Jen ai assez de materner ton fils, annonça la belle-fille avant de partir vers la mer.
Chez Geneviève Dubois, il y avait son fils.
Bon garçon, travailleur. Mais sa femme, Anaïs, était étrange. Parfois elle ne voulait pas cuisiner, parfois refusait de nettoyer. Et récemment comme si elle était prise dune frénésie.
Hier encore, une scène.
Paul, dit-elle à son mari, je nen peux plus ! Tu es un homme adulte, mais tu agis comme un enfant !
Paul ne comprenait pas. Il navait rien demandé de fou ! Il voulait juste quAnaïs lui choisisse ses chaussettes. Quelle repasse sa chemise. Quelle lui rappelle de prendre un certificat chez le médecin.
Maman ma toujours aidé, murmura-t-il.
Va chez ta mère, alors ! craqua Anaïs.
Le lendemain, Anaïs boucla sa valise.
Paul, dit-elle calmement, je pars à Nice. Pour un mois. Peut-être plus.
Plus ? Comment ça ?
Comme ça. Je suis fatiguée de moccuper dun homme-enfant.
Paul tenta de protester, mais Anaïs ne lécouta pas. Elle sortit son téléphone, appela :
Madame Dubois ? Cest Anaïs. Sil ne sen sort pas sans nourrice, venez habiter chez nous. Les clés de secours sont sous le paillasson.
Et elle sen alla.
Paul resta assis dans un appartement vide, complètement perdu. Le frigo était désert. Les chaussettes sales. La vaisselle saccumulait dans lévier.
Deux jours plus tard, il appela sa mère :
Maman, Anaïs a pété les plombs ! Elle est partie on ne sait où ! Quest-ce que je fais ?
Geneviève Dubois soupira. Encore des problèmes avec la belle-fille.
Jarrive, mon petit Paul. On va arranger ça.
Une heure plus tard, elle débarqua avec un panier de produits et lesprit maternel habituel : « On va tout résoudre, tout remettre en ordre ».
Mais en ouvrant la porte, elle resta figée.
Du désordre partout. Des vêtements en tas dans la chambre. De la vaisselle sale sur la table. Le linge sale dans la salle de bain.
Et là, Geneviève comprit soudain : à trente ans, son fils ne savait pas vivre. Pas du tout.
Toute sa vie, elle avait tout fait pour lui. Elle avait élevé un grand enfant.
Maman, gémissait Paul, quest-ce quon mange ce soir ? Mes chemises sont où ? Anaïs revient quand ?
Geneviève ramassa le linge sans rien dire. Mais au fond, une question tournait : qua-t-elle fait ?
Elle avait protégé son fils du quotidien, des soucis, de la vraie vie !
Et voilà quil était perdu sans femme démuni comme sans mains.
Anaïs ? Elle avait fui cet enfant géant.
Et qui len blâmerait ?
Trois jours, Geneviève vécut chez son fils.
Chaque matin, elle comprenait mieux : elle avait fabriqué un grand enfant.
Dès le réveil, Paul se plaignait :
Maman, quest-ce quil y a pour le petit-déjeuner ? Ma chemise ? Des chaussettes propres ?
Geneviève repassait, cuisinait, nettoyait, tout en observant.
Imaginez : un homme de trente ans, incapable dutiliser une machine à laver ! Ignorait le prix du pain ! Même pour préparer du thé, il se blessait ou renversait le sucre.
Maman, grognait-il le soir, Anaïs est devenue folle ! Avant, elle faisait semblant de maimer. Maintenant, rien, comme une étrangère !
Et toi, comment tu te comportes ? osa demander Geneviève.
Comme dhabitude ! Je ne demande rien dextraordinaire. Je veux juste que ma femme soit une femme, pas une mégère !
Geneviève observa son fils. Mon Dieu. Il ne comprenait vraiment pas !
Paul, tu aides Anaïs parfois ?
Quoi ? sétonna-t-il. Je travaille ! Japporte de largent ! Ça ne suffit pas ?
Et à la maison ?
Quoi à la maison ? Je rentre du boulot, je veux me reposer. Elle veut toujours quelque chose. Vaisselle, courses. Mais tout ça, cest des trucs de femmes !
Et là, le plus étrange arriva : Geneviève entendit ses propres phrases dautrefois : « Paul, ne touche pas, maman va le faire ! », « Ne va pas à la boulangerie, maman ira plus vite ! », « Tu es un homme, tu as dautres préoccupations ! »
Elle avait créé un monstre.
Plus elle observait, plus ça lui faisait peur.
Paul rentrait, saffalait sur le canapé. Attendait le dîner. Attendait quon lui raconte la journée. Attendait quon le divertisse.
Et si le dîner ne venait pas, il faisait des caprices :
Maman, cest bientôt prêt ? Jai faim !
Comme un petit enfant.
Le pire, cétaient ses commentaires sur Anaïs :
Elle est nerveuse, se plaignait Paul. Toujours fâchée. Il faudrait quelle consulte un médecin, ses hormones ?
Ou peut-être quelle est juste fatiguée ? suggéra sa mère.
Fatiguée de quoi ? On travaille tous les deux. Mais la maison, cest pour les femmes.
Les femmes doivent ?! Geneviève explosa soudain. Qui ta dit ça ?
Paul resta bouche bée. Maman ne lui avait jamais crié dessus.
Le quatrième soir, Geneviève ne tint plus.
Paul sur le canapé, le nez dans son téléphone, sennuyait sans sa femme. La cuisine débordait de vaisselle, des chaussettes traînaient, le lit défait.
Maman, se lamenta-t-il, quest-ce quon dîne ?
Geneviève brassait sa soupe aux légumes. Comme toujours. Comme depuis trente ans.
Soudain, elle sut : cest fini.
Paul, dit-elle, éteignant le gaz, on doit parler.
Je técoute, répondit-il sans quitter son écran.
Pose ce téléphone. Regarde-moi.
Il obéit, troublé.
Mon fils, commença-t-elle doucement, tu sais pourquoi Anaïs ta quitté ?
Elle a craqué, cest temporaire. Les femmes sont émotives. Elle reviendra en ayant pris du recul.
Elle ne reviendra pas.
Comment ça ?
Parce quelle en a assez de materner un grand bébé.
Paul bondit du canapé :
Maman ! Tu dis quoi ? Je travaille, japporte de largent !
Et alors ? Geneviève se redressa, imposante. Et la maison ? Tu es handicapé ? Tu ne vois rien ?
Paul blêmit.
Comment tu peux dire ça ? Je suis ton fils !
Justement ! Geneviève sassit, les mains tremblantes.
Tu es malade, maman ? balbutia Paul.
Malade ! elle rit amèrement. Malade damour. Dun aveuglement maternel. Je croyais te protéger. Jai élevé un égoïste ! Voilà un homme qui, sans femme, est perdu ! Qui se pense roi du monde !
Mais tenta Paul.
Mais rien ! linterrompit-elle. Tu crois quAnaïs doit être ta seconde maman ? Te laver, cuisiner, ranger ? Pourquoi ?
Je travaille.
Et elle aussi ! Et en plus, elle soccupe de la maison ! Toi, tu glandes sur le canapé en attendant quon te serve !
Les yeux de Paul devinrent humides.
Maman, tout le monde vit comme ça.
Faux ! cria-t-elle. Les hommes normaux aident leurs femmes ! Font la vaisselle, préparent à manger, élèvent les enfants ! Et toi ? Tu ne sais même pas où est la lessive !
Paul sécroula, la tête dans les mains.
Anaïs a raison, souffla Geneviève. Elle est fatiguée de jouer à ta mère. Et moi aussi.
Comment ça, fatiguée ?
Comme ça. Geneviève attrapa son sac. Je rentre chez moi. Et toi, tu restes là. Seul. Deviens adulte, enfin.
Maman, tes sérieuse ? Tout seul ? Qui va cuisiner, nettoyer ?
Toi ! rugit-elle. Comme font les adultes !
Mais je ne sais pas !
Tu apprendras ! Sinon, tu resteras un célibataire maladroit et immature !
Geneviève enfila son manteau.
Ne pars pas ! supplia Paul. Je ferai quoi tout seul ?
Ce que tu aurais dû apprendre il y a vingt ans, répondit-elle. Vivre ta vie.
Elle disparut.
Paul resta seul dans lappartement en désordre. Pour la première fois, vraiment seul.
Face à la réalité.
Paul saffala sur le canapé jusquà minuit.
Son ventre gargouillait. La vaisselle puait. Les chaussettes traînaient.
Bon sang, murmura-t-il. Pour la première fois en trente ans, il fit la vaisselle lui-même.
Ce fut maladroit. Les assiettes glissaient, ses mains picotaient dans le produit. Mais il y arriva.
Puis il essaya de faire des œufs. Brûlés. Recommença mangeables, cette fois.
Le matin venu, il réalisa : sa mère avait raison.
Une semaine passa.
Chaque jour, Paul apprenait à vivre seul. Lessive, cuisine, rangement. Faire les courses, comprendre les prix en euros. Sorganiser pour tout faire.
Cétait une vraie tâche.
Et alors, il comprit ce quAnaïs avait vécu.
Allô, Anaïs ? appela-t-il le samedi.
Oui, répondit-elle sèchement.
Tu avais raison, dit Paul dun coup. Je me comportais comme un enfant géant.
Anaïs garda le silence.
Je vis seul depuis une semaine. Jai compris, il hésita. Je sais combien cétait difficile pour toi. Pardon.
Silence.
Tu sais, dit-elle enfin, ta mère ma appelée hier. Elle ma demandé pardon. Davoir mal élevé son fils.
Anaïs revint un mois plus tard.
Dans un appartement propre, un mari qui avait préparé le dîner et laccueillit avec des fleurs.
Bienvenue chez nous, lui dit-il.
Geneviève Dubois appelait chaque semaine, prenait des nouvelles, mais ne simposait plus.
Un soir, alors que Paul lavait la vaisselle et quAnaïs préparait le thé, elle déclara :
Tu sais, jaime notre nouvelle vie.
Moi aussi, répondit-il, essuyant ses mains. Dommage quon ait mis si longtemps à y arriver.
Lessentiel, cest quon y soit parvenus, sourit Anaïs.
Et cétait vrai.







