Encore un petit effort à faire
Maman, cest pour le prochain semestre de Chloé.
Je posai lenveloppe sur la toile cirée vieillie de la table de la cuisine. Mille euros. Javais compté trois fois à lappartement, dans le bus, devant la porte. Toujours juste ce quil fallait.
Ma mère, Josiane, déposa ses aiguilles à tricoter et me jeta un regard par-dessus ses lunettes.
Camille, tu es toute pâle. Tu veux du thé ?
Non, maman. Je ne reste quune minute, il faut encore que je file à mon deuxième boulot.
La cuisine sentait la pomme de terre bouillie et ce parfum si particulier de médicaments une odeur mêlée de pommade pour les articulations et de gouttes que jachetais chaque mois à ma mère. Quatre-vingts euros le flacon ; cela dure trois semaines. Plus les comprimés pour la tension, les examens à faire chaque trimestre.
Chloé était si heureuse davoir décroché ce stage à la BNP, dit Josiane en prenant lenveloppe avec un soin infini, comme si elle était faite de porcelaine. On dit que ça ouvre des portes.
Je ne répondis rien.
Dis-lui que ce sera le dernier versement pour ses études.
Le dernier semestre. Voilà cinq ans que je tenais bon. Chaque mois : une enveloppe pour maman, un virement pour ma sœur. Toujours la même gymnastique mentale : loyer, médicaments, courses pour maman, frais de fac pour Chloé Et pour moi ? Une chambre dans une coloc défraîchie, un manteau qui a déjà six hivers, et mes rêves oubliés dun coin à moi à Paris.
Avant, javais envie de partir à Lyon. Juste le temps dun week-end. Visiter le musée des Beaux-Arts, flâner sur les berges du Rhône. Javais même commencé à économiser, mais après la première vraie alerte santé de maman, toutes mes économies y étaient passées.
Tu devrais prendre des vacances, mon ange, dit Josiane en caressant ma main. Tu tires trop sur la corde.
Je me reposerai. Bientôt.
Bientôt cest quand Chloé aura un CDI, quand maman ira mieux, quand je pourrai respirer et penser à moi. Je ressasse ce bientôt depuis cinq ans.
Chloé a eu son master déco en juin. Mention bien, sil vous plaît javais fait le déplacement exprès, posé une journée. Je lai vue monter sur lestrade, dans la robe neuve que je lui avais offerte, et je me suis dit : cest terminé. Tout va changer. Elle va travailler, gagner sa vie, et je pourrai enfin cesser de compter chaque centime.
Quatre mois plus tard…
Camille, tu comprends rien, Chloé affalée sur le canapé, en chaussettes à pompons je ne me suis pas tapé cinq ans de fac pour être exploitée.
Mille deux cents euros, ce nest pas rien.
Pour toi peut-être.
Je serrai les dents. À mon poste principal, je gagnais mille euros nets. Avec mon mi-temps du soir, jarrivais à mille cinq cents. Sur cette somme, jen gardais à peine cinq cents pour moi.
Chloé, tu as vingt-deux ans. Il va falloir entrer dans le monde du travail, peu importe par où.
Jy entrerai, je veux juste pas dun petit boulot au SMIC.
Dans la cuisine, Josiane sagitait, faisait mine de rien entendre elle disparaît toujours quand nos échanges deviennent trop tendus. Le soir, quand je quitte lappartement, elle me glisse à loreille : Ne dispute pas ta sœur, elle est encore jeune, elle ne comprend pas tout
Ne comprend pas, à vingt-deux ans
Je ne serai pas là pour toujours, tu sais.
Tu recommences à dramatiser ? Je te demande rien ! Je cherche, cest tout.
Rien ? Officiellement, elle ne demande rien. Cest maman qui sy colle à sa place : « Camille, il faudrait payer des cours danglais à Chloé ». « Camille, tu pourrais avancer pour le nouveau téléphone ? Cest important pour les candidatures.» « Camille, elle a besoin dun manteau chaud cette année, lhiver sannonce rude. »
Jai tout payé, tout pris sur moi. En silence. Depuis toujours, cétait comme ça : je tenais le coup, on trouvait ça normal.
Il faut que jy aille, je me levai. Jai une soirée de service à assurer.
Attends, je tai préparé des chaussons aux pommes ! cria maman depuis la cuisine.
Jemportai le sac, descendis dans la cage descalier humide où résonnait une odeur de moisi et de chats. Dix minutes à pied jusquau métro. Puis une heure de RER. Huit heures de travail. Ensuite, si jai de la chance, jenchaîne quatre heures dadministratif pour mon job du soir.
Pendant ce temps, Chloé reste à la maison, épluche les offres en ligne, fantasmant un job parfait à trois mille euros, en télétravail, qui narrivera jamais.
La vraie dispute a éclaté en novembre.
Tu fais quelque chose ou tu comptes tencroûter là ? Je nai pas pu mempêcher de la secouer quand je lai trouvée dans la même position que la semaine davant. Tas envoyé des CV au moins ?
Trois.
Trois, en un mois ?
Elle a levé les yeux au ciel, plongée dans son portable.
Tu comprends pas, le marché est saturé, il faut choisir les bonnes offres.
Les bonnes, cest celles où tu restes allongée sans rien faire, cest ça ?
Maman a passé la tête, essuyant nerveusement ses mains sur son torchon.
Les filles, un petit thé ? Jai fait un gâteau
Maman, non, je me frottai les tempes. Ma migraine durait depuis trois jours. Dis-moi franchement pourquoi moi je dois travailler tous les jours, deux boulots, et elle aucun ?
Camille, laisse-lui du temps, elle finira par trouver une bonne occasion
Quand ? Dans un an ? Dans cinq ? À son âge, je payais déjà mon loyer !
Chloé sest vexée dun coup.
Désolée si je veux pas finir comme toi ! Un robot qui ne fait que bosser, bosser !
Silence. Jai pris mon sac en silence, suis sortie. Dans le RER je fixais mon reflet et je me disais : un robot, voilà ce quelle voit de moi.
Josiane ma appelée le lendemain, ma demandé de ne pas lui en vouloir.
Chloé ne voulait pas te blesser, elle angoisse, cest dur pour elle Un peu de patience, elle va forcément rebondir.
Un peu de patience : le refrain de maman. Quand papa déprimait, elle disait la même chose. Quand Chloé était gamine, pareil. Toujours attendre, toujours tenir bon. Et cest ce que jai fait, toute ma vie.
Les disputes, ensuite, ont pris un rythme régulier. Chaque visite finissait pareil : moi, qui essayais de raisonner Chloé ; Chloé, qui explosait ; Josiane, qui suppliait quon se réconcilie. Le lendemain, Josiane appelait en sexcusant, et tout recommençait.
Cest ta sœur, tu dois laider, disait maman.
Et elle, elle doit comprendre que je ne suis pas un distributeur de billets.
Camille…
Cest en janvier que Chloé mappela elle-même, avec une excitation inconnue.
Camille ! Je vais me marier !
Déjà ? Avec qui ?
Il sappelle Théo. On se connaît depuis trois semaines. Il est parfait !
Trois semaines. Jai failli argumenter que cétait insensé, quon ne décide pas si vite, mais je me suis tue. Peut-être que ce serait bien. Un mari qui soccupera delle, et peut-être alors je pourrai vivre un peu, moi.
Ce fol espoir na duré quun dîner de famille.
Jai déjà tout prévu ! senthousiasmait Chloé. Un resto à cent couverts, orchestre live, jai repéré une robe sublime chez Pronuptia
Je posai ma fourchette, lentement.
Ça coûte combien tout ça ?
Oh, pas grand-chose Peut-être cinq ou six mille euros. Mais une fête pareille, cest unique !
Et qui va payer ?
Camille tu sais Les parents de Théo ne peuvent pas, ils ont un prêt à rembourser. Maman, tu nas pas les moyens Du coup il faudrait que tu prennes un prêt à la banque.
Je posai les yeux sur Chloé, puis sur maman. Josiane baissa le regard.
Vous êtes sérieuses ?
Camille, cest un mariage, entonna maman dun air doucereux que je connaissais depuis lenfance. Ça se fête dignement
Je suis censée mendetter de cinq mille euros pour marier une sœur qui rechigne toujours à travailler ?
Mais tes ma sœur ! sécria Chloé en tapant du poing sur la table. Ten as le devoir !
Le devoir ?
Je me levai. Ma tête était soudain parfaitement claire.
Cinq ans que je paie pour tes études, pour les médicaments de maman, pour votre bouffe, vos vêtements, vos factures. Je bosse deux jobs. Jai ni appart à moi, ni voiture, ni vacances. Jai vingt-huit ans, je ne me suis rien acheté de neuf depuis un an et demi !
Camille, calme-toi commença Josiane.
Non ! Ça suffit ! Jai tout sacrifié, et vous me parlez encore de ce que je vous dois ? Cest fini : à partir daujourdhui, je vis pour moi.
Je sortis précipitamment, attrapai mon manteau. Dehors, il faisait -5°, mais je ne sentais rien. Un étrange soulagement menvahissait javais enfin posé ce fardeau qui mépuisait depuis toujours.
Le téléphone sonnait sans arrêt. Jai coupé le son, bloqué les numéros.
Six mois plus tard, jai enfin pu louer un studio à moi seule. Lété, je suis allée à Lyon quatre jours de musées et de balades sur les quais, mes Nuits Blanches. Je me suis offert une nouvelle robe. Puis une deuxième. Et des escarpins.
Les nouvelles de la famille me sont parvenues par hasard, grâce à une amie denfance qui travaille dans le quartier de maman.
Dis, cest vrai que le mariage de ta sœur est tombé à leau ?
Je me figeai avec ma tasse de café.
Ah bon ?
Le fiancé se serait sauvé, paraît-il. Il a appris quil ny avait pas dargent, et il sest éclipsé.
Jai bu une gorgée. Le café, bien fort, avait un goût inattendu et délicieux.
Je ne sais pas. On ne se parle plus.
Le soir, installée à la fenêtre de mon nouveau chez-moi, je me suis surprise à ne pas ressentir la moindre rancœur. Rien que cette tranquillité, douce et rare, de celle qui nest plus jamais la bête de somme de personne.






