tête en lui versant un café. C’était une petite habitude. Étienne était toujours prêt à aider : les collègues lors des déménagements, les amis pour des travaux, les voisins pour n’importe quel souci. « Mon chevalier servant », pensa-t-elle, attendrie. L’homme incapable de rester indifférent face au besoin d’autrui. C’est cette qualité qui avait conquis Ludivine lors de leur premier rendez-vous, quand il s’arrêta spontanément pour porter les courses d’une vieille dame jusqu’à son immeuble. Un autre serait passé sans un mot. Mais pas Étienne. Il y a trois mois, une nouvelle voisine avait emménagé à l’étage du dessous. Ludivine n’y avait pas prêté attention tout de suite — il y a tant de visages dans les immeubles parisiens. Mais Alexandra, c’était son prénom, faisait partie de ces femmes impossibles à ignorer. Rires sonores dans la cage d’escalier. Claquements de talons à toute heure. Et cette façon de parler au téléphone pour que tout l’immeuble en profite… — Figure-toi qu’il m’a apporté des courses aujourd’hui ! Un sac entier ! Sans même que je demande ! — lançait Alexandra à sa correspondante. Ludivine la croisa près des boîtes aux lettres et lui adressa un sourire poli. Alexandra rayonnait d’un éclat propre aux débuts d’une histoire d’amour. — Un nouvel amoureux ? — demanda Ludivine, par simple politesse. — Pas si nouveau… — Alexandra plissa les yeux d’un air coquin. — Mais terriblement attentionné. Rare de croiser des hommes comme ça ! Il règle tous les petits problèmes, vous vous rendez compte ? Le robinet fuit — il répare. Une prise grésille — il s’en occupe. Même mes factures, il m’aide à les régler ! — Quelle chance. — C’est peu dire ! Bon, il est marié… Mais après tout, ce n’est qu’un tampon sur un papier, non ? L’important, c’est qu’il se sente bien avec moi. Ludivine remonta chez elle, un vague malaise au fond du cœur. Pas pour une question de morale — non. Mais quelque chose dans ce récit la dérangeait, sans qu’elle comprenne quoi. Les semaines suivantes, les rencontres se multiplièrent. Alexandra semblait même l’attendre sur le palier, ivre de confidences enthousiastes. — Il est aux petits soins ! Toujours à se renseigner sur ma santé. Prêt à courir la nuit pour des médicaments. Et puis il dit souvent que sa raison de vivre, c’est d’être utile… C’est ce mot-là qui fit tressaillir Ludivine. « Être utile, c’est tout ce qui compte », c’était exactement la formule d’Étienne. Elle se souvenait que, lors de leur anniversaire de mariage, il l’avait prononcée pour expliquer son retard : il avait aidé la mère d’une amie à jardiner. Une coïncidence ? Il y a sûrement plusieurs hommes avec ce complexe du sauveur… Mais peu à peu, les détails s’accumulaient : la manie de rapporter des courses à l’improviste, le bricolage systématique… Non, elle refusait d’y croire. Ce n’étaient que des idées absurdes, engendrées par la paranoïa. Puis Étienne changea. Pas d’un coup, mais peu à peu : il sortait « pour deux minutes » et disparaissait une heure ; gardait son portable sur lui, jusque dans la salle de bain ; répondait de plus en plus sèchement à ses questions. — Tu vas où ? — J’ai des choses à faire. — Lesquelles ? — Ludivine, tu fais un interrogatoire ou quoi ? Il semblait… heureux. D’une sorte de bonheur secret, comme s’il retrouvait ailleurs le sentiment d’utilité qui semblait lui manquer à la maison… Un soir, il annonça qu’il devait aider un collègue avec des papiers importants. — À neuf heures du soir ? — C’est le seul moment où il est libre. Ludivine ne discuta pas. Elle surveilla discrètement la fenêtre : il ne sortit pas de l’immeuble. Elle enfila sa veste et descendit calmement jusqu’à la porte connue du premier étage. D’un doigt ferme, elle appuya sur la sonnette. Sans préparation, sans scénario. Juste l’attente. La porte s’ouvrit presque aussitôt. Alexandra était là, en courte nuisette de soie, un verre à la main, le sourire s’effaçant quand elle aperçut Ludivine. Et derrière elle, dans le halo de lumière de l’entrée, il y avait Étienne. Torse nu, les cheveux encore mouillés de la douche, parfaitement à l’aise chez autrui. Les regards se croisèrent. Étienne sursauta, ouvrit la bouche, resta figé. Alexandra, elle, haussa les épaules, sans remords, sans fuite. Ludivine tourna les talons et gravit l’escalier. Derrière elle, la précipitation d’Étienne, sa voix : « Ludivine, je peux tout t’expliquer… » Mais elle lui ferma la porte au nez, ce soir-là. …Le lendemain matin, Mme Dubois, la mère d’Étienne, débarqua chez Ludivine. Évidemment, son fils avait déjà téléphoné à maman. — Allons, Ludivine, tu ne vas pas faire l’enfant ! Les hommes, c’est comme les gosses : ils aiment se sentir des héros. Cette voisine, elle avait besoin d’aide, voilà tout, Étienne ne sait pas dire non. — Il ne savait pas dire non… même à sa chambre, c’est ça ? Mme Dubois fit la grimace, comme si Ludivine venait de commettre une impolitesse. — Ne dramatise pas. Étienne est un garçon gentil, toujours prêt à secourir. Ce n’est pas un crime. Il s’est laissé emporter, voilà tout. Mon défunt mari aussi… Enfin. Ce qui compte, c’est la famille. On finit toujours par s’y habituer. Toi, tu es intelligente, Ludivine, ne gâche pas tout pour si peu. Ludivine regarda cette femme et vit en elle tout ce dont elle avait peur de devenir : commode, conciliante, prête à tout tolérer pour entretenir l’illusion du foyer. — Merci de votre visite, Madame Dubois, mais j’ai besoin d’être seule. Sa belle-mère partit, vexée, lançant une pique sur la génération qui ne sait plus pardonner. Le soir, Étienne rentra à la maison, tel un chat fautif, tentant de croiser son regard, de lui attraper la main. — Ludivine, tu comprends mal… Elle a demandé de l’aide pour un robinet, puis on a discuté, elle était si triste, si seule… — Tu n’avais pas de vêtement. — J’ai… renversé de l’eau en réparant ! Elle m’a prêté un t-shirt, et voilà que tu es arrivée… Ludivine le regardait, sidérée de n’avoir jamais remarqué combien Étienne mentait mal : chaque mot sonnait faux, chaque geste révélait sa panique. — Même si… admettons… il s’est passé un truc, ça ne signifie rien ! Je t’aime. Avec elle, c’est juste… un divertissement, une bêtise de mec. Il s’assit à côté d’elle, tenta de l’enlacer. — Oublions tout ça, d’accord ? Je le jure, c’est fini. Elle me fatigue déjà d’ailleurs : toujours en demande, toujours à se plaindre… C’est là que Ludivine comprit enfin. Ce n’était pas le remords. C’était la peur de perdre son confort. La terreur de rester avec une femme qui attend de lui qu’il règle tout, plutôt que celle qui lui laissait jouer au héros selon son bon vouloir. — Je demande le divorce, dit-elle simplement, comme on annoncerait « j’ai éteint le fer à repasser ». — Quoi ? Ludivine, tu es folle ! Pour une erreur ? Elle se leva, alla dans la chambre, attrapa un sac, commença à rassembler ses papiers. … Le divorce fut prononcé deux mois plus tard. Étienne s’installa chez Alexandra, qui l’accueillit à bras ouverts — d’abord. Mais les bras cédèrent bientôt la place à des listes de tâches. Réparer. Acheter. Régler. Gérer. Aider. Ludivine l’apprit par des amis communs — elle haussait les épaules, sans rancune : chacun son sort. Elle loua elle-même un appartement, dans un autre quartier de Paris. Chaque matin, elle buvait son café dans le silence, sans qu’on lui demande les clés du garage. Personne ne sortait « pour deux minutes » pour revenir imprégné d’un parfum de femme. Personne ne l’exhortait à rester patiente et accommodante. Drôle de chose : elle croyait que la douleur viendrait, la solitude, les regrets. Mais non. Ce fut la légèreté. Comme si elle avait soudain retiré un manteau trop lourd, dont elle n’avait jamais perçu le poids. Pour la première fois, Ludivine n’appartenait qu’à elle-même. Et c’était mieux que toute stabilité…
Après son entraînement, elle découvre à la maison une surprise domestique : son mari la quitte pour sa secrétaire, mais la vie réserve d’autres rebondissements…