Tous les coups sont permis La famille réunie au grand complet. Le prétexte officiel était, comme d’habitude, un dîner familial, même si l’argent restait le vrai moteur de la rencontre. Lyuba, fille de Mamie Thérèse et maman de Cathy et Arthur, tripotait les vieux chiffons de sa mère, dans lesquels celle-ci avait l’habitude de cacher ses économies… Mamie, désormais incapable de gérer son argent, ne reconnaît plus personne, mais Lyuba, par habitude, continue d’enrouler sa pension dans les mêmes morceaux de tissu. — Voilà, se lamenta Lyuba en s’adressant à toute la famille, encore disparus ! Dix mille euros, pas moins ! Je ne peux pas me tromper, j’ai tout bien compté ! Où passent-ils ? Maman, tu te souviens, toi, combien il y avait ? Mamie Thérèse se tourna… non pas vers sa fille, mais vers le portrait de son défunt mari. — Ah, Pierre… Quelle époque… dit-elle en regardant sa petite-fille Eugénie. Et toi, ma chérie, ne touche pas à mes chocolats, ils sont pour les invités… Et Arthur, il est où ? À l’école ? Lyuba roula les gros billets. C’est évident, maman ne se rappelle de rien. Mais Lyuba en est persuadée : quelqu’un vole de l’argent. L’idée paraît folle, car seuls les proches viennent ici, mais quelqu’un vole ! Et à qui ? À une vieille dame… C’est alors qu’arriva Arthur, justement évoqué par la grand-mère. — Mais vous êtes réunis comme à une veillée funèbre, ou quoi ? dit-il en posant les clés de la voiture. Sa mère, Lyuba, lâcha un sanglot : — Arthur, mon chéri, un malheur ! L’argent de Mamie a encore disparu… Je mets sa pension ici, dans ce placard, depuis des mois… Quelqu’un la vole ! Arthur jeta un regard moqueur à l’assemblée. Sa mère faisait confiance à tout le monde, pas lui. — De l’argent qui disparaît, tu dis ? reprit-il en plissant les yeux, Eh bien, moi, je sais où il passe ! Il fila à l’entrée et revint avec le sac à rayures de Cathy. Avant même qu’elle ait le temps de protester, il ouvrit la fermeture et renversa tout sur la vieille toile cirée de la table. Rouge à lèvres, clés, miroir, et… de l’argent. Beaucoup d’argent. Une pluie de billets froissés, surtout des coupures de cinq cents. — Regardez ! lança Arthur en brandissant un billet. Quand je suis entré, j’ai fait tomber son sac, en le ramassant, voilà ce que j’ai trouvé ! Des billets de cinq cents ! Et ces billets, ils me disent quelque chose… Tatie Gaëlle, jusque-là plongée dans sa salade, avala de travers en entendant ces mots. Sur chaque billet, à y regarder de plus près, une fine rayure bleue de stylo-bille apparaissait. — Et souvenez-vous, continua Arthur, il y a un mois, maman recomptait l’argent, Jean a gribouillé les billets avec son stylo, comme ça. Les voilà, les mêmes billets de la pension de Mamie ! Tous les regards convergèrent sur Cathy. Restée jusque-là figée telle une statue, elle tressaillit. — Arthur, qu’est-ce que tu racontes ? — Moi ? s’indigna-t-il, Je n’ai rien fait ! Juste ramassé ton sac, et voilà ce que j’ai trouvé : des billets bien familiers ! Cathy comprit qu’il était trop tard pour s’en prendre à Arthur : il fallait se défendre. — Ce n’est pas moi ! s’écria-t-elle en se levant si brusquement qu’elle heurta la table. Même Mamie se tourna au bruit. — Qui fait tout ce tapage ? Où sont mes pantoufles ? demanda Thérèse. Les yeux de tous étaient rivés sur Cathy. — Cathy, ma chérie, comment as-tu pu ? soupira Lyuba en se levant, Tu travailles, je t’aide, et tu voles ta grand-mère ? — Maman, ce n’est pas moi ! Je n’ai rien pris ! — Qui alors ? perça la voix d’Arthur, Tu es la seule à passer du temps ici, à t’occuper de Mamie soi-disant. Les autres n’ont pas accès à la réserve. Maman oui, mais elle ne ferait jamais ça. Il ne reste que toi. Cathy recula, comme s’ils allaient la frapper. — Je t’en supplie, je n’ai rien fait ! Elle fixa sa mère, espérant qu’au moins elle lui croirait, mais Lyuba la dévisageait comme une criminelle. — Tu mens… comment as-tu pu… murmura Lyuba, bouleversée. — J’aime Mamie ! sanglota Cathy, J’étais là pour l’aider ! Je n’ai pas pris cet argent ! Mais la logique impitoyable était contre elle. L’argent venait de sa sacoche. Aucun autre suspect. — Voilà, tout est dit, conclut Arthur. C’est triste, Cathy. Tu aurais pu demander, on t’aurait donné. Mais voler une grand-mère sans défense… Personne ne s’y attendait. Ce soir-là, on mit Cathy à la porte, toute sa vie bascula. Personne n’a voulu la comprendre. Sa mère, calmée, demanda un peu d’indulgence aux autres, mais… — Ne la ramène plus, Lyuba, susurrait Tatie Gaëlle au téléphone, Tu imagines le scandale ? Mamie ne se souvient plus de rien, mais si elle savait ce qu’est devenue Cathy… Lyuba obtempéra et cessa presque de parler à sa fille. Lorsqu’elle appelait, les réponses étaient brèves : occupée, plus tard, pas maintenant. Cathy essaya de convaincre les uns et les autres, appelant de différents numéros, mais dès qu’on comprenait que c’était elle, on raccrochait. Son enquête personnelle n’eut aucun effet : personne ne voulait plus parler ni la laisser voir sa grand-mère. Elle réussit à faire sortir sa mère une fois. — Maman, je t’en supplie, ce n’est pas une excuse, mais ce n’est pas moi ! Pourquoi tu ne veux pas me croire ? Pour Lyuba, c’était encore plus douloureux : c’était sa fille. — Cathy… c’est dur pour moi aussi. Mais l’argent était chez toi. On peut plus en parler. Si j’avais été seule témoin, peut-être… Mais les autres ne te pardonneront pas. Même moi, c’est difficile. Ta grand-mère a tant fait pour toi. — Mais je ne suis pas coupable ! Peut-être que l’argent est tombé d’une autre poche, ou d’un autre sac ? Peut-être que… — Arrête ! coupa sa mère. Tu es ma fille, je veux te croire, mais les faits parlent : pour eux, tu es une voleuse. Et elle partit, laissant Cathy seule dans le froid. On ne lui a même pas permis de dire adieu à sa grand-mère… Elle attendit que tout le monde reparte, puis se rendit à l’appartement de Mamie, espérant y trouver sa mère. Parfois, sa mère acceptait de lui parler, alors pourquoi pas ce soir ? C’est Arthur qui lui ouvrit la porte. Il était grand, elle dut lever la tête pour croiser son regard. Peut-être valait-il mieux que ce soit lui. — Arthur, supplia Cathy, parlons, une dernière fois. — Oh, Cathy. Tu espères encore laver ton nom ? C’est foutu, tu sais. Avoue, et peut-être qu’on te pardonnera. Mais Cathy n’était pas du genre à s’excuser pour une faute non commise. — Non. Je veux la vérité. Tu n’as pas pu te tromper ce jour-là ? Peut-être que l’argent venait d’un autre sac ? Réfléchis… Soudain, le regard d’Arthur se fit glacial. — Me tromper ? Cathy, tu es vraiment si naïve ? Bien sûr que je sais que tu n’as rien volé. C’est moi qui ai glissé les billets dans ton sac. Elle en eut le souffle coupé. — Quoi ? fut tout ce qu’elle put dire. — Eh oui. — Mais pourquoi ?! Se débarrasser de la concurrence. — Dans la guerre pour l’héritage, ma chère sœur, tous les moyens sont bons. Mamie n’en avait plus pour longtemps. Tu savais que l’appartement avait déjà été mis au nom de maman, pour éviter les problèmes de notaire ? Le souci, c’est que maman… elle voulait te le donner à toi. Cathy ne comprenait plus rien. — Mais pourquoi ? — Parce que, ma petite Cathy, lança-t-il d’un ton moqueur, tu allais voir Mamie chaque soir : tu la nourrissais, tu faisais le ménage, tu lui lisais ses histoires préférées – même si elle n’y comprenait rien. La petite-fille parfaite. Maman fondait. Elle trouvait que tu le méritais… Et moi ? Je ne suis pas son petit-fils ? Je ne mérite rien ? J’ai donc décidé de te faire obstacle. — Mais ce n’était pas pour l’appartement ! Je le faisais pour Mamie, je l’aimais ! Il ricana. — Laisse, Cathy. Personne n’est dupe. Tu te faisais passer pour la pauvre victime, la gentille petite-fille pour rafler la mise. Et moi, je t’ai doublée. Un partout. Comme Cathy restait sans voix, il conclut lui-même : — Maintenant, tu es la voleuse. Maman ne m’abandonnera jamais, moi, le bon fils. Toi, l’enfant perdue, tu n’as plus le droit d’entrer ici. L’appart’ ? À moi, puisque tu ne peux plus même mettre les pieds ici sans scandale. — Quel salaud tu fais, souffla Cathy. — Ce qu’il faut pour gagner. Allez, salut ma sœur. L’héritage est à moi. Il ouvrit la porte d’entrée. Cathy ne bougea pas. Cet appartement lui aurait été bien utile – louer coûte cher, acheter est impossible. Mais la vérité, c’est qu’elle aimait vraiment sa grand-mère. Elle se souvenait de Thérèse, même malade, lui caressant la joue : “Merci d’être venue, ma belle. Tu me rappelles tant mon Pierre.” Pour laver son honneur, il faudrait prouver qu’Arthur mentait. Mais comment ? Impossible. En refermant la porte, elle comprit que d’ici un an, plus personne ne se souviendrait de sa bonté. Tous retiendront seulement : Cathy a volé l’argent de sa grand-mère mourante. Arthur avait gagné, et il savourait sa victoire.

Tous les moyens sont bons

La famille était réunie au complet. À lépoque, les réunions de ce genre avaient pour motif principal une question dargent, mais on cachait cela derrière le prétexte dun simple dîner familial. Lucie, la fille de Mamie Thérèse et la mère de Camille et Antoine, tripotait avec nervosité les vieux mouchoirs en tissu de sa mère, dans lesquels celle-ci avait, autrefois, lhabitude de cacher ses économies Mamie ne pouvait plus gérer son argent depuis un moment déjà : elle ne se souvenait plus de rien ni de personne. Lucie, fidèle à ses habitudes, continuait tout de même à mettre sa retraite dans ces mêmes mouchoirs.

Voilà, soupirait Lucie en s’adressant à la famille, cest encore arrivé. Dix mille euros, pas moins. Je ne peux pas me tromper ! Jai moi-même compté ! Où est-ce quils passent, ces sous ? Maman, tu te rappelles combien il y en avait ?

Mamie Thérèse se tourna mais pas vers sa fille. Elle fixa plutôt le portrait de son défunt mari.

Oh, Pierre quelle élégance Puis elle posa son regard sur sa petite-fille, Eugénie. Toi, petite, ne farfouille pas dans mes bonbons, cest pour les invités Et Antoine, il est à lécole ?

Lucie replia mécaniquement les billets de banque. Naturellement, sa mère ne se rappelait de rien. Pourtant, Lucie en était persuadée : quelquun volait. Cela semblait absurde, car seuls les siens mettaient les pieds ici mais il nempêche, quelquun vole ! Voler une vieille femme

Cest alors quAntoine arriva, celui dont Mamie cherchait la présence il y a un instant.

Quest-ce que cest que cette mine denterrement ? demanda-t-il, tout en rangeant ses clés de voiture.

Lucie, sa mère, gémit presque :

Antoine, cest terrible ! Encore de largent disparu chez mamie Je mets sa retraite chaque mois dans cette armoire Quelquun la vole !

Antoine jeta un regard sarcastique autour de la table. Sa mère avait confiance en tout le monde, mais lui en personne.

Tu dis que largent disparaît ? insista-t-il en plissant les yeux. Eh bien, moi, je sais où il passe !

Il disparut dans lentrée et ramena le sac cabas à rayures de Camille. Avant même quelle ait le temps de protester, Antoine dézippa la fermeture et répandit le contenu sur la nappe cirée usée du salon.

Rien narriva dabord, puis tombèrent un rouge à lèvres, un trousseau de clés, un miroir de poche et un paquet de billets.

Beaucoup de billets.

Un amas de coupures froissées, mais clairement reconnaissables. Cinq mille euros en coupures de cinq cents.

Regardez ! sexclama Antoine en brandissant un billet. En levant son sac, une liasse de cinq-cents sest échappée, et croyez-moi, ces billets je les connais bien !

Tante Gabrielle, jusquici absorbée par sa salade, en avala de travers et sétouffa en toussant.

Sur chaque billet, à peine visible, on pouvait distinguer une fine ligne bleue, trace dun stylo bille.

Vous vous souvenez, reprit Antoine, du mois dernier quand maman recomptait largent, et quHenri a tracé un trait au stylo ? Voilà, ce sont ces billets-là ! Les mêmes que ceux de la retraite de mamie !

Tous les regards se tournèrent alors vers Camille.

Camille, jusquà présent figée, sursauta.

Antoine, mais quest-ce que tu fais ?

Je fais rien, protesta-t-il avec hauteur, jai ramassé le sac qui était tombé en passant, et dedans jai trouvé largent ! De largent quon connaît bien !

Camille comprit aussitôt quil ne servait à rien de lagresser : il fallait sexpliquer.

Ce nest pas moi ! sécria-t-elle, se dressant brusquement et renversant la chaise.

Même mamie tourna la tête à ce bruit.

Qui fait tout ce ramdam ? questionna Mamie Thérèse. Où sont mes pantoufles ?

Tous les visages devinrent soudainement inquiets.

Camille, ma chérie, murmura Lucie en se levant, comment as-tu pu ? Pourquoi ? Tu travailles, je taide Comment as-tu pu voler ta grand-mère ?

Maman, ce nest pas moi ! Je nai rien pris !

Mais alors qui ? lança Antoine dun ton perçant. Toi seule, Camille, viens régulièrement ici, tu toccupes de mamie Les autres nont jamais accès à la cachette. Et maman ne ferait jamais ça. Il ne reste que toi.

Camille recula, incrédule, comme si on allait la frapper.

Je vous jure, je nai rien touché !

Elle implorait le regard de sa mère, espérant y trouver de la compréhension. Mais Lucie la fixait comme si elle ne reconnaissait plus sa propre fille.

Tu mens murmura Lucie, comment as-tu pu

Jaime mamie ! sanglota Camille, blessée, je venais ici pour laider Je nai pas pris cet argent, je te jure !

Mais la logique têtue de la situation jouait contre elle. Les billets étaient tombés de son sac. Il ny avait pas dautre suspect.

Voilà, laffaire est close, conclut Antoine. Dommage, Camille. Cest triste. Tu aurais pu demander, on taurait aidée. Mais voler une vieille femme sans défense On ne sattendait pas à ça de ta part.

Ce soir-là, Camille fut priée de partir. Sa vie bascula. Personne ne lécoutait, personne ne voulait la croire. Sa mère, une fois le choc passé, demanda à chacun dêtre indulgent mais

Il ne faut pas la laisser revenir, Lucie, siffla tantine Gabrielle au téléphone lorsque Lucie tenta dexpliquer la situation. Tu imagines la honte ? Peu importe si mamie ne se souvient de rien : ce serait si douloureux pour elle de découvrir ce quest devenue Camille

Lucie obéit. Elle cessa presque toute conversation avec sa fille. Quand Camille appelait, Lucie répondait sèchement : occupée, plus tard, pas maintenant.

Camille essaya de se défendre. Elle appela les membres de la famille depuis différents numéros, mais dès que lon reconnaissait sa voix, on raccrochait. Elle voulut mener sa propre enquête, mais celle-ci tourna court : plus personne ne lui parlait ni ne la laissait entrer chez mamie.

Seule Lucie accepta une rencontre.

Maman, je ten prie Javoue, ça ressemble à une excuse, mais je te jure, ce nest pas moi ! Pourquoi tu ne me crois pas ?

Pour Lucie, cétait le plus dur. Après tout, cétait sa fille.

Camille ça me brise le cœur. Mais largent était dans ton sac. Et il ne faut plus en parler. Si je lavais vu seule, jaurais pu oublier. Mais la famille ne te pardonnera pas Et moi aussi, jen suis malade. Mamie a tant fait pour toi.

Mais je nai rien fait ! Peut-être que les billets sont tombés dailleurs ? Dun autre sac ? Ou que quelquun dautre

Assez ! trancha Lucie. Tu es ma fille, et jaimerais te croire, mais les faits sont ce quils sont ! Les faits prouvent que tu as volé !

Lucie partit, laissant Camille seule dehors, transie.

On ne la laissa même pas dire au revoir à mamie

Camille attendit que le tumulte se calme, que tout le monde sen aille, puis elle se rendit chez mamie dans lespoir dy trouver sa mère. Parfois, malgré son ton sec, Lucie acceptait de discuter. Peut-être quaujourdhui elle réussirait à latteindre ?

Mais ce fut Antoine, encore lui, qui lui ouvrit.

Il était grand, Camille leva la tête pour croiser son regard. Peut-être était-ce finalement mieux de le trouver, lui.

Antoine, murmura-t-elle, laisse-moi te parler. Une dernière fois.

Camille, soupira-t-il, tu tefforces encore de sauver ton honneur ? Il est trop tard, répondit le frère Avoue au moins, tu seras peut-être pardonnée.

Mais Camille navait jamais su demander pardon pour ce quelle navait pas fait.

Non. Je veux la vérité. Peut-être tu tes trompé ? Les billets sont peut-être tombés dun autre sac ? Dune poche ? Essaie de te souvenir

Soudain, son regard se fit froid.

Trompé ? Camille, tu es vraiment naïve. Bien sûr que je sais que tu nas rien volé. Cest moi qui ai glissé largent dans ton sac.

Tout sassombrit devant les yeux de Camille.

Quoi ? Ce fut la seule chose quelle parvint à articuler.

Eh oui.

Mais pourquoi ? Camille nen revenait pas. Pourquoi as-tu fait ça ?

Pour éliminer la concurrence.

Dans la guerre pour lhéritage, ma sœur, tous les moyens sont bons. Mamie en avait pour à peine six mois de plus, tu le savais. Et cet appartement était déjà au nom de maman, pour éviter les complications avec le notaire. Là était justement le problème. Maman, tu le sais, elle est sentimentale. Elle voulait te donner lappartement.

Camille ny comprenait plus rien.

Mais pourquoi ?

Parce que, chère Camille, railla-t-il, tu venais chaque soir toccuper de mamie. Tu la nourrissais, tu faisais le ménage, tu lui lisais des histoires quelle ne comprenait plus. Un rêve de petite-fille. Maman fondait devant toi : elle pensait que tu méritais tout Et moi alors ? Je ne suis pas son petit-fils ? Je ne mérite rien ? Alors jai décidé de te concurrencer.

Je ne lai jamais fait pour lappartement ! hurla Camille, blessée par cet aveu atroce. Je lai fait pour mamie ! Je laimais !

Il souffla, dédaigneux.

Ne fais pas linnocente. On est tous pareils. Tu voulais jouer les brebis, la gentille petite-fille dévouée, pour rafler la mise. Eh bien, cest moi qui ai gagné. Un partout, balle au centre.

Camille ne répondit pas. Alors Antoine conclut :

Maintenant, poursuivit-il, tu es la voleuse. Maman ne se détournera pas de moi, le fils modèle. Toi, tu es la fille perdue. Et lappartement est à moi, puisque tu ne peux même plus passer la porte sans scandale.

Tu nes quun salaud murmura Camille.

Ce sont les affaires. Allez, adieu, petite sœur. Héritage acquis.

Il ouvrit la porte dentrée.

Camille resta immobile. Cest vrai, un appartement ne lui aurait pas fait de mal. Louer coûtait cher, acheter était impossible pour elle. Mais, elle, cétait mamie quelle avait aimée. Elle se souvenait du jour où Thérèse, perdue dans ses souvenirs, lui avait caressé la joue en murmurant : « Merci dêtre venue, ma toute belle. Tu me rappelles mon Pierre »

Et désormais, pour laver son honneur, il lui aurait fallu prouver le mensonge dAntoine. Mais comment ?

Impossible.

En refermant la porte, elle savait que dans un an, personne ne se rappellerait plus qui elle avait été vraiment. Tous auraient à lesprit la même chose : Camille avait volé sa grand-mère mourante.

Antoine, lui, avait déjà gagné. Et il sen réjouissait.

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Tous les coups sont permis La famille réunie au grand complet. Le prétexte officiel était, comme d’habitude, un dîner familial, même si l’argent restait le vrai moteur de la rencontre. Lyuba, fille de Mamie Thérèse et maman de Cathy et Arthur, tripotait les vieux chiffons de sa mère, dans lesquels celle-ci avait l’habitude de cacher ses économies… Mamie, désormais incapable de gérer son argent, ne reconnaît plus personne, mais Lyuba, par habitude, continue d’enrouler sa pension dans les mêmes morceaux de tissu. — Voilà, se lamenta Lyuba en s’adressant à toute la famille, encore disparus ! Dix mille euros, pas moins ! Je ne peux pas me tromper, j’ai tout bien compté ! Où passent-ils ? Maman, tu te souviens, toi, combien il y avait ? Mamie Thérèse se tourna… non pas vers sa fille, mais vers le portrait de son défunt mari. — Ah, Pierre… Quelle époque… dit-elle en regardant sa petite-fille Eugénie. Et toi, ma chérie, ne touche pas à mes chocolats, ils sont pour les invités… Et Arthur, il est où ? À l’école ? Lyuba roula les gros billets. C’est évident, maman ne se rappelle de rien. Mais Lyuba en est persuadée : quelqu’un vole de l’argent. L’idée paraît folle, car seuls les proches viennent ici, mais quelqu’un vole ! Et à qui ? À une vieille dame… C’est alors qu’arriva Arthur, justement évoqué par la grand-mère. — Mais vous êtes réunis comme à une veillée funèbre, ou quoi ? dit-il en posant les clés de la voiture. Sa mère, Lyuba, lâcha un sanglot : — Arthur, mon chéri, un malheur ! L’argent de Mamie a encore disparu… Je mets sa pension ici, dans ce placard, depuis des mois… Quelqu’un la vole ! Arthur jeta un regard moqueur à l’assemblée. Sa mère faisait confiance à tout le monde, pas lui. — De l’argent qui disparaît, tu dis ? reprit-il en plissant les yeux, Eh bien, moi, je sais où il passe ! Il fila à l’entrée et revint avec le sac à rayures de Cathy. Avant même qu’elle ait le temps de protester, il ouvrit la fermeture et renversa tout sur la vieille toile cirée de la table. Rouge à lèvres, clés, miroir, et… de l’argent. Beaucoup d’argent. Une pluie de billets froissés, surtout des coupures de cinq cents. — Regardez ! lança Arthur en brandissant un billet. Quand je suis entré, j’ai fait tomber son sac, en le ramassant, voilà ce que j’ai trouvé ! Des billets de cinq cents ! Et ces billets, ils me disent quelque chose… Tatie Gaëlle, jusque-là plongée dans sa salade, avala de travers en entendant ces mots. Sur chaque billet, à y regarder de plus près, une fine rayure bleue de stylo-bille apparaissait. — Et souvenez-vous, continua Arthur, il y a un mois, maman recomptait l’argent, Jean a gribouillé les billets avec son stylo, comme ça. Les voilà, les mêmes billets de la pension de Mamie ! Tous les regards convergèrent sur Cathy. Restée jusque-là figée telle une statue, elle tressaillit. — Arthur, qu’est-ce que tu racontes ? — Moi ? s’indigna-t-il, Je n’ai rien fait ! Juste ramassé ton sac, et voilà ce que j’ai trouvé : des billets bien familiers ! Cathy comprit qu’il était trop tard pour s’en prendre à Arthur : il fallait se défendre. — Ce n’est pas moi ! s’écria-t-elle en se levant si brusquement qu’elle heurta la table. Même Mamie se tourna au bruit. — Qui fait tout ce tapage ? Où sont mes pantoufles ? demanda Thérèse. Les yeux de tous étaient rivés sur Cathy. — Cathy, ma chérie, comment as-tu pu ? soupira Lyuba en se levant, Tu travailles, je t’aide, et tu voles ta grand-mère ? — Maman, ce n’est pas moi ! Je n’ai rien pris ! — Qui alors ? perça la voix d’Arthur, Tu es la seule à passer du temps ici, à t’occuper de Mamie soi-disant. Les autres n’ont pas accès à la réserve. Maman oui, mais elle ne ferait jamais ça. Il ne reste que toi. Cathy recula, comme s’ils allaient la frapper. — Je t’en supplie, je n’ai rien fait ! Elle fixa sa mère, espérant qu’au moins elle lui croirait, mais Lyuba la dévisageait comme une criminelle. — Tu mens… comment as-tu pu… murmura Lyuba, bouleversée. — J’aime Mamie ! sanglota Cathy, J’étais là pour l’aider ! Je n’ai pas pris cet argent ! Mais la logique impitoyable était contre elle. L’argent venait de sa sacoche. Aucun autre suspect. — Voilà, tout est dit, conclut Arthur. C’est triste, Cathy. Tu aurais pu demander, on t’aurait donné. Mais voler une grand-mère sans défense… Personne ne s’y attendait. Ce soir-là, on mit Cathy à la porte, toute sa vie bascula. Personne n’a voulu la comprendre. Sa mère, calmée, demanda un peu d’indulgence aux autres, mais… — Ne la ramène plus, Lyuba, susurrait Tatie Gaëlle au téléphone, Tu imagines le scandale ? Mamie ne se souvient plus de rien, mais si elle savait ce qu’est devenue Cathy… Lyuba obtempéra et cessa presque de parler à sa fille. Lorsqu’elle appelait, les réponses étaient brèves : occupée, plus tard, pas maintenant. Cathy essaya de convaincre les uns et les autres, appelant de différents numéros, mais dès qu’on comprenait que c’était elle, on raccrochait. Son enquête personnelle n’eut aucun effet : personne ne voulait plus parler ni la laisser voir sa grand-mère. Elle réussit à faire sortir sa mère une fois. — Maman, je t’en supplie, ce n’est pas une excuse, mais ce n’est pas moi ! Pourquoi tu ne veux pas me croire ? Pour Lyuba, c’était encore plus douloureux : c’était sa fille. — Cathy… c’est dur pour moi aussi. Mais l’argent était chez toi. On peut plus en parler. Si j’avais été seule témoin, peut-être… Mais les autres ne te pardonneront pas. Même moi, c’est difficile. Ta grand-mère a tant fait pour toi. — Mais je ne suis pas coupable ! Peut-être que l’argent est tombé d’une autre poche, ou d’un autre sac ? Peut-être que… — Arrête ! coupa sa mère. Tu es ma fille, je veux te croire, mais les faits parlent : pour eux, tu es une voleuse. Et elle partit, laissant Cathy seule dans le froid. On ne lui a même pas permis de dire adieu à sa grand-mère… Elle attendit que tout le monde reparte, puis se rendit à l’appartement de Mamie, espérant y trouver sa mère. Parfois, sa mère acceptait de lui parler, alors pourquoi pas ce soir ? C’est Arthur qui lui ouvrit la porte. Il était grand, elle dut lever la tête pour croiser son regard. Peut-être valait-il mieux que ce soit lui. — Arthur, supplia Cathy, parlons, une dernière fois. — Oh, Cathy. Tu espères encore laver ton nom ? C’est foutu, tu sais. Avoue, et peut-être qu’on te pardonnera. Mais Cathy n’était pas du genre à s’excuser pour une faute non commise. — Non. Je veux la vérité. Tu n’as pas pu te tromper ce jour-là ? Peut-être que l’argent venait d’un autre sac ? Réfléchis… Soudain, le regard d’Arthur se fit glacial. — Me tromper ? Cathy, tu es vraiment si naïve ? Bien sûr que je sais que tu n’as rien volé. C’est moi qui ai glissé les billets dans ton sac. Elle en eut le souffle coupé. — Quoi ? fut tout ce qu’elle put dire. — Eh oui. — Mais pourquoi ?! Se débarrasser de la concurrence. — Dans la guerre pour l’héritage, ma chère sœur, tous les moyens sont bons. Mamie n’en avait plus pour longtemps. Tu savais que l’appartement avait déjà été mis au nom de maman, pour éviter les problèmes de notaire ? Le souci, c’est que maman… elle voulait te le donner à toi. Cathy ne comprenait plus rien. — Mais pourquoi ? — Parce que, ma petite Cathy, lança-t-il d’un ton moqueur, tu allais voir Mamie chaque soir : tu la nourrissais, tu faisais le ménage, tu lui lisais ses histoires préférées – même si elle n’y comprenait rien. La petite-fille parfaite. Maman fondait. Elle trouvait que tu le méritais… Et moi ? Je ne suis pas son petit-fils ? Je ne mérite rien ? J’ai donc décidé de te faire obstacle. — Mais ce n’était pas pour l’appartement ! Je le faisais pour Mamie, je l’aimais ! Il ricana. — Laisse, Cathy. Personne n’est dupe. Tu te faisais passer pour la pauvre victime, la gentille petite-fille pour rafler la mise. Et moi, je t’ai doublée. Un partout. Comme Cathy restait sans voix, il conclut lui-même : — Maintenant, tu es la voleuse. Maman ne m’abandonnera jamais, moi, le bon fils. Toi, l’enfant perdue, tu n’as plus le droit d’entrer ici. L’appart’ ? À moi, puisque tu ne peux plus même mettre les pieds ici sans scandale. — Quel salaud tu fais, souffla Cathy. — Ce qu’il faut pour gagner. Allez, salut ma sœur. L’héritage est à moi. Il ouvrit la porte d’entrée. Cathy ne bougea pas. Cet appartement lui aurait été bien utile – louer coûte cher, acheter est impossible. Mais la vérité, c’est qu’elle aimait vraiment sa grand-mère. Elle se souvenait de Thérèse, même malade, lui caressant la joue : “Merci d’être venue, ma belle. Tu me rappelles tant mon Pierre.” Pour laver son honneur, il faudrait prouver qu’Arthur mentait. Mais comment ? Impossible. En refermant la porte, elle comprit que d’ici un an, plus personne ne se souviendrait de sa bonté. Tous retiendront seulement : Cathy a volé l’argent de sa grand-mère mourante. Arthur avait gagné, et il savourait sa victoire.
Facteur de risque Un matin tranquille dans un appartement parisien. C’est un dimanche de fin novembre, le ciel est gris, les branches des arbres dénudées. Dans la cuisine, le réfrigérateur ronronne, la bouilloire refroidit, des assiettes du dîner d’hier attendent dans l’évier. Serge, installé à table, pèle une orange avec soin, rangeant méthodiquement les épluchures dans un cendrier. Sa femme, Tatiana, fouille dans le placard du haut à la recherche de filtres pour la cafetière. Sur la chaise près de la fenêtre, la veste de leur fils, Daniel, traîne, avec son sac à dos posé à côté. Leur fille, Anne, a promis de passer partager le déjeuner avec son compagnon que les parents ne connaissent qu’au téléphone. — Tu as deviné son âge, toi ? demande Tatiana sans se retourner. — Va savoir, répond Serge en haussant les épaules. Il a l’air adulte, au téléphone on dirait un homme… Tatiana soupire. Ces derniers mois, elle soupire plus souvent. Serge s’y est habitué, n’y prête plus attention à chaque fois. Il a quarante-six ans, travaille comme ingénieur dans une PME spécialisée en ventilation. La vie suit son cours : boulot, maison, quelques sorties avec les amis. Ses parents sont partis depuis longtemps, il ne reste que la mère de Tatiana, Valérie, qui vit dans l’immeuble d’en face. — Je passerai chez maman après le déjeuner, dit Tatiana. Elle se plaint encore de ses jambes. Les plaintes au sujet de ses jambes durent déjà depuis des années : arthrose, varices, comprimés à prendre. Serge la conduit parfois à la clinique, sans s’agacer, avec plutôt une tendresse résignée. La vieillesse, on n’y échappe pas. Un coup de porte dans le couloir. Daniel entre, grand, mince, casque sur les oreilles. Il enlève ses baskets, fait un signe à son père, retire un écouteur. — M’man, je mangerai plus tard, OK ? Je file à la salle. — Il file à la salle… marmonne Tatiana. Et ses examens, ils vont se passer tous seuls ? — Maman, ça va, répond Daniel, se décalant instinctivement hors de portée. Il ne me reste que deux validations. Serge le regarde et pense à la rapidité avec laquelle son fils a grandi. Hier encore, il l’emmenait faire de la trottinette dans la cour ; aujourd’hui, son fils a des biceps, un tatouage sur le poignet, et mené sa petite vie. Ils vivent comme beaucoup d’autres familles françaises : crédit pour un T3, les vacances une fois l’an, souvent en France — parfois en Espagne ou en Grèce. Des disputes pour des histoires de sous, pour savoir qui sort les poubelles ou téléphone à la belle-mère. Rien d’original. Ces derniers temps, Tatiana est plus souvent fatiguée. Elle s’assoit le soir sur le canapé, jambes repliées sous elle, geignant qu’elles tirent. Serge met ça sur le compte du travail et de la météo. Elle est comptable dans une école, assise devant l’ordinateur toute la journée. Ce jour-là, tout commence non pas à cause de ses jambes, mais de sa mère. Valérie l’appelle au moment où Anne et son compagnon sont arrivés. Sur la table, salade, harengs à la russe et poulet au four. — Tania, la voix tremble, ma main a encore fait des mouvements involontaires… et ma jambe ne répond plus bien… J’ai eu peur. Tatiana blêmit, pousse son assiette. — J’arrive tout de suite, maman. Serge se lève. — J’y vais avec toi. — Reste, tranche-t-elle. Toi, tu restes ici… Anne, reste avec ton invité. Je ne serai pas longue. Serge enfile son manteau quand même. Ils descendent l’escalier, traversent la cour. Chez la belle-mère, ça sent le chou et la lessive. Valérie ouvre elle-même mais se retient au chambranle. — Montre-moi, demande Tatiana en lui prenant la main. C’est quoi qui a fait un mouvement ? — Là… tente de sourire sa mère… C’est peut-être la tension. Serge la regarde, une inquiétude diffuse lui serre le ventre. A soixante-douze ans, Valérie était toujours active, allait à l’église, rendait service à sa voisine. Depuis quelques mois, elle est devenue étourdie, oublie la cuisinière allumée. — On appelle les urgences, tranche-t-il. — Non, ce n’est rien, répond Valérie. Ça va passer. Mais ça ne passe pas. Une heure plus tard, ils sont aux urgences de l’hôpital du quartier. L’air est étouffant, ça sent l’antiseptique. D’autres familles attendent sur les bancs. Valérie part sur un brancard pour des examens. Tatiana fait les cent pas dans le couloir. Serge tente d’appeler Anne pour prévenir qu’ils seront en retard, sans succès. — C’est peut-être juste les nerfs, tente-t-il sans trop savoir à qui il parle. Tatiana acquiesce, le regard dilaté. Le diagnostic tombe le soir. Un médecin à la mine usée les reçoit dans un petit bureau. — Votre mère a des signes d’atteinte neurologique, explique-t-il, les yeux rivés sur son écran. Le scanner n’a pas montré d’AVC aigu, mais il y a suspicion de processus dégénératif. — Un quoi ? bredouille Tatiana. — Nous observons des changements dans le cerveau. Il faut faire des examens complémentaires, consulter au centre spécialisé, voir un neurologue et un généticien. Serge sent son cœur se serrer. Génétique ? Il n’avait jamais pensé que ce mot concernerait sa propre famille. — Vous pensez que c’est héréditaire ? demande-t-il. — Difficile à dire à ce stade. Certaines maladies sont d’origine génétique, mais on doit éliminer d’autres causes. Je vous fais une ordonnance. Ils ressortent dans le couloir, l’odeur de médicaments et d’eau de javel persiste. On ramène Valérie en chambre, épuisée, mais elle fait bonne figure. — Alors, je suis encore en vie ? plaisante-t-elle. Tatiana s’assied à côté, lui prend la main. — Ne plaisante pas avec ça, maman. Serge regarde par la fenêtre la cour plongée dans le soir. Un seul mot tourne en boucle : « héréditaire ». Une semaine plus tard, ils vont au centre hospitalier régional, en neurologie. Tout est plus moderne : portes vitrées, file d’attente électronique, grands écrans. On fait passer un IRM à Valérie, des analyses, elle passe entre les mains du neurologue. Puis, ils rencontrent une femme en blouse blanche : « médecin généticien ». — À la lecture des examens, dit-elle en feuilletant les dossiers, il y a suspicion d’une affection neurodégénérative d’origine génétique : la maladie de Huntington. Vous connaissez ? Serge secoue la tête. Tatiana non plus. — C’est une maladie issue d’une mutation d’un gène : des cellules cérébrales dégénèrent, entraînant mouvements inadaptés, troubles de l’humeur, comportement… La maladie s’aggrave avec le temps. Le ton est posé, presque ordinaire. Serge écoute, glacé. — Mais pourquoi maintenant ? demande Tatiana. Ma mère a plus de soixante-dix ans. — L’âge d’apparition varie. Chez votre mère, c’est relativement tardif. On pourra valider le diagnostic par test génétique. — C’est vraiment héréditaire ? demande Serge. — Oui. Si la mutation est présente, chaque enfant a une chance sur deux d’en hériter. Tatiana pâlit. Serge la soutient. — Donc… commence-t-elle… — Il est possible que vous portiez aussi ce gène, répond calmement la généticienne. On ne peut pas deviner sans test. C’est le but du dépistage prédictif. Un mot neuf pour eux : prédictif. — Et nos enfants ? demande Serge. Le risque est là pour eux aussi ? — Si vous portez la mutation, le risque se transmet. Si non, vos enfants sont épargnés. Silence lourd. La médecin ajoute : — Vous n’êtes aucunement obligés de faire le test. C’est votre choix. On propose toujours un accompagnement psychologique avant. Serge hoche la tête dans le vide. Il pense à Anne et Daniel. Chez eux, le soir, ils rassemblent les enfants dans le salon. — On était avec mamie à l’hôpital, commence Tatiana d’une voix tremblante. Il pourrait s’agir d’une maladie génétique, la maladie de Huntington. Si c’est le cas, on peut la transmettre à ses enfants. — 50 %, complète Serge. Blanc. On n’entend que l’horloge. — Et donc nous aussi ? s’étonne Anne. — Peut-être, répond Tatiana. Il faudra d’abord voir si je porte le gène. — Et comment le savoir ? demande Daniel. — Prise de sang et entretien avec les médecins. Mais c’est un choix très réfléchi. — Et si on refuse ? s’enquiert Anne. — On peut vivre ainsi, dit Serge. Personne ne vous force. — Mais si on fait le test… on apprend juste qu’on est condamné ou pas ? grince Daniel. — Oui, murmure Tatiana. Mais rien ne guérit cette maladie. On apaise juste les symptômes. Silence. Une réalité nouvelle s’est abattue sur la famille. — Je veux savoir, lâche Daniel soudain. S’il y a un test, je veux le faire. Tatiana se retourne. — Tu n’as pas compris… D’abord moi. Ensuite, on voit. — Et si tu refuses ? soupire-t-il. — Ce n’est pas le moment, intervient Serge. — Ça sera quand, alors ? Quand j’aurai un symptôme ? — Assez ! Tatiana sort précipitamment. Je n’en peux plus. Serge regarde les jeunes. — Il nous faut du temps. Ce n’est pas un contrôle à rendre lundi. Les semaines suivantes, le quotidien reprend mais différemment : tout est subordonné à la question du test. Tatiana consulte généticien et psychologue. Serge l’accompagne. On leur explique : — Le test montrera si vous avez la séquence anormale dans ce gène. Si oui, vous développerez la maladie, tôt ou tard. Sinon, vous et vos enfants êtes à l’abri. — Et si je ne veux pas savoir ? demande Tatiana. — C’est un choix aussi. Beaucoup préfèrent ignorer, vivre avec l’incertitude, chacun réagit différemment. — Et pour nos enfants ? insiste Serge. — Adultes, ils décideront. Mais si votre test est négatif, ils seront rassurés. Tatiana serre un mouchoir, pense à Anne bébé à la maternité, à Daniel petit. Elle repense à ses peurs d’alors : maladies bénignes, genoux écorchés. Maintenant, tout est plus grave. — Si je porte la mutation, demande-t-elle, pourra-t-on me licencier ? Refuser une assurance ? — Pour l’instant, la France n’a pas de loi spécifique, mais le résultat est confidentiel. Attention cependant à ce que vous révélez, la réaction des autres est imprévisible. Les soirs, Serge et Tatiana discutent à la cuisine. — Si j’ai ce truc, je ne veux pas qu’on me regarde comme une bombe à retardement, dit-elle. — Je ne te verrai pas autrement, répond-il. — Tu me regardes déjà différemment, corrige-t-elle avec un sourire las. Anne vient leur parler un soir. — J’ai lu sur cette maladie. Il y a des gens qui choisissent de ne pas avoir d’enfants quand ils risquent de la transmettre. — Tu ne sais même pas si tu es concernée, note Serge. — Mais si je le suis ? Si on veut un enfant avec Julien, est-ce que j’en ai le droit moralement ? — Ne parle pas ainsi, s’exclame Tatiana. Tu n’es coupable de rien. — Mais si je transmets ça, ce sera de ma faute. Serge sent la tension. D’un côté, l’envie de vivre normalement ; de l’autre, la peur pour un futur enfant. Daniel s’échappe dans le sport, sort tous les soirs, mais Serge remarque qu’il cherche sur Internet la maladie, le test, l’espérance de vie. — Tu surveilles mon ordi ? reproche Daniel. — Je m’inquiète. — Moi aussi. Je ne veux pas qu’on me prenne en pitié à l’avance. Un jour, Tatiana reçoit un courrier de l’hôpital, elle peut désormais prendre rendez-vous pour le test. — Je ne sais pas si je tiendrai, murmure-t-elle. — Tiendras-tu à vivre sans savoir ? demande Serge. Elle se tourne vers lui, larmes aux yeux. — Et toi, tu ferais quoi ? Il hésite, écartelé entre « pour savoir, pour prévoir » et « ne touche pas si ça ne fait pas mal ». — Je ne sais pas. Elle va voir sa mère à l’hôpital. Valérie, alitée, regarde par la fenêtre. — On m’a parlé d’un test, questionne Tatiana. — Laisse tomber, j’ai fait assez d’examens. Je sais que mes jours sont comptés. Pense à toi, à tes enfants, mais ne te torture pas. Ce qui doit arriver arrivera. Ses paroles restent dans l’esprit de Tatiana. Ce fatalisme la console et l’agace à la fois. La clinique leur propose un conseil familial. Tous viennent : Tatiana, Serge, Anne, Daniel. Le médecin-généticien et la psy sont en face. — Notre rôle, précise la psychologue, c’est de vous aider à clarifier vos envies, vos craintes. — J’ai peur d’être un fardeau, avoue Tatiana. Qu’on doive me soigner, puis que je devienne méconnaissable. J’ai peur de ne pas connaître mes petits-enfants. Anne regarde le sol, Daniel, la fenêtre. — Et vous ? demande la psy à Anne. — J’ai peur de faire naître un enfant malade. Mais j’ai aussi peur de regretter de ne pas oser. — Moi, dit Daniel, j’ai peur de vivre en pensant que j’ai, ou non, ce truc. Dans les deux cas, ce sera dur. — Et vous, Monsieur ? à Serge. Il soupire. — J’ai peur de ne pas être à la hauteur. De compter les années si Tatiana est malade. Silence. La psychologue acquiesce. — Quelle que soit votre décision, la peur ne disparaîtra pas ; elle changera juste de forme. En sortant, Anne annonce : — J’ai choisi. Je ne passerai pas le test. Mais je ferai attention à ne pas tomber enceinte sans y réfléchir. Si un jour je veux un enfant, il y a la FIV avec sélection embryonnaire. J’ai lu, ça se fait. — C’est cher, dit Serge. — Mais honnête. Je ne tiendrai pas avec une sentence dans la tête. Je préfère vivre avec le risque qu’avec une certitude. Tatiana vacille entre fierté et douleur, sans trouver la force d’aller dans ses bras. — Moi je veux savoir, tranche Daniel. Je veux vivre avec la vérité. — D’abord moi, lui rappelle Tatiana. Ensuite, on verra. — Et si tu ne le fais pas ? Moi, je ne veux pas attendre des années. — On ne va pas s’engueuler dans la rue, calme Serge. Rentrons à la maison. Mais chacun mûrit sa position. En voiture, la radio passe de la variété française sans que personne n’écoute. La semaine suivante, Tatiana s’inscrit au test. Serge l’accompagne. On lui explique que le délai du résultat sera d’un mois à un mois et demi. — C’est long, commente-t-elle. — Moins qu’une vie dans le doute, plaisante Serge (maladroitement). L’attente semble interminable. Le quotidien continue — mais tout le monde est à l’affût du moindre symptôme chez Tatiana. Un soir, Daniel rentre furieux. — Aujourd’hui, le prof de bio a parlé des maladies génétiques. J’avais l’impression qu’il parlait de moi. — Tu pouvais sortir, suggère Tatiana. — Oui, et dire quoi ? « Excusez, je suis peut-être concerné ? » Non merci. Serge pose la main sur son épaule. — Tu ne dois d’explication à personne. — Sauf à vous ! s’énerve Daniel avant de filer. — Je veux que tu vives, lâche Serge. — Et moi, je veux savoir combien de temps… Le jour des résultats, il neige finement. Serge a pris un congé, ils partent ensemble à l’hôpital. Dans la salle d’attente, d’autres familles. Tatiana blêmit, refuse soudain d’entrer. — Nous sommes venus, rappelle Serge doucement. — J’ai changé d’avis. Je ne supporterai pas une mauvaise nouvelle. Il est lui-même terrifié mais ne la force pas. — Tu as le droit de ne pas entrer. Mais la réponse existe de toute façon. — Mais si je ne l’entends pas, nous, on change. L’infirmière les appelle, Serge propose de l’accompagner. Tatiana accepte. Le médecin feuillette les papiers. — Nous avons reçu vos résultats. Je comprends votre inquiétude. Votre séquence génétique est dans la norme. Vous ne portez pas la mutation. Serge met du temps à comprendre. — Ma mère… commence Tatiana. — Votre mère a la maladie, mais vous non. Vos enfants sont hors de danger génétique pour cette affection. Ils se serrent l’un contre l’autre, Tatiana pleure enfin. En ressortant, Serge dit : — Les enfants ne vont pas y croire. — Moi non plus. J’ai l’impression qu’on nous a sortis d’une file d’attente. Le soir, toute la famille se retrouve. Anne a amené un gâteau, Daniel des clémentines. — On est tranquilles pour ça, commente Daniel. — Oui, pour ça, sourit Anne. Mais la vie reste un risque. Tatiana leur souhaite du bonheur, mais pense à sa mère. Après le repas, Anne aide à la vaisselle. — Je me pose encore des questions sur les enfants, confie-t-elle. — Tu as tout ton temps, assure Serge. Tu n’as plus ce risque précis, mais la vie reste risquée. Anne sourit. — Tu philosophes, papa. Daniel zappe machinalement devant la télévision éteinte. Tatiana s’assoit près de lui. — Tu parlais de faire le test ? — Plus besoin, répond-il. J’ai bien assez stressé ce mois-ci. — Moi aussi, confie-t-elle. Il la serre soudain dans ses bras. Le lendemain, Tatiana va voir Valérie. — Maman, je n’ai pas la mutation. Les médecins ont dit. — Dieu merci, j’ai prié pour cela, murmure Valérie. Mais vis ta vie : ne fais pas de ta maison une annexe de l’hôpital. Sur le chemin du retour, Tatiana sent que tout a changé : la vie reprend, mais différemment. Il y aura d’autres épreuves, aucun garantie n’existe. Mais, ce soir-là, ils sont ensemble à table ; et, pour l’instant, c’est suffisant. Serge regarde Tatiana, qui suit des yeux la neige et esquisse un sourire. Sans éclat, sans emphase — le sourire de ceux qui ont traversé la tempête et réapprennent à respirer. — Du thé ? propose-t-il. — Sers-moi, répond-elle. Dans ce simple geste, Serge devine quelque chose d’essentiel. Un cœur à l’écoute, impossible à mesurer scientifiquement.