Je ne porterai plus le masque dune autre
Clémence poussa doucement la porte de son appartement, tard dans la nuit. À travers les persiennes, les lumières dorées de Lyon miroitèrent sur son visage fatigué mais résolu. Debout dans lentrée, une besace usée glissée à la main, elle lança sans détour, le ton tranchant dune lame affûtée :
Je te demande le divorce. Garde donc lappartement, mais tu me rendras ma moitié, en euros. Je nai rien à te réclamer de plus. Je pars.
Éloi, son époux, saffaissa sur le canapé en velours, éberlué.
Où comptes-tu aller ? souffla-t-il, la voix fêlée, les yeux perdus dans la pénombre.
Ce nest plus ton affaire, dit-elle, glissante et douce, tandis quelle extrayait une vieille valise des profondeurs du placard. Je vais chez ma vieille amie Lucie, à la campagne, près de Saumur. Je verrai après.
Éloi tentait de saisir le fil des choses, impuissant. Mais Clémence, elle, avait déjà tout tranché.
Trois jours auparavant, un médecin, la mine grave, lui avait glissé à voix basse, penché sur des résultats danalyse :
Pour être honnête, le pronostic nest pas favorable. Huit mois, au maximum Avec des traitements, peut-être un an.
Sous le ciel gris de la presquîle, elle était repartie hébétée, naufragée sous le choc. La rue sagitait, le soleil sattardait sur les pavés, et dans ses pensées sancrait ce refrain lancinant : « Huit mois même pas le temps de souffler mes bougies »
Assise sur un banc sous les platanes du Parc de la Tête dOr, un vieillard gris, écharpe en laine autour du cou, sinstalla à côté delle. Ils restèrent silencieux à écouter tomber les feuilles. Puis, soudain, il rompit le silence :
Je voudrais que mon dernier jour soit illuminé. À mon âge, on nespère plus grand-chose, mais un peu de soleil, cest le plus beau des cadeaux, non ?
Je pense que ce le serait, si je devais croire que cest ma dernière année, confia-t-elle à voix basse.
Le vieil homme soupira doucement.
On passe sa vie à repousser à plus tard. Jen ai empilé des « plus tard » assez pour remplir cent vies. Pourtant, aucun ne ma jamais servi.
Et ce jour-là, Clémence comprit que sa vie sétait étiolée pour les attentes des autres. Un métier quelle détestait, mais gardé « pour la sécurité ». Un mari froid, absent, parfois volage, un inconnu depuis des années. Et puis sa fille, Pauline, qui ne levait jamais le combiné, à moins de quêter un chèque ou un service. Rien pour elle, jamais. Ni escapade à Cassis, ni robe de printemps, même pas un café crème savouré seule devant lagitation de la place Bellecour.
Elle avait économisé tout ce quelle pouvait pour « un jour ». Mais ce « un jour » risquait de lui échapper à jamais. Une lame invisible trancha ses vieilles habitudes. Rentrée chez elle, elle osa enfin, pour la première fois, dire « non » à tout, dun seul bloc.
Dès le lendemain, Clémence demanda une mise en disponibilité, vida son compte épargne et sen alla. Éloi protesta elle répondit dun calme inébranlable : « Non. » Sa fille lassaillit de reproches et de caprices elle se contenta de couper court, paisible, inflexible : « Non. »
Dans le silence bucolique de la maison de Lucie, entre champs de blé et iris sauvages, Clémence senveloppa dans un vieux châle, questionnant le destin : était-ce comme ça quon mourait ? Mais non. Elle navait pas vécu elle sétait effacée pour les autres. Maintenant, chaque minute ne serait quà elle.
Une semaine plus tard, Clémence embarqua pour Nice. Là, en terrasse, les vagues bleu turquoise sétiraient jusquà lhorizon. Un matin, elle rencontra Philippe. Écrivain, affable, plein desprit, la voix douce. Ils plongèrent dans de longues discussions littéraires, refaisant dix vies entre deux croissants, riant de bon cœur sans souci du lendemain.
Pourquoi ne pas rester ici ? proposa-t-il un soir, la mer en guise de promesse. Jécris partout. Toi, tu seras mon inspiration. Je taime, Clémence.
Elle acquiesça. Pourquoi pas ? Le temps seffilochait, mais lamour, même fugace, valait dêtre saisi.
Deux mois filèrent. Clémence sépanouissait. Elle riait pour la première fois depuis des années, préparait le petit-déjeuner, racontait des histoires farfelues aux habitués du bar du port. Pauline râla, puis lâcha prise. Éloi transféra sa part. Tout se décanta enfin.
Un matin, à laube, son téléphone vibra sur la nappe de la cuisine.
Madame Clémence Morel ? bredouilla une voix angoissée. Je vous prie de mexcuser Une erreur sest glissée. Les analyses nétaient pas les vôtres. Vous êtes seulement épuisée ; tout va bien.
Elle resta muette une seconde, puis un grand rire cristallin séchappa delle, roulant jusque dans les rayons du matin.
Merci docteur, vous venez de me redonner la vie.
Elle contempla Philippe qui dormait, se leva, fit chauffer leau pour le café. Désormais, devant elle, il ny avait plus huit mois à courir mais toute une vie à embrasser enfin.





