Lundi 14 avril 18h
Je rangais les cahiers des élèves quand le téléphone a retenti depuis la cuisine. On était déjà six heures le samedi soir, pas lheure idéale pour recevoir des appels. Au bout du fil, la voix inquiète dAnaïs, ma voisine du palier, sest fait entendre.
«Marine, tu es bien assise?»
«Quy atil, Anaïs?»
«Jai vu Guillaume aujourdhui devant lagence immobilière du quartier du Sud. Il parlait à une dame, puis il a mentionné notre appartement.»
Mon cœur sest serré. Guillaume et moi nous étions séparés il y a trois semaines, après vingtquatre ans de mariage. Il sétait installé chez sa mère. Avant de partir, il mavait promis de revenir «quand je me calmerai».
«Questce quil a exactement dit?» aije tenté de garder un ton calme.
«Il veut vendre lappartement, il dit que cest à lui seul et que toi et ta fille devez partir rapidement.»
Le stylo a glissé de ma main, le papier a volé. Lappartement à son seul nom ? Cest impossible !
Le téléphone a retenté de nouveau.
«Maman, cest moi, Clémence. Tu as entendu ton père?»
«Non. Pourquoi?»
«Il ma envoyé un texto : il a trouvé un logement moins cher dans le sud, il veut que je te persuade quon na plus besoin de notre troispièces.»
Une vague de colère a traversé mon corps.
«Clémence, on ne bouge pas. Il veut-il vendre lappartement derrière mon dos?»
«Tu te rends compte?Il a perdu la tête!»
«Exactement. On la acheté ensemble!»
«Mais on na pas reçu le certificat de copropriété?»
Jai hésité.
«Non, il nest inscrit quà son nom. Il disait alors: «Pourquoi gaspiller? Nous sommes une famille.» Et jai cru à ses paroles.»
«Tu las frappé?»
«Pas du tout. Juste de la colère.»
«Maman, je rentre tout de suite.»
«Non, tu as tes examens, concentretoi. Je moccupe de tout.»
Clémence a ricâné.
«Toujours la même chose! Et le mari fait ce quil veut.»
«Pas cette fois, » aije répliqué dun ton plus ferme que je ne le pensais.
Jai appelé Guillaume. Le téléphone a sonné longtemps, aucune réponse. Jai envoyé un message: «Je sais ce que tu prévois pour lappartement. Soit on en discute maintenant, soit on ira au tribunal.» Silence.
Le lendemain, il est apparu chez moi, mal rasé, vêtu dune chemise froissée, larrogance habituelle.
«Questce que tu racontes à tout le monde?» atil exigé.
«Estce vrai que tu veux le vendre?»
Il a haussé les épaules.
«Et alors? Cest mon appartement, mes règles.»
«Ton? Nous lavons acheté ensemble! Jai mis de largent toute ma vie!»
«Où sont les documents?» Il a haussé les sourcils. «Seul mon nom figure sur le titre. Je lai acheté avant le mariage.»
«Cest un mensonge! On sest mariés puis, trois ans plus tard, on a contracté un prêt hypothécaire!»
«Prouvele. Pas de papiers? Alors pars.»
«Je ne bouge pas! La moitié de cet appartement mappartient!»
Il a ri, cruel.
«Oh, Marine, regardetoi! Une institutrice au salaire de misère. Qui a besoin de toi? Dailleurs, je cherche un nouveau logement.»
«Sors dici!»
«Quoi?»
«Sors! Cest ma maison!»
Il a pointé son doigt vers son temple.
«Je reviens avec un agent immobilier dans une semaine. Prépare tes affaires.»
Après son départ, je suis tombée à genoux dans le couloir, les larmes coulant sur mes joues. Vingtquatre ans de mariage, vingtune années sous ce même toit Et maintenant, je devrais louer une chambre avec mon salaire?
Le téléphone a sonné à nouveau. Jai essuyé mes larmes et décroché.
«Marine, cest Léa. Jai entendu ce qui se passe. Je passe dans une heure. Mon frère est avocat, il peut nous aider.»
«Léa, je nai pas dargent»
«Personne ne demande dargent tout de suite. On trouvera une solution. Mais si tu ne viens pas, je viendrai te chercher.»
«Daccord, jarrive dans une heure.»
Au cabinet davocat dAntoine Moreau, le frère de Léa, je jouais nerveusement avec un mouchoir. La pièce semblait trop petite pour contenir toutes mes angoisses.
«Donc lappartement nest au nom que de ton mari?» Antoine tapait du doigt sur la table. «Et tu as contribué financièrement?»
«Oui, jai payé la moitié du prêt pendant toutes ces années!»
«Des preuves?»
«Des factures, relevés bancaires, contrats?»
«Regarde dans la maison, peutêtre dans le grenier, des vieux dossiers.»
Je suis retournée chez moi, retourné chaque boîte. Dans un vieux carton, jai trouvé des documents jaunis: le tableau damortissement du prêt, mon signé sur plusieurs échéances.
Le soir, Clémence a rappelé.
«Maman, papa a vraiment déposé une plainte. Grandmère a laissé passer.»
«Je sais,» aije répondu doucement. «Il veut que je quitte lappartement.»
«Ce salaud! Jabandonne mes exams, je reviens tout de suite!»
«Non, étudie,» aije insisté. «Jai un avocat, il y a une chance.»
Le jour suivant, une assignation est arrivée. Guillaume réclame la propriété exclusive de lappartement.
Jai appelé Antoine, qui est resté étonnamment calme.
«Cest même une bonne chose quil se soit manifesté en premier. On a le temps de préparer notre défense.»
Trois semaines ont filé comme un clin dœil. Je nai presque plus dormi, à fouiller les archives, à vérifier chaque détail. Au travail, je donnais les cours machinalement, puis, pendant les pauses, je courais à la banque ou appelais mon avocat.
Un soir, Guillaume est revenu.
«Alors, tu comptes partir discrètement?»
«Non. Au tribunal, je prouverai que lappartement nous appartient à tous les deux.»
Il a ricannié.
«Toi? Prouver? Tu ne sais même pas former une phrase!»
«Jai des documents.»
«Quels documents?Tu fouilles dans mes affaires?»
«Dans nos affaires.»
Une lueur de peur a traversé ses yeux, il a rapidement masqué.
«Peu importe, jai le certificat de propriété et un excellent avocat.»
«Jai aussi un avocat,» aije répliqué.
«Lequel?»
«Antoine Moreau.»
Guillaume a recraché son verre.
«Moreau? Vraiment?»
«Absolument.»
«Comment une institutrice peutelle se payer un tel avocat?»
«Ce ne sont pas tes affaires,» aije rétorqué.
Après son départ, Léa a appelé.
«Comment ça va?»
«Je pense lavoir un peu déstabilisé.»
«Tout le monde connaît Antoine dans la ville, il a dû être pris au dépourvu.»
«Merci, Léa. Sans toi je serais perdue.»
«Allez, tu es plus forte que tu ne le crois. Je serai témoin au procès, je confirmerai que tu as toujours payé lappartement.»
«Tu ten souviens vraiment?»
«Évidemment, tu te plaignais sans cesse de devoir donner tout ton salaire pour le prêt.»
Clémence a rappelé plus tard.
«Maman, jai fini mes cours, jarrive demain.»
«Clémence»
«Pas de discussion, jarrive, point final. Je veux être au tribunal.»
Pour la première fois depuis longtemps, un vrai sourire sest dessiné sur mon visage.
Le tribunal était petit, étouffant. Jai pris place, le dossier en main, Antoine à mes côtés, Léa et Clémence derrière moi, nerveuses.
Guillaume est entré avec un jeune avocat élégant qui lui murmurait à loreille. Tous deux semblaient sûrs deux.
«Ne les écoutez pas,» a soufflé Antoine. «Ce nest quun spectacle.»
Le juge, une femme denviron cinquante ans, au visage fatigué, a lancé la séance.
«Demandeur, exposez votre requête.»
Lavocat de Guillaume sest levé.
«Mon client réclame la reconnaissance exclusive de lappartement. Il la acquis avant le mariage. Voici les titres de propriété.»
Le juge a tourné les yeux vers moi.
«Et la défenderesse?»
Antoine sest levé.
«Votre Honneur, nous contestons. Lappartement a été acheté pendant le mariage, il existe un contrat, et ma cliente a régulièrement effectué les remboursements du prêt.»
Lavocat de Guillaume a ricanié.
«Où sont les preuves?Les mots ne suffisent pas.»
«Nous les avons,» a répondu Antoine, en sortant un dossier. «Relevés bancaires, échéanciers signés, témoins.»
Le juge a étudié les papiers.
«Appelez les témoins.»
Léa a avancé, les mains légèrement tremblantes.
«Je connais Marine depuis plus de vingt ans. Elle a toujours dit quelle payait le prêt. On ne pouvait même sortir le weekend, tout largent partait au remboursement.»
Lavocat de Guillaume a demandé.
«Des faits concrets?»
«Je lai accompagnée à la banque plusieurs fois, jai vu les virements. Une fois, je lui ai même prêté de largent pour la prochaine échéance.»
Guillaume a murmuré quelque chose à son avocat.
«Votre Honneur,» a interrompu lavocat, «les déclarations dun témoin ne valent rien. Mon client affirme que sa femme na jamais contribué.»
«Cest un mensonge!» a crié Clémence.
«Silence,» a tonné le juge. «Nom, sil vous plaît.»
«Ekaterina Sokolova, fille, je souhaite témoigner.»
«Que pouvezvous dire?»
«Maman payait toujours. Papa disait que le prêt était trop lourd à porter seul, alors Maman la aidé.»
Guillaume a rougi.
«Elle ment!Clémence, comment osestu?»
«Tu mens!Tu mas dit: «Maman paie la moitié, mais on vit comme dans une grange.»»
Le juge a frappé du marteau.
«Silence, nous continuons.»
Antoine a présenté dautres pièces: anciens reçus, extraits de compte, photos de Marine et Guillaume devant un chantier.
«Le demandeur sy opposetil?»
Lavocat de Guillaume a paru perdu.
«Votre Honneur, le titre est au nom de mon client. Qui paie na aucune importance.»
«Si lappartement a été acheté pendant le mariage, il est considéré comme bien commun,» a objecté Antoine.
Le juge a déclaré une pause. Jai senti mes jambes trembler.
«Que pensezvous?» aije murmuré à Antoine.
«Tout va dans notre sens,» ma-t-il répondu.
Après la pause, le juge a annoncé la décision.
«Une expertise des apports au prêt est ordonnée.»
Guillaume sest levé, furieux.
«Une expertise?Cest mon appartement!Je lai acheté!Elle veut me voler!»
«Assis, demandeur,» a ordonné le juge.
«Je ne le ferai pas!Cest une conspiration!»
Un autre coup de marteau.
«Un mot de plus et vous serez exclu du tribunal.»
Guillaume sest effondré dans son siège, les yeux lançant des éclairs. Je lai regardé sans fléchir, pour la première fois.
Lexpertise a duré trois semaines. Je nai presque plus dormi ; chaque jour sétirait indéfiniment. Guillaume ma envoyé une «offre généreuse» via son avocat: il prendrait lappartement et me verserait une somme à peine suffisante pour louer une petite chambre.
«Naccepte rien,» a insisté Clémence. «On le fera tomber.»
Le jour de laudience finale, une pluie battante tombait. Jai foulé les marches du tribunal trempée jusquaux os.
«Comment vous sentezvous?» Antoine ma demandé dans le couloir.
«Pauvre mais prête,» aije répondu en souriant légèrement. «Jespère juste que tout sera fini.»
La salle était vide à lexception de nous, de Guillaume et de son avocat, et du juge au visage impassible.
«Selon les conclusions de lexpertise,» a commencé le juge, «Marine Dupont a régulièrement remboursé le prêt. Sa part sélève à 47%.»
Guillaume a grimacé, comme sil avalait quelque chose de très amer ; son avocat a crispé les lèvres.
«Le tribunal rejette la demande de mon client. Lappartement est reconnu comme bien commun, les parts sont égales.»
Jai eu limpression dentendre un bruit de verre qui se brise.
«Nous avons gagné?»
«Oui, vous avez gagné,» a souri Antoine. «Félicitations.»
Guillaume sest levé, furieux.
«Cest absurde!Je ferai appel!»
«Cest votre droit,» a répliqué le juge, indifférent.
Dans le couloir, Clémence a éclaté en sanglots de joie, membrassant fort.
«Tu es une vraie héroïne!Bravo!»
«Nous lavons fait ensemble,» aije chuchoté, le cœur léger, en serrant ma fille contre moi.
Un mois plus tard, le partage des biens a été officiel: Guillaume a récupéré la voiture et le chalet familial, moi lappartement. Il ne criait plus et semblait soulagé.
«Satisfait?» a-til demandé en signant.
«Je voulais simplement la justice,» aije répondu calmement.
Six mois ont passé. Lappartement est devenu un cocon: nouveau papier peint, rideaux, une table à manger conviviale. Clémence a aidé aux travaux, les amis sont venus, on a ri autourJe me tiens sur le balcon, le regard fixé sur le coucher du soleil, et je sais que, enfin, ma vie appartient à nouveau à mon cœur.







