Lors de leur séparation, Colette disait paisiblement en signant les papiers : « Prends tout. » Un an plus tard, Henri regretta davoir cru à cette générosité inattendue.
Ce jour-là, Colette parcourait les documents du notaire sans la moindre trace damertume. Etrangement, même pas de colère.
Alors, tu tes décidée finalement ? demanda Henri en la fixant, une pointe dagacement dans la voix. Et maintenant ? On les partage comment, les biens ?
Colette leva sur lui un regard clair. Plus de larmes ni de supplications, juste une détermination née dune nuit blanche à méditer tout ce quelle avait sacrifié de sa vie.
Prends tout, répondit-elle doucement, mais avec fermeté.
Comment ça, tout ? fronça Henri, suspicieux.
Lappartement, la maison de campagne, la voiture, les comptes en banque… Tout, fit-elle en balayant la pièce du regard. Je ne veux rien.
Tu plaisantes ? Henri sourit enfin. Cest un piège ou quoi ?
Non, Henri. Ce nest ni un piège ni une plaisanterie. Pendant trente ans, jai laissé mon bonheur attendre. Trente ans à laver, cuisiner, ranger, espérer. Trente ans à entendre que voyager, cest du gaspillage, que mes passions sont superficielles, que mes rêves sont idiots. Tu sais combien de fois jai voulu voir la mer ? Dix-neuf. Et combien de fois on y est allés ensemble ? Trois. Et chaque fois, tu râlais du coût, trouvant cela inutile.
Henri haussa les épaules.
Tu recommences avec ces histoires… On avait un toit et de quoi manger…
Oui, on avait, confirma Colette. Et maintenant, tu vas tout garder. Bravo, tu as gagné.
Le notaire, assis en face, paraissait stupéfait. Aux séparations houleuses avec pleurs ou cris, il était habitué. Mais là, cette femme cédait tout, sans résistance.
Vous êtes sûre de ce que vous faites ? risqua-t-il à voix basse. Par la loi, la moitié de ce patrimoine vous revient.
Jen suis consciente, sourit Colette, une légèreté nouvelle dans le sourire. Mais la moitié dune vie vide, ce nest quune vie vide en plus petit.
Henri contenait mal sa jubilation. Il navait pas prévu un tel renversement. Il pensait négocier, menacer, louvoyer. Et voilà que tout lui tombait dans les mains.
Enfin tu fais preuve de bon sens ! dit-il en frappant la table. Il était temps que tu ouvres les yeux.
Ne confonds pas bon sens et affranchissement, répondit Colette calmement, puis elle signa les papiers.
Ils rentrèrent ensemble, mais comme sils habitaient déjà deux mondes séparés.
Henri fredonnait entre ses dents un vieux refrain de son enfance, tandis que la voiture secouait doucement. Tantôt il sifflotait, tantôt il se taisait. Colette nécoutait même pas ; son esprit était ailleurs, son regard fixé à travers la vitre sur les rangées de sapins et de pins qui défilaient sous le ciel du soir. Son cœur battait fort, comme celui dun oiseau prêt à senvoler vers son premier ciel.
Quelle étrange sensation : une route habituelle, un soir de fatigue, et soudain, la certitude dun immense espace à lintérieur de soi. Le poids disparu, envolé soudainement. Colette laissa un sourire effleurer sa joue froide. Voilà, cétait ça, la liberté…
Il suffit parfois dun instant, dun simple regard à travers une fenêtre sur les arbres filant à lhorizon, pour que la vie reprenne toutes ses couleurs oubliées.
Trois semaines plus tard, Colette se tenait dans une petite chambre à Chartres.
Le logement était modeste : un lit, une armoire, une table et un vieux téléviseur. Deux pots de violettes posés sur le rebord de la fenêtre, premiers achats dune vie nouvelle.
Tu as perdu la tête, maman ! jurait son fils Rémi au téléphone, agacé. Tas tout laissé derrière toi pour venir tenterrer là ?
Je nai rien laissé, mon chéri, répondit Colette posément. Jai choisi de partir. Ça change tout.
Mais papa dit que tu lui as tout donné. Il songe même à vendre la maison de campagne maintenant, il dit quil nen aura pas lusage seul.
Colette sourit à son reflet, une nouvelle coupe courte, jamais osée du temps dHenri « trop jeune pour toi », « pas sérieux », « que dira-t-on ? » ces refrains résonnaient désormais lointains.
Quil vende, accepta-t-elle sans rancune. Ton père a toujours su tirer profit de ses biens.
Mais toi, tu nas plus rien !
Si. Le plus important, Rémi. Ma vie. Et tu sais quoi ? On peut recommencer à zéro, même à cinquante-neuf ans.
Elle avait trouvé un travail dadministratrice dans une maison de retraite privée. Ce nétait pas facile, mais cétait stimulant. Surtout, elle y découvrait de nouvelles connaissances et une liberté si longtemps rêvée.
Henri, lui, savourait son triomphe.
Quinze jours durant, il parcourut lappartement en grand seigneur, se félicitant devant chaque objet. Plus personne pour rappeler à lordre, commenter la vaisselle sale ou les chaussettes abandonnées.
Tu es béni, mon vieux Henri, lançait son ami Jean-Louis autour dun verre dArmagnac. Les autres divorcent et perdent tout. Toi, tout est pour toi : lappart, la maison de campagne, la voiture…
Oui, acquiesçait Henri, gonflé dorgueil. Colette a enfin compris quelle ne tiendrait pas sans moi.
Mais la douce euphorie disparut vite, remplacée par de nouveaux tracas.
Plus de chemises propres qui surgissent par magie. Le frigo vide. Faire un repas complet ? Plus compliqué quil ne sy attendait. Au bureau, on lui fit remarquer quil avait lair fatigué et moins soigné.
Fatigué, Henri ? Tout va bien chez toi ? senquit son chef.
Très bien, répondit Henri dun ton enjoué. Faut juste réorganiser le quotidien.
Un soir, il ouvrit le frigo : une bouteille de ketchup, quelques restes de fromage fondu et rien dautre. Son estomac gargouilla à lidée quil navait avalé quun croissant au petit déjeuner.
Cest pas possible, marmonna-t-il en claquant la porte. Il va falloir changer tout ça.
Il commanda aussitôt à manger. Au moment de payer le livreur :
Vingt et un euros quatre-vingt, annonça lhomme sans émotion.
Quoi ? sétrangla Henri, manquant de laisser tomber ses clés. Pour un plat et de leau ?
Cest le tarif, répondit lautre, rodé à létonnement des clients.
Henri régla en silence, déballa son repas puis sarrêta sur le seuil de la cuisine. Le silence. Même le réfrigérateur semblait bruyamment solitaire. Lappartement moderne, spacieux, installé comme un rêve… lui paraissait désormais une grande salle dattente. Froide. Vide. Si vaste quon aurait cru entendre le vent siffler dans le couloir, justement comme en lui.
Colette, quant à elle, se tenait sur une plage de la Méditerranée, livrant son visage au soleil, aux embruns salés.
Autour, un groupe animé : le club des retraités actifs de Tours organisait une semaine en Provence. Pour la première fois, elle voyageait sans quon lui reproche de « jeter largent par les fenêtres », sans soupirs ni comptes minutieux de chaque sou économisé en restant chez soi.
Colette, photo ! lança sa nouvelle amie Gisèle, veuve rieuse de soixante-deux ans, rencontrée au cercle de peinture.
Dun pas vif, Colette accourut. Qui aurait cru quà son âge on pouvait porter une robe fleurie, marcher les cheveux au vent, rire comme une gamine ?
Selfie, tout le monde ! commanda Gisèle, brandissant sa perche à téléphone. On la poste dans le groupe !
Le soir, dans sa chambre dhôtel, Colette examinait les photos prises. Cette femme aux yeux brillants, au sourire lumineux elle ne sy reconnaissait pas tout à fait. Depuis quand la ride soucieuse avait-elle fui son front ? Quand ses épaules sétaient-elles redressées, ses gestes allégés ?
Allez, on va les partager, murmura-t-elle, postant quelques images sur un vieux compte oublié.
A Paris, Henri, pendant ce temps, luttait contre une fuite deau dans sa cuisine. Inondation, meuble fichu, plombier indifférent « il faudra tout changer, monsieur, on ne fait plus ces modèles ! ».
Cest pas vrai ! sexclama Henri en épongant, exaspéré. Où est ce foutu numéro de plombier ? Colette, elle, savait toujours à qui sadresser.
Il se rendait compte que Colette retenait par cœur des dizaines de numéros, du cordonnier fiable au primeur du marché, du bon coiffeur au garagiste honnête. Tout ce filet invisible de confort domestique sétait effondré, le livrant seul à des soucis naguère réglés comme par magie.
Et puis quoi encore ! fulmina-t-il en jetant léponge. Faut tout faire soi-même travail, popote, lessive…
Ce soir-là, leau stoppée et la cuisine séchée tant bien que mal, Henri ouvrit ses réseaux sociaux par distraction. Son fil sarrêta : Colette, radieuse, posait devant la mer. Dans une nouvelle robe, les cheveux courts, si épanouie…
Cest pas croyable, grogna-t-il, agrandissant la photo. Mais avec quoi vit-elle ?
Les commentaires lachevèrent :
« Mais tu rayonnes, ma chère ! »
« Tu es superbe, Colette ! »
« La mer te va si bien ! »
Il scrolla davantage : ateliers de peinture, lecture en bibliothèque, bouquets de fleurs des champs sur un banc.
Quelle histoire, pesta Henri en observant sa propre cuisine vide. Elle devait… elle devait…
Mais il ne put finir, comprenant soudain quil avait cru, au fond, que Colette souffrirait loin de lui, privée des choses quil jugeait essentielles. Pourtant, sur les photos, cétait une autre femme qui renaissait, libérée du passé.
Bientôt, la toiture de la maison de campagne céda. Lorage pointait ; il fallait rapidement bâcher le grenier.
Jean-Louis, jai besoin daide ! supplia-t-il au téléphone. Apporte-moi au moins des clous, je ny arriverai pas seul !
Désolé, vieux, ma belle-mère est à lhôpital, je reste avec elle. Et pourquoi tu nappelles pas Colette, dhabitude cest elle qui…
Elle… balbutia Henri. Elle est partie.
Partie ? Où ça ?
Partie, voilà tout, trancha Henri. Je me débrouillerai.
Mais ce fut plus compliqué : sous le déluge, la bâche glissa, Henri tomba lourdement. À lhôpital, le diagnostic tomba :
Entorse. Repos une semaine, jambe surélevée, indiqua le jeune médecin, impavide. Faites-vous aider, votre femme nest pas là ?
Henri ne répondit rien, vaincu.
Trois jours disolement suivirent. Les plats commandés étaient finis, et cuisiner sur une jambe se révéla impossible.
Le quatrième jour, il craqua et appela son fils :
Rémi, bonjour, fit-il dune voix gaie pour sauver la face. Comment ça va ?
Ça va, et toi, papa ? Quelque chose ne va pas ?
Non, enfin… juste une blessure au pied. Tu pourrais passer ?
Silence gêné.
Désolé, papa, je suis à Strasbourg cette semaine, pour le boulot. Dans trois jours je rentre.
Ah… daccord, bredouilla Henri, déçu à en avoir la gorge serrée. Je me débrouille, va.
Sinon… hésita Rémi… Pourquoi tu nappelles pas maman ? Elle pourrait taider…
Non ! coupa Henri, brutal. Jai pas besoin delle. Je gère.
Il raccrocha et jeta rageusement son téléphone. Son ridicule orgueil lempêchait davouer quil regrettait Colette, son attention, sa douceur. Il navait jamais réalisé tout ce quelle accomplissait, invisible, sans se plaindre ni réclamer de remerciements.
Après une quinzaine de jours, capable enfin de marcher sans béquilles, Henri se rendit à la campagne constater les dégâts. Le spectacle était accablant : le plafond du grenier moisi, le vieux canapé irrécupérable, lair imprégné dhumidité.
Mais cest pas possible, grogna-t-il, abattu sur le banc du jardin.
Les pommiers, que Colette soignait des années durant, nétaient plus taillés. Les allées, jadis bordées de pierres joliment posées, avaient disparu dans la haute herbe. Tout semblait avoir perdu vie sans ses mains attentionnées.
Sur le retour, Henri fit halte dans un bistrot routier. Épuisé, il commanda une soupe à loignon et un diabolo menthe. La première cuillerée serra sa gorge : le goût était fade, acide, loin de la soupe de Colette.
Ça ne va pas, monsieur ? sinquiéta la serveuse en passant.
Si, cest juste… difficile à expliquer, murmura-t-il. Comment dire quune simple soupe lui rappelait un monde disparu ?
De retour chez lui, Henri passa de longues heures devant les photos familiales. Là, avec Colette jeunes, souriants devant Notre-Dame. Là, Rémi enfant. Là, leurs vingt ans de mariage…
Quel idiot jai été, souffla-t-il, contemplant le visage heureux de son ex-femme sur la photo jaunie.
Prenant son courage à deux mains, Henri lui envoya un message. Mais la réponse ne fut pas celle quil espérait.
Car Colette sétait installée dans une petite ville au bord de lAtlantique. Autour delle, de nouveaux amis, de la musique, la vraie vie, désormais sienne, présente et lumineuse.
À presque soixante ans, elle sétait enfin autorisée le bonheur dexister.







