Quand mon compagnon m’a lancé l’ultimatum : « C’est moi ou tes chats », je l’ai aidé à faire sa valise – Chronique d’une Parisienne qui a choisi la tendresse féline et la liberté, plutôt qu’un amour à condition expresse

Mon compagnon a posé un ultimatum : « Cest moi ou tes chats », alors je lai aidé à faire sa valise

Encore des poils ! Regarde-moi cette veste, Camille ! Je lai récupérée du pressing hier, et aujourdhui, on dirait que jai dormi dans un refuge pour chats. Jusquà quand ça va durer ?

La voix de Mathieu résonnait dans tout lappartement, sur ce ton aigu et exaspéré quil avait adopté pour tout et nimporte quoi ces six derniers mois. Je retournais mes crêpes dans la poêle et soupirai lourdement. Jéteignis le gaz, essuyai mes mains au torchon et me tournai vers lui. Mathieu se tenait dans lentrée, brandissant sa veste bleu marine du bout des bras ; sur le revers, en effet, brillaient quelques poils blancs.

Mathieu, tu nes pas obligé de crier, répondis-je calmement. Je tai déjà dit de ne pas poser tes affaires sur la chaise du salon ; tu sais bien que Biscotte adore sy installer. Range-les directement dans larmoire, tu verras, plus de poils. Donne, je vais la nettoyer.

Jattrapai le rouleau adhésif qui traînait toujours sur la commode de lentrée pour ce genre de situations et fis disparaître les poils en quelques passages. La veste était impeccablement propre, mais le visage de Mathieu restait fermé. Pire encore, il retira sa veste comme si je lui avais infligé une brûlure, puis la secoua dun air écœuré.

Ce nest pas larmoire, Camille ! Cest quon ne peut pas respirer ici ! Partout ces… bêtes. Impossible de sasseoir sur le canapé ou de marcher sans tomber sur une gamelle, un bac à litière ou un grattoir. Jai besoin de me détendre en rentrant du boulot, pas de jouer à léquilibriste dans un parc animalier. Tu as transformé cet appartement en zoo !

Je gardai le silence, sentant lhabituelle boule damertume monter en moi. Notre appartement, vraiment ? Ce grand trois-pièces lumineux à Paris, hérité de ma grand-mère, je lavais bien avant de rencontrer Mathieu. Il avait débarqué ici, il y a cinq ans, avec une simple valise et son ordinateur, après notre mariage. À lépoque où il me courtisait, la présence de mon placide gouttière Biscotte et de la timide Félicie ne le dérangeait absolument pas. Il trouvait ça attendrissant, les caressait sous le menton en affirmant que les animaux apportaient de la chaleur au foyer.

Mais la lune de miel passée, le quotidien a révélé son vrai visage : maniaque du rangement, avide dattention, il ne supportait pas de partager quoi que ce soit, même pas une seconde de mon affection.

Mathieu, on a deux chats, cest tout, lui rappelai-je en me dirigeant vers la cuisine pour lui servir un café. Et ils sont là bien avant toi. Ce sont des membres de la famille.

Membres de la famille ! siffla-t-il, sasseyant dans un grondement de mépris. Ce sont des animaux, Camille. Des parasites inutiles qui ne font que manger et dormir. Dailleurs, tu as vu le prix de leur croquettes ? Jai regardé le ticket que tu as laissé sur la table. Quatre-vingts euros ! Pour de vulgaires croquettes ! Mais tu dis quil faut faire attention pour nos vacances

Cest de la nourriture spéciale, Mathieu, tu sais bien que Biscotte a des soucis de reins, répondis-je, lui posant la tasse devant lui. Et je la paie avec mon salaire. Je ne touche pas à ton argent.

On a un budget commun ! répliqua-t-il, abattant sa main sur la table au point de faire trembler la petite cuillère. Si tu dépenses ta paie pour ces animaux, tu ne participes pas aux courses, donc cest à moi de payer la viande, les légumes Cest pourtant simple !

Je lobservais, sans reconnaître le gentilhomme qui naguère moffrait des bouquets de pivoines et me déclamait des poèmes. Face à moi ce soir-là, il ny avait plus quun grincheux mesquin et irrité. Je savais bien que son travail nallait pas fort son service venait dêtre réorganisé, et Mathieu craignait le licenciement mais pourquoi fallait-il quil se défoule systématiquement sur moi et sur ces pauvres bêtes ?

À cet instant, Biscotte entra, trottinant sur le parquet, immense, majestueux, avec ses yeux verts pleins de sagesse. Il me frôla les jambes et miaula doucement, réclamant son petit-déjeuner.

Ouste ! hurla Mathieu en tapant du pied.

Le chat senfuit, glissa sur le carrelage, et, en essayant de se réceptionner, saccrocha à son pantalon. On entendit le tissu craquer.

Un silence de glace suivit. Mathieu baissa les yeux vers son pantalon neuf où une belle accroche sélargissait en un trou.

Ça suffit, susurra-t-il dune voix glaciale qui me glaça le sang. Cest la goutte deau qui fait déborder le vase.

Il bondit sur ses pieds, renversa sa chaise dans la foulée. Son visage se tachait de plaques rouges.

Jai supporté ça cinq ans ! Les poils dans la soupe, lodeur de litière, les galopades nocturnes ! Mais quon abîme mes affaires ? Camille, je pose un ultimatum.

Je me figeai, main sur la poitrine. Biscotte, flairant le danger, disparut sous le canapé. Félicie, jusque-là roulée en boule sur le radiateur, dressa les oreilles.

Quel ultimatum, Mathieu ? demandai-je dune voix faible.

Cest moi ou ces bestioles articula-t-il, les yeux plantés dans les miens. Tu as jusquà ce soir. Quand je rentre du travail, il ne doit plus rester trace deux. Donne-les à ta mère, largue-les sur le trottoir, fiche-les à la SPA, je men fiche. Mais je ne cohabite plus avec ces animaux. Jexige le respect !

Tu es sérieux ? Tu me poses un ultimatum pour un pantalon ?

Ce nest pas pour le pantalon ! Cest pour ton attitude ! Tu préfères ces animaux à ton propre mari. À toi de me prouver le contraire. Ce soir, je vérifierai.

Il attrapa sa mallette, laissa son café en plan, et claqua la porte si fort que le calendrier dégringola du mur.

Je restai là, debout au beau milieu de la cuisine. Le bourdonnement de mes pensées faisait trembler mes mains. Je raccrochai le calendrier, puis massis sur une chaise et me mis à pleurer non pas de tristesse, mais de cette douleur sourde quon ressent lorsquon comprend que lon a trop longtemps renoncé à soi-même. Comment pouvait-il me demander ça ? Comment pouvait-on me demander de trahir ceux qui dépendent de moi ? Biscotte avait douze ans, cétait un vieux pépère qui demandait des soins spécifiques. Félicie, si peureuse, ne survivrait pas une nuit dehors.

Biscotte pointa le bout de sa moustache de sous le canapé, sapprocha prudemment, posa ses pattes sur mes genoux et planta son regard dans mes yeux. Il ronronna, fort, rassurant. Je nichai mon visage dans sa fourrure.

Je ne vous abandonnerai jamais, murmurai-je. Quelle folie

Le reste de la journée se déroula dans un brouillard. Jappelai le travail, pris un congé sans solde sous prétexte de migraine. Impossible de me concentrer sur autre chose. Jerrai dans lappartement, pensant sans cesse à tout, à rien.

Je me rappelai comment Mathieu avait déjà bousculé Félicie il y a quelques mois, la faisant hurler de peur. Il avait alors prétexté ne pas lavoir vue. Mais javais bien vu il lavait vue. Je me rappelai aussi la façon dont il avait interdit aux chats laccès à la chambre, les contraignant à gratter la porte, inconsolables. Souvenir de ses jérémiades sur largent, alors même que je gagnais autant que lui, la propriétaire de lappartement, cétait moi, et tous les frais de copropriété, je les assumais seule.

En début daprès-midi, le brouillard se leva, laissant place à une étrange lucidité froide. Lultimatum de Mathieu nétait pas une nouvelle crise de colère ; il révélait simplement sa personnalité. Quelquun capable dexiger quon choisisse entre lui et des êtres sans défense nest pas digne damour. Aujourdhui les chats le gênaient. Demain, ma mère vieillissante. Et le surlendemain, ce serait moi, si je devenais encombrante ou malade.

Il était quatre heures. Mathieu rentrait à sept heures. Javais le temps.

Jallai dans la chambre, saisis sa grande valise à roulettes, celle quon avait utilisée pour nos vacances à Nice il y a deux ans. Jépoussetai la housse, ouvris la fermeture et la posai dans lentrée, béante.

Jentamai lopération de tri avec méthode, sans précipitation. Les costumes dabord, soigneusement pliés ; puis les chemises, pulls et jeans. Les chaussettes et sous-vêtements dans les pochettes extérieures.

Un doute me traversa : avais-je raison ? Peut-être nétait-ce quune crise dans notre couple, peut-être fallait-il dialoguer, chercher un compromis ? Mais là, je repensai au regard de mépris quil mavait lancé : « parasites inutiles ». Non, on ne négocie pas avec légoïsme.

Je rangeais encore ses affaires quand la sonnette retentit. Un frisson me parcourut : déjà de retour ? Non, il avait ses clés. Dans le judas, je reconnus Madame Dupuis, la gentille voisine du dessus, venue comme toujours bavarder.

Jouvris.

Bonjour, Camille, fit-elle dun ton pressé. Jai entendu ce matin : ton mari a failli casser la porte en partant ! Tout va bien chez vous ?

Tout va bien, Madame Dupuis, répondis-je dune voix posée. On règle… quelques questions de vie commune.

Ah bon, tant mieux, jai eu peur quil ne vous soit arrivé malheur. Tu as lair pâle. Viens prendre le thé ce soir, jai fait une tarte aux pommes.

Merci, ce sera avec plaisir.

Je refermai la porte et poursuivis mon rangement : brosse à dents, rasoir, lotion, déodorant, tout rejoignit sa trousse de toilette. Les chaussures, les bottes dhiver, les baskets, les chaussons.

À dix-huit heures, les deux valises et le grand sac de sport étaient prêts près de la porte. Lappartement paraissait plus grand, un peu vide, mais léger. Comme si on en avait arraché une tumeur.

Je me fis un thé à la menthe, servis une double ration de croquettes aux chats, et minstallai dans le salon, Biscotte à mes pieds, Félicie perchée sur laccoudoir.

À 19h15, jentendis la clé tourner dans la serrure. Je ne bougeai pas. Mathieu entra, essoufflé : lascenseur devait sûrement être en panne, comme souvent.

Alors, ça y est ? fit-il dune voix dominatrice, triomphante. Tu as pris la bonne décision, ma chérie ? Où sont les sacs à poils ? Jespère quils sont déjà à la SPA ?

Il fit irruption dans le salon, sans même ôter ses chaussures, et sarrêta net.

Je sirotais mon thé, impassible. Les chats étaient bien là, indifférents à sa présence, Biscotte ouvrant un œil paresseux avant de le refermer.

Jhallucine gronda-t-il, pâle de surprise et de colère. Tu es sourde ou quoi ? Je tavais prévenue : cest eux ou moi. Tu veux jouer ? Tu crois que je blague ?

Je tai parfaitement entendu, Mathieu, répondis-je calmement en reposant ma tasse sur la table. Et jai fait mon choix.

Et il est où, ton choix ? Pourquoi ces sales bêtes sont-elles encore là ?

Parce que lappartement est à eux. Ton choix à toi est prêt, dans lentrée.

Mathieu cligna des yeux, sortit pour voir les valises empilées dans le hall.

Cest quoi, ça ? bredouilla-t-il, la voix tremblante.

Il revint, cette fois les traits tirés, lair perdu.

Tu as fait ma valise ? Tu me mets dehors ? Pour des chats ?

Pas pour les chats, Mathieu. Mais parce que tu mas posé un ultimatum. Quand on aime, on ne fait pas ça. On dialogue, on trouve des solutions. Toi tu voulais mécraser, mobliger à renoncer à moi-même. Cest de la lâcheté, pas de la force.

Tu dérailles ! semporta-t-il, gesticulant. Tu es une femme de quarante ans, tu crois que tu vas trouver mieux, seule avec tes chats ? Je tai entretenue, tolérée ! Dans une semaine tu me supplieras de revenir ! Toute seule, tu vas couler !

Cet appartement est à moi, jai un bon boulot, un bon salaire, répondis-je en énumérant sur mes doigts. Plus besoin de faire la cuisine, le ménage ou la lessive dun adulte, plus de reproches, plus de crises. Je ne suis pas inquiète, Mathieu. Je vais revivre.

Eh bien parfait !, sécria-t-il, sapprochant dun air menaçant. Mais Biscotte bondit, dos rond, poil hérissé, grognement guttural : leffet fut si saisissant que Mathieu recula dun pas.

Va donc au diable ! cracha-t-il. Reste avec tes bêtes à puces ! Je trouverai une femme normale, qui saura me respecter ! Toi tu vas pourrir ici dans ta solitude !

Il jura, fit rouler ses valises dans le couloir.

Où est mon ordinateur ? lança-t-il.

Dans la sacoche, poche latérale, répondis-je.

Et mes papiers ?

Dans la valise, sur le dessus. Rien ne manque, même ta tasse préférée.

Ce calme le rendait fou. Si javais crié, pleuré, brisé de la vaisselle, il se serait senti tout-puissant. Ma courtoisie glaciale lui coupait tout pouvoir.

Il marmonna encore un instant, attendant sans doute que je cède et lui coure après en larmes, mais je nai pas bronché.

La porte claqua finalement, pour de bon. Puis seulement le roulement des valises sur le carrelage.

Je restai assis, écoutant le silence. Jattendais une vague de regrets, de peur, de détresse… mais cest un immense soulagement chaud qui sest installé doucement en moi. Comme si, après des années à porter un sac de pierres, je venais enfin de le déposer.

Biscotte vint quémander sa caresse. Je le gratouillai derrière les oreilles.

Ça va, mon protecteur ? On a chassé le mauvais esprit ?

Félicie, rassurée, sauta sur mes genoux, sy roula en boule.

Une heure passa. Mon téléphone vibra : Mon Amour saffichait à lécran. Je nhésitai pas : je bloquai direct le numéro, le renommant « Mathieu Ex », puis finis par supprimer le contact.

Je filai en cuisine, ouvris une bouteille de vin blanc qui traînait depuis le réveillon, préparai un toast au fromage. Mon cœur était serein. Demain serait sûrement difficile : sans doute que Mathieu allait appeler, exiger, menacer, réclamer telle ou telle chose mais il ny avait rien de vraiment commun dans nos biens (sa voiture était en leasing à son nom, lélectroménager mappartenait déjà avant le mariage). Mais tout cela, ce serait demain.

Ce soir, jétais chez moi. Dans MON chez-moi. Où je pouvais accrocher ma veste où bon me semble, sans craindre pour un poil de chat ou une miette de pain, où personne ne larguerait un coup de pied sur un animal en quête de tendresse.

La sonnette retentit encore, brève et discrète. Ce nétait pas Mathieu ; jouvris sans peur.

Sur le palier, Madame Dupuis, sourire aux lèvres et plat fumant dans les mains.

Camille, jai apporté une tarte aux pommes toute chaude. Jai entendu ton compagnon sen aller lourdement avec ses valises. Il part en déplacement ?

Je regardai son visage bienveillant, respirai lodeur sucrée, jetai un œil à mes deux chats guettant timidement.

Non, Madame Dupuis, répondis-je en prenant la tarte. Il est parti… définitivement. Entrez donc boire un thé. Jai tout le temps, et cest bien calme, ce soir.

La soirée fut délicieuse. On parla de tout et de rien en buvant du thé, en grignotant de la tarte, les chats ronronnaient, et pour la première fois en cinq ans, je me sentais entièrement, éperdument heureux. Jai compris une chose essentielle : la solitude, ce nest pas de rester seul chez soi avec ses chats ; la vraie solitude, cest de vivre chaque jour avec quelquun qui se fout de vous, et de se trahir, juste pour passer sous ses radars.

Dailleurs, le lendemain, jai emmené mes chats chez le toiletteur. Quils soient beaux ! Ils lavaient bien mérité : ce sont eux qui mavaient aidé à me débarrasser de ce qui encombrait vraiment ma vie.

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