Trahison familiale : Serge a tout donné à sa sœur. Littérairement – tout.

La trahison familiale

Laurent avait tout cédé à sa sœur. Absolument tout.

Lorsque leurs parents disparurent à quelques mois dintervalle, il resta un grand appartement de trois pièces en plein cœur de Paris. À cette époque, Laurent vivait déjà depuis douze ans en Allemagne, où il avait un emploi stable, une épouse allemande, deux enfants et la nationalité. Il ne pouvait revenir souvent.

Sa sœur, Élodie, vivait avec son mari et leur fils dans un petit studio en banlieue.

« Élo, vends lappartement des parents, garde largent, vis enfin comme tu le mérites. Ici, jai ma vie, je nai besoin de rien », lui dit-il un soir sur Skype.

Elle pleurait au téléphone, le remerciait, promettait de prier pour lui chaque jour.

Lappartement fut vendu pour 350 000 euros. Une somme considérable à lépoque. Laurent signa la renonciation chez le notaire à distance, sans poser de question, sans réclamer un centime.

Un an plus tard, Élodie acheta un grand appartement dans un immeuble neuf, un autre « pour le futur de son fils », une maison de campagne en Normandie et une Peugeot dernier cri. Elle écrivit à Laurent : « Merci, mon frère ! Tu nous as sauvés. »

Il était sincèrement heureux pour eux.

Cinq années passèrent.

Les ennuis commencèrent pour Laurent. Son entreprise supprima son service, sa femme demanda le divorce, emmena les enfants et la moitié des biens. Il se retrouva presque sans rien. À cinquante-deux ans, sans diplôme local, il ny avait plus de travail pour lui en Allemagne. Il dut rentrer en France.

Il écrivit à sa sœur :
« Élo, je rentre. Je pourrais rester chez toi quelques mois, le temps de me retourner ? Louer coûte trop cher, je nai presque plus dargent. »

La réponse arriva trois jours plus tard :

« Oh, Laurent, désolée On fait des travaux, il y a des ouvriers partout Et puis le fils vit ici avec sa copine, il ny a pas de place Peut-être un hôtel pas trop cher ? Je peux taider un peu. »

Il relut le message une dizaine de fois. Puis il lappela en visio.

Elle répondit depuis la cuisine de son appartement flambant neuf celui « pour le fils ». On voyait derrière elle lélectroménager haut de gamme, la décoration moderne.

« Élo, tu es sérieuse ? Je tai donné 350 000 euros, et tu me proposes juste un peu daide pour un hôtel ? »

Elle soupira, leva les yeux au ciel.

« Laurent, cétait il y a cinq ans ! Largent est parti, on a tout investi. Et puis, tu as signé, tu as refusé ta part. On ne te doit rien. À lépoque, tu étais bien, tu vivais en Allemagne, tu avais tout. Maintenant tu reviens sans rien et tu nous fais des reproches ? »

Il coupa la communication. Il resta là, devant lécran noir, le cœur serré.

Un mois plus tard, il atterrit à Paris. Il loua une chambre dans une colocation pour 700 euros ses dernières économies. Il trouva un poste de vigile dans un supermarché. La nuit, il déchargeait des camions pour arrondir ses fins de mois.

Il nadressa plus jamais la parole à sa sœur.
Ni pour Noël.
Ni pour le Nouvel An.
Ni même quand elle devint grand-mère.

Elle lui écrivit plusieurs fois : « Laurent, tu fais lenfant, tu boudes ? On est de la même famille »

Il ne répondit pas.

Un jour, elle croisa par hasard une ancienne amie de Laurent et demanda de ses nouvelles.

« Il va bien, répondit-elle. Il dit quil na plus quune famille : ses enfants en Allemagne. Ici, il na plus personne. Et il nen aura plus. »

Ce fut la première fois quÉlodie sentit une pointe de honte. Mais elle se rassura vite : « Il la cherché. Il a choisi. Il est parti. »

Parfois, le soir, Laurent sasseyait sur un banc devant son immeuble, regardait les étoiles et pensait :

Le plus grand don quon puisse faire à ses proches, cest de tout leur offrir.
Le pire, cest de découvrir quaprès cela, on nexiste plus pour eux.

Il ne demanda plus jamais rien à personne.
À personne.
Surtout pas à ceux quon appelle « la famille ».

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