Maman à qui je ne dois rien
Camille et Julien se préparaient à célébrer leur mariage. La veille du grand jour, la mère de la mariée, Françoise Dubois, est venue rencontrer sa future belle-famille pour la première fois. La rencontre sest déroulée dans le salon de la maman de Julien Madeleine Moreau. On a parlé des détails de la fête, on a partagé un bon repas, comme il se doit.
Le lendemain matin, Françoise était sur le point de repartir. Camille la accompagnée à la porte.
Alors, quen penses-tu de Julien ? demanda-t-elle à sa mère.
Cest un gentil garçon, dit-elle avec un sourire, tout en poussant un soupir théâtral.
Quest-ce qui ne va pas, maman ? sétonna Camille.
Ma fille, sois prudente avec sa mère. Tu ne sais pas tout sur elle.
La prophétie maternelle trouva vite son sens.
Quand Camille apprit que sa belle-mère voulait sinstaller chez eux, elle aborda franchement son mari :
Il va falloir choisir entre moi ou ta mère.
Je ne compte pas choisir, répondit Julien, imperturbable. On garde notre vie comme elle est, et maman gère ses soucis toute seule.
Donc, elle ne viendra pas vivre chez nous ?
Je lui ai déjà dit.
Et elle a réagi comment ?
Elle a boudé. Elle ma traité dingrat et ma juré que je le regretterais.
Comme cest surprenant soupira Camille.
Madeleine Moreau avait pris sa retraite tôt après de longues années passées comme hôtesse de lair.
Terminé, jai assez bossé, avait-elle décrété en touchant une pension tout à fait correcte, bien supérieure à celle de la plupart de ses amies.
Mme Moreau réalisa vite que son style de vie exigeait plus. La solution simposa delle-même : transférer les dépenses sur son fils.
Je tai élevé, je tai offert une bonne éducation. Cest à ton tour de remplir ton devoir de fils, lança-t-elle à Julien à peine ses vingt-trois ans soufflés. À compter du mois prochain, tu paies le loyer et les courses.
Très bien, répondit-il paisiblement. Mais si je moccupe de la maison, tu ne te mêles plus de ma vie.
Elle accepta. Dailleurs, la vie de son fils lui importait aussi peu quun fromage périmé. Julien avait surtout été élevé par ses grands-parents pendant que sa mère tentait sans grand succès de « refaire sa vie ».
Les années passèrent. Julien grandit, finit par sinstaller chez sa mère au lycée. Cinq ans à payer le loyer et à la nourrir, tandis quelle savourait la vie, ne dépensant sa pension que pour elle-même.
À cinquante ans, Madeleine vit Julien débarquer avec sa femme.
Quelle élégance ! sexclama Camille, un peu intimidée devant sa belle-mère. On ne dirait pas du tout une retraitée.
Apprenant que le jeune couple allait vivre avec elle, Madeleine jubila : « Parfait ! » pensa-t-elle. « Je naurai même plus à cuisiner. »
Camille la croyait bienveillante, mais Julien mit les choses au clair :
Maman na jamais eu le courage de nous chasser. Cela fait cinq ans que je paye tout.
La visite de Françoise balaya vite les restes dillusions :
Ma fille, méfie-toi. Cette femme ne pense quà elle. Vous deviendrez invisibles dès quelle en aura marre. Garde ton mari près de toi. Il me plaît bien. Mais la mère cest une autre histoire.
Six mois passèrent. Madeleine tomba amoureuse. Un homme nommé André surgit dans le décor de plus en plus souvent. Puis, le couperet tomba :
Vous avez deux semaines pour partir. Je vends lappartement. Je minstalle à Bordeaux.
Tu es sérieuse ? demanda Julien, stupéfait.
Quoi ? Cest mon droit. Cet appartement, cest mes parents qui me l’ont donné.
Tu nous mets dehors ?
Exactement. Tout est en ordre.
Julien enfila son manteau, résigné, et partit. Le soir, avec Camille, il faisait déjà les cartons. Ils sinstallèrent chez un ami en pleine recherche de colocataires. Un mois après, Madeleine vendit son logement et partit avec André vivre sa romance à Bordeaux.
Quelques jours plus tard, Julien tenta de lui emprunter un peu dargent :
Non, bien sûr. Jai dautres dépenses prévues, répondit sèchement sa mère.
Bon ben, bonne chance, souffla-t-il.
Bonne chance à toi aussi, rétorqua-t-elle avec un sourire crispé. Même pas un hug en guise dau revoir.
Un an plus tard, coup de fil surprise : Madeleine sétait fait larguer par André, qui était parti avec tout son argent. Seule, sans toit, elle reposa ses valises à Paris et déclara :
Je vais vivre chez vous !
Non. Prends ce quil te reste, fais un prêt immobilier.
Un prêt ? À mon âge ? Avec une pension ?
Cherche un travail. Il va falloir te débrouiller, comme tout le monde.
Donc, tu ne maides pas ?
Je ne te dois rien, maman.
Elle explosa :
Tu es un ingrat ! Je tai élevé !
Je ne fais quimiter ton exemple, répondit calmement Julien.
Madeleine trouva refuge chez des amies tant quelle avait de quoi payer. Ensuite, refus sur refus, elle se retrouva à nouveau devant son fils.
Maman, tu nes ni malade, ni vieille. Trouve-toi un emploi. Loue une chambre quelque part. Cherche.
Tu nas aucune pitié pour moi ?
Non. Tu me fais penser à cette cigale qui a chanté tout lété.
Finalement, Madeleine se « rétablit » non pas en travaillant, mais en se mariant avec le premier venu. Au moins, elle avait de nouveau un foyer.
Mais ça, cest déjà une toute autre histoireLe soir du mariage de Camille et Julien, alors que la fête battait son plein, Françoise glissa à loreille de sa fille :
Tu vois, ma chérie, dans la vie, il vaut mieux choisir ceux à qui lon doit quelque chose, et chérir ceux qui ne nous doivent rien.
Camille regarda Julien, entouré damis, le sourire simple et sincère, un homme qui navait gardé de la gratitude que pour ceux qui l’avaient vraiment aimé. Elle se sentit légère, comme libérée dun vieux fardeau invisible.
Madeleine, loin de Paris, était déjà absorbée par une nouvelle vie, répétant les mêmes refrains dans un autre foyer, peut-être, là où elle serait à nouveau une invitée éphémère.
Camille et Julien finirent par trouver un petit appartement, décoré à leur goût, où ils apprenaient chaque jour à se construire ensemble, loin des dettes familiales et des exigences malheureuses. Dans leur bonheur tranquille, ils comprirent quon ne doit jamais plus que lon reçoit véritablement.
Et ce soir-là, sur le balcon, verre à la main, Camille sourit à Julien :
Notre histoire commence quand on ne doit plus rien à personne.
Il hocha la tête, et sous le ciel étoilé, ils tournèrent la page pour écrire leur propre chapitre, fait de promesses choisies et damour libre.






