Le chat la fixait en silence. Un soupir, une bouffée de courage, et Antoinette tendit la main vers lui, espérant que les manches de son blouson en cuir suffiraient à protéger ses avant-bras des griffes du passager clandestin à poils longs
La journée de travail touchait à sa fin, et Antoinette inspecta larrière du bus, scrutant méticuleusement sous chaque siège avec la précision dune ménagère obsédée par la poussière.
Il faut dire quelle considérait son bus comme sa deuxième maison. Et chez Antoinette, tout brillait comme un sous neuf, ce qui était facile vu quil ny avait jamais personne pour semer le désordre.
Antoinette, il faudrait penser à trouver un homme, ma fille, lançaient les dames du dépôt, les bras croisés avec lexpérience des régulatrices qui ont tout vu. Tu approches la trentaine et toujours personne Et puis, ce métier-là, cest pas humain, tu sais, même les hommes, parfois ils craquent avec les passagers!
Jai surtout de bons passagers, rétorquait-elle, agitant la main comme si elle repoussait un pigeon importun. Et jaime bien mon travail. Un mari, ce nest pas comme un chat ou un chien, ça ne sadopte pas pour la compagnie !
Les dames pouffaient. Croyaient-elles vraiment quun homme était moins compliqué quun animal domestique ?
Alors, prends un chat, au moins ! Tu ne seras plus toute seule !
Antoinette soupirait comme une tragédienne :
Le chat, pour linstant, il ne veut pas de moi, disait-elle en haussant les épaules. Puis elle rentrait, mettait de la musique, préparait une petite salade, lisait un roman et sendormait sans histoire.
Tous les jours se ressemblaient, tels des baguettes sorties du même four. Les week-ends ? Elle les détestait. Trop de temps libre à tuer. Alors elle prenait le bus… comme passagère. Drôle deffet que dêtre emmenée nulle part, en rêvant dune belle vie heureuse conduite par un autre.
Ce jour-là ne faisait pas exception. Fin de service, nettoyage de la cabine comme dhabitude, grand déballage sous les sièges.
Sous la banquette du fond, elle sursauta. Deux yeux brillants la fixaient !
Eh ! Tu es qui, toi ? Minou-minou-minou ! Quest-ce que tu fais là ? Tes perdu ? Antoinette saccroupit.
Le chat resta muet, mystérieux.
Soupir, courage, Antoinette savança, priant pour ses manches et lindulgence du chat.
Surprise : il se laissa attraper. Antoinette put enfin l’examiner comme un fromager inspecte son brie.
Un bien beau morceau, ce chat. Pas une novice en races félines, mais ce museau et cette fourrure ! Un Persan avec collier et médaillon.
Merlin lut-elle, en tournant le chat dans un sens puis dans lautre. Vraiment ? Le grand magicien ?
Le chat bailla. Soyons francs, il ninfirmait rien.
Que vais-je bien pouvoir faire de vous, Votre Chatesté ? Où trouver vos humains ?
Le chat la regarda, rebailla, genre : je ne suis pas devin, moi, mais si tas un peu de saumon, je ne dis pas non.
La seule solution était évidente. Ou presque. Laisser un chat dehors ? Et puis quoi encore ?!
Voilà laffaire : ce soir cest à lhôtel Antoinette que tu dors, et demain, je collerai des avis avec ta photo. Quelquun doit te chercher !
Le chat ne protesta pas. Mais sitôt la conductrice tournée vers la sortie, il tenta déchapper à son étreinte.
Quest-ce qui tarrive ? demanda Antoinette, perplexe.
Le chat glissa, retourna sous le siège, réapparut tenant un bout de papier entre les dents.
Tas chipé quoi, toi ? Antoinette se pencha.
Le chat lâcha dans sa main un ticket de loto.
Eh ben mon vieux ! Non seulement tas perdu ton maître mais aussi le jackpot ?!
Un nouveau bâillement du chat : dis donc, on rentrerait pas ?
Antoinette cogitait déjà sur lannonce. Écrire quil avait le ticket ? Et si un margoulin débarquait sous prétexte dêtre le propriétaire pour rafler la mise ?
Elle jouerait un tour ! Mais dabord, direction lépicerie.
Tu préfères quoi ? bredouilla-t-elle devant le rayon, paumée devant une avalanche de sachets et croquettes.
Merlin jeta un coup dœil expert, puis opta dune griffe pour un paquet bien précis.
Celui-là ? confirma-t-elle.
Merlin happa le sachet du bec.
Tes pas le premier venu, toi ! félicita-t-elle.
Le chat lança un miaulement supérieur, genre « je suis au courant ! » Antoinette prit aussi de quoi dîner, puis direction l’appartement.
Fais comme chez toi ! annonça-t-elle, déposant le félin. Merlin entama aussitôt l’inspection en règle ; lappartement navait pas vu de chat depuis toujours.
Antoinette improvisa deux petites assiettes pour son hôte : une pour les croquettes, lautre pour leau.
Rassasié, le chat goûta la séance photo. Antoinette imprima des petites affiches sans souffler mot du nom de la bête ni du ticket de loto.
Tu es magnifique là-dessus ! senthousiasma-t-elle devant son impression. Demain, je les pose dans le bus, on trouvera peut-être tes humains ! Mince
Soudain, panique. Demain, elle est de service et ce chat, où le caser ?
Lemmener ? Trop risqué, elle finirait par emboutir une bagnole. Le laisser seul ? Pauvre bête, déjà assez paumé !
Heureusement, il y avait son voisin de palier, Cyrille. Télétravailleur invétéré, un PC, un café, et le monde pouvait bien sécrouler.
Ils se croisaient parfois, lui, tout en hauteur, un peu dégingandé, lunettes sur le nez, mode survêtement délavé.
Toujours un signe de tête, vite fait. Mais là, il allait falloir lui demander une fleur.
Antoinette sonna à la porte. Cyrille ouvrit, décoiffé, charentaises aux pieds, jogging ayant connu des jours meilleurs. Il la regarda fixement il avait le chic, pour ça.
Elle exposa son affaire, essayant dêtre la plus persuasive du monde. Pas besoin dargumenter : il hocha la tête et prit les clés de rechange.
Un petit pincement au cœur, tout de même, il ne lui prêta même pas attention. Elle rentra, toute penaude.
Minou-minou ! Merlin, tes où ?
Le chat attendait près de la porte-fenêtre du balcon, réclamant le plein air.
Après une seconde dhésitation un chat intelligent ne se jetterait sûrement pas du huitième étage elle ouvrit et ils sortirent tous deux sur le balcon.
Le félin grimpa sur la rambarde dun bon. Antoinette, qui pâlit, sapprocha pour le rattraper.
Le chat la toisa, certain de sa majesté, puis leva la tête.
Elle suivit son regard Les étoiles brillaient au-dessus de Paris, constellées sur la ville. Une, filait, filait une étoile filante, comme une larme céleste.
Le chat frotta sa tête contre sa paume, doucement. Vas-y, fais un vœu tant quil est temps.
Elle le fit.
Et sendormit aussitôt, sans film, sans roman. Peut-être parce que cette nuit, Merlin veilla sur elle en ronronnant une douce berceuse.
Le matin venu, confiant Cyrille, qui ressemblait à un hibou au réveil, toutes les instructions nécessaires, elle file bosser.
Toute la journée, son bus afficha lavis de recherche à lintérieur, mais personne ne sembla émue par la cause du chat perdu.
Antoinette en éprouva un vague soulagement Et elle rentra chez elle sur un petit nuage : quelquun lattendait.
Chez elle, une odeur de café flottait dans lair. Du VRAI, pas du soluble.
Jai un peu pris mes aises, avoua Cyrille. Non mais, ton café, désolé, cest de la flotte. Tu veux un vrai espresso ?
Carrément ! sexclama-t-elle. Où est Merlin ?
Le chat accourut aussitôt, mine satisfaite. Il lui lança un coup dœil approbateur, se frotta à ses jambes en se déclarant conquis.
Ton Merlin va comme un charme Cyrille saccroupit pour le caresser. Je ne me suis pas amusé comme ça depuis longtemps. Je pensais bosser… et puis, au lieu de bidouiller mon site, je me suis mis à écrire.
Il haussa les épaules.
Jai pondu un conte pour enfants. Sur un chat.
Tu me le montres ? demanda-t-elle, curieuse.
Pff, cest rien, bredouilla-t-il, mais il semblait ravi. Tu veux vraiment lire ?
Jadore les contes ! Enfin, la fantasy, cest pareil, non ?
Cyrille céda.
Ils burent un café, lisant le conte. Merlin, royal, les surveillait depuis le canapé, lair de dire que même sa vie à lui semblait plus palpitante.
Le conte plut à Antoinette. Lorsque Cyrille rentra chez lui, elle ressentit une petite tristesse tempérée par la présence du chat.
Puis, on sonna à la porte. Merlin dressa loreille et savança bravement.
Qui est là ? demanda-t-elle, la voix tremblante.
À propos de lannonce, répondit-on.
Elle hésita à ne pas ouvrir, mais ce nétait pas honnête. Sur le seuil, un vieil homme, grand, en cape noire, souriant dun air bienveillant.
Ne soyez pas nerveuse, ma chère. Je viens pour mon chat, et pour que vous nayez pas de doute il sappelle Merlin. Le voici dailleurs !
Le chat bondit aussitôt dans ses bras. Plus de doute possible.
Entrez murmura Antoinette, la gorge serrée.
Elle avait une envie folle de pleurer. Peut-on vraiment sattacher à un chat en un jour ?
Le vieux entra, huma lair, sourit, échangea un long regard complice avec son chat.
Auriez-vous trouvé autre chose ? demanda-t-il soudain.
Rougissant, Antoinette lui tendit le ticket de loto. Il refusa dun geste.
Gardez-le, sourit-il.
Mais Il est à vous !
Vous lavez trouvé, et Merlin ny voit pas dinconvénient.
Et sil était gagnant ? bafouilla-t-elle.
Allez-vous donc refuser la possibilité davoir un peu de bonheur en plus dans la vie ? demanda-t-il.
Elle baissa les yeux. Cétait exactement le vœu de la veille, sur létoile filante.
Laissez-lui sa chance, mademoiselle. Et souriez ! Nous nous reverrons quand vous reviendrez…
« Revenir doù ? » eut-elle envie de demander. Mais le vieil homme était déjà parti, fermant doucement la porte derrière lui.
La clef tourna toute seule dans la serrure, et Antoinette se sentit sombrer, à peine arrivée sur son lit Elle rêva du conte de Cyrille, celui où un grand sorcier, égoïste, avait fini transformé en chat pour expier ses sorts égoïstes. Il devait arpenter la terre ainsi jusquà ce que ses enchantements soient dissipés…
Le matin, le soleil semblait briller dun éclat nouveau, les passagers souriaient, et son bus sautillait sur les pavés de Paris.
Elle gratta son ticket de loto… et croyez-le ou non, elle remporta un voyage à la mer ! Mais ce qui la bouleversa le plus, cest que son supérieur la félicita :
Prends des vacances, Antoinette. Ça te fera du bien. Les gars couvriront, tinquiète.
Il y eut la mer, puis les étoiles. Elle revint changée, apaisée, les poches pleines de coquillages, et lâme rincée par le sel.
À peine rentrée, elle ouvrit la porte et trouva Cyrille sur son palier, toujours aussi longiligne et rêvasseur.
Il y a eu de la visite pour toi hier, lui annonça-t-il. Ils mont laissé quelque chose à te transmettre il la fixait, soudain ému Tu rayonnes. Et tu es sublime.
Merci, répondit Antoinette avec un sourire. Alors, cest quoi, ce message ?
Cyrille ravala sa gêne, fonça chez lui, puis reparut dans lencadrement, un chaton gris dans les bras. Une tête incroyablement familière.
Bon, tous les Persans ont un petit air royal.
Voici le fils de ton chat… enfin, celui que tu as trouvé dans le bus : il sappelle Arthur. Le vieux monsieur a dit quils ne pouvaient en confier léducation quà toi il hésita, bafouilla Enfin, à nous, plus exactement.
Mraou ! confirma Arthur le chaton, sétirant jusquà sa nouvelle maîtresse.
Antoinette tendit sa main et, miracle, rencontra celle de Cyrille. Comme si, sur terre, en ce petit appartement parisien, un supplément de douceur, de chaleur et de bonheur ordinaire venait darriver.







