Mais pour qui tu te prends, à me donner des ordres ! Solange Plantier lança la serpillière à la figure de sa belle-fille. Tu vis chez moi, tu manges mon pain !
Éléonore essuya son visage, serra les poings. Trois mois mariée, et chaque jour ressemblait à un étrange champ de batailles vacillantes.
Je nettoie, je cuisine, je fais la lessive ! Que voulez-vous encore ?
Que tu la fermes, voilà tout ! Petite intruse ! Tu débarques ici, avec ton enfant qui nest même pas à nous !
Petite Lucile, ses quatre ans tout surpris dans ses yeux ronds, jetait un regard inquiet du bout du couloir. Déjà, elle savait que cette « Mamie » nétait pas douce.
Maman, ça suffit ! Étienne entra de dehors, le bleu de travail éclaboussé de boue. Encore des histoires ?
Bien entendu ! Ta femme ose me répondre. Je dis : « la soupe est trop salée », et elle sinsurge !
Elle est très bien cette soupe, répondit Éléonore, lasse. Vous cherchez vraiment la dispute.
Tu entends ? glapit Solange en pointant un doigt tremblant sur sa bru. Moi, je cherche la querelle dans ma propre maison !
Étienne sapprocha de sa femme, lentoura de ses bras, protecteur.
Maman, arrête. Éléonore ne fait que bosser. Toi, tu grognes sans arrêt.
Cest comme ça ? Maintenant tu topposes à ta mère ? Je tai élevé, nourri, et voilà !
Dans un grand fracas de portes, Solange quitta la cuisine, laissant une nappe de silence collée aux murs.
Excuse-moi, Étienne caressa les cheveux dÉléonore. Elle devient insupportable avec lâge.
Étienne, et si on louait une chambre, quelque part ?
Avec quel argent ? Je suis conducteur de tracteur, pas PDG. On a tout juste de quoi manger…
Éléonore se serra contre son mari. Il était bon, doux, courageux. Mais sa mère, elle… cétait lenfer incarné.
Ils sétaient rencontrés dans une fête de village. Elle vendait des écharpes tricotées main, lui achetait des chaussettes. Quelques mots échangés, des regards. Il avait dit tout de suite : « ça ne me dérange pas que tu aies une enfant. Jaime les enfants ».
Le mariage fut simple, modeste. Solange Plantier ne laima jamais. Trop jeune, trop belle, diplômée en comptabilité, alors que son fils, ce nétait quun modeste chauffeur de tracteur.
Maman, viens manger, demanda Lucile en tirant sur sa jupe.
Jarrive, mon petit soleil.
Au dîner, Solange refusa sa part avec emphase, repoussant lassiette.
On ne peut pas manger ça, cest de la pâtée pour porcs.
Maman ! Étienne frappa la table du poing. On arrête !
Mais jai raison ! Justine, elle, sait cuisiner ! Pas comme celle-ci !
Justine, la fille de Solange. Elle vivait à Paris, ne venait quune fois par an. La maison était à son nom, bien quelle ny mette jamais les pieds.
Si ma cuisine vous déplaît, cuisinez vous-même, souffla Éléonore, tranquille.
Toi, la belle-mère se dressa soudain, menaçante. Je vais tapprendre le respect !
Assez ! Étienne se glissa entre les deux femmes. Maman, calme-toi, ou on part. Sur-le-champ.
Et vous irez où ? Dehors ? La maison ne vous appartient pas !
Cétait vrai. Ici, ils nétaient que des ombres tolérées.
***
Fardeau précieux
La nuit, Éléonore narrivait pas à dormir. Étienne lentourait de ses bras, murmurait :
Attends un peu, ma douce. Jachèterai un vieux tracteur. On montera notre affaire. On aura notre maison.
Étienne, cest trop cher…
Jen trouverai un cassé, je le retaperai. Fais-moi confiance.
Un matin, la nausée la réveilla. Elle courut à la salle de bains. Était-ce possible ?
Le test révéla deux barres roses.
Étienne ! Elle entra en trombe dans la chambre, brandissant le bâtonnet. Regarde !
Son mari, hébété de sommeil, écarquilla les yeux puis il se mit à la faire tournoyer.
Éléonore ! Ma chérie ! On va avoir un bébé !
Chut ! Ta mère va tentendre !
Trop tard. Solange Plantier se dressait déjà sur le seuil.
Quest-ce que cest que ce raffut ?
Maman, on attend un enfant ! Étienne rayonnait.
La belle-mère pinça la bouche.
Et vous comptez loger où, tous ces gens ? Déjà quon manque de place. Justine viendra, elle vous flanquera dehors.
Justine nest pas tyran ! sindigna Étienne. Ici cest chez moi aussi !
La maison est à Justine. Tu oublies vite, toi, que tu nes quun invité…
Ecroulée, Éléonore se laissa tomber sur le lit.
Un mois plus tard, limpensable arriva. Éléonore portait un lourd seau deau pas de robinet, bien sûr. Douleur soudaine, sang sur le pantalon…
Étienne !
Fausse couche. A lhôpital, diagnostic : épuisement, stress. Il faut du repos.
Mais où trouver la paix sous ce toit ?
Éléonore, allongée dans la pièce dhôpital, fixait le plafond. Non, elle nen pouvait plus.
Je vais le quitter, dit-elle au téléphone, à une amie. Je nai plus la force.
Éléonore… Mais Étienne est un brave homme.
Oui. Mais sa mère me tue à petit feu.
Étienne arriva, poussiéreux, exténué, un bouquet de fleurs sauvages froissées à la main.
Éléonore, pardonne-moi. Cest ma faute. Je nai pas su te protéger.
Étienne, je ne peux plus vivre ici.
Je comprends. Je vais demander un crédit. On louera un logement.
Mais ils nacceptent pas les faibles salaires.
Jai trouvé un autre boulot. Garde de nuit à la ferme. Tracteur le jour, vaches la nuit.
Tu vas y laisser ta santé !
Je tiendrai. Pour toi, je déplacerais des montagnes.
Lorsque lhôpital la libéra, Solange lattendait sur le seuil.
Alors, tu nas pas su le garder, cet enfant ? Mais cétait écrit : tu es fragile.
Éléonore traversa le vestibule sans un mot. Cette femme ne valait pas une larme.
Étienne travaillait comme un possédé. Le matin sur le tracteur, la nuit à la ferme, dormant trois heures par ci, deux par là.
Je vais travailler aussi, annonça Éléonore. À la mairie, il y a un poste de comptable.
Les salaires sont minables.
Mais chaque sou compte.
Poste trouvé, routine installée. Le matin, elle déposait Lucile à la maternelle, puis partait à la mairie. Retour le soir, besogne à la maison. Solange harcelait toujours, mais Éléonore avait appris à ne plus lentendre.
***
Leurs murs, leur vie
Étienne économisait. Il dénicha une épave de tracteur ; le propriétaire le laissait pour une bouchée de pain.
Contracte un prêt, souffla Éléonore, tu le remettras daplomb. On gagnera notre pain.
Et si ça ne marche pas ?
Ça marchera. Tes mains valent de lor.
Prêt accordé, tracteur acheté. Sur la cour, il grinçait, rouillé, pitoyable.
Ah ! Quelle sottise, ricanait Solange. À quoi bon ce tas de ferraille ? À la casse, bien sûr !
Muet, Étienne démontait le moteur, de nuit, à la lueur vacillante dune lampe. Éléonore laidait : elle lui tendait les outils, tenait les pièces.
Tu devrais dormir…
On a commencé ensemble, on finira ensemble.
Un mois. Deux. Les voisins ricanaient sur le « fou du tracteur ».
Puis, un matin, le moteur toussa puis gronda. Étienne, incrédule, assis sur le siège.
Éléonore ! Il marche ! Il roule !
Elle courut, lenlaça fort.
Je le savais ! Je croyais en toi !
Un premier client un champ à labourer. Un deuxième, des bûches à livrer. Un troisième, un quatrième… Largent affluait, en euros tout frais.
Et bientôt, Éléonore sentit à nouveau la nausée du matin.
Étienne, je crois que je suis enceinte, encore une fois.
Hors de question que tu soulèves quoi que ce soit ! Je moccupe de tout, moi.
Il la ménageait à lexcès. Interdiction de soulever un verre deau. Solange grinçait :
Elle est fragile ? Moi, jen ai porté trois, et alors ! Celle-ci…
Mais Étienne restait inébranlable. Aucun effort, pas de risques.
Au septième mois, Justine débarqua. Avec son mari et… ses plans bien définis.
Maman, on vend la maison. Belle offre, faut saisir. Tu viendras vivre chez nous à Paris.
Et eux ? Solange jeta un œil vers Étienne et Éléonore.
Quoi, eux ? Ils se débrouillent.
Mais jy suis né, moi ! Cest aussi ma maison ! Étienne protestait.
Et alors ? Cest à moi. Tu las oublié ?
Quand faut-il partir ? demanda Éléonore, imperturbable.
Dans un mois.
Étienne bouillonnait. Éléonore posa une main calme sur son épaule ce nest pas la peine, chut.
Les soirs, ils restaient blottis dans la même lumière irréelle, le temps suspendu.
Quallons-nous faire ? Le bébé arrive bientôt.
On trouvera. Lessentiel, cest dêtre ensemble.
Étienne travaillait jour et nuit. Le tracteur vrombissait du matin à la lune. En une semaine, il gagna ce quil mettait un mois à récolter avant.
Un appel, un soir, de M. Delaroche, un voisin dun hameau perdu :
Étienne, je vends ma maison. Elle est vieille mais solide. Je la brade. Intéressé ?
Ils foncèrent. La demeure était vétuste, mais chaude, trois pièces, un jardin, une grange.
Tu en veux combien ?
Delaroche annonça la somme. La moitié en poche, le reste manquait.
Paiement échelonné ? proposa Étienne. La moitié tout de suite, le reste en six mois.
Daccord. Tu es un gars droit.
Le retour à la maison fut triomphal. Solange attendait de pied ferme :
Où étiez-vous ? Justine a les papiers de la vente !
Tant mieux, énonça Éléonore calmement. On déménage.
Où ça ? Sous les ponts ?
Dans notre maison. On la achetée.
La belle-mère accusa le coup, décontenancée.
Vous mentez ! Où avez-vous trouvé largent ?
On la gagné, répliqua Étienne en serrant sa femme. Pendant que tu bavassais, nous, on avançait.
En deux semaines, le peu deffets fut empaqueté. Peu à emporter : que possède-t-on, chez les autres ?
Lucile courait dans les pièces, le petit chien aboyait.
Maman, cest vrai ce chez nous, cest notre maison ?
Oui, mon cœur. Rien quà nous.
Solange Plantier débarqua la veille du départ. Elle resta, figée sur le seuil :
Étienne, jai réfléchi… Peut-être que je pourrais venir avec vous ? En ville, on suffoque…
Non, maman. Tu as fait ton choix. Va rejoindre Justine.
Je suis ta mère, pourtant !
Une mère nappelle pas sa petite-fille une étrangère. Adieu, maman.
Il ferma la porte. Lourdement, mais cétait juste.
Le printemps arriva, et le petit Augustin naquit. Un beau garçon, vigoureux, des poumons de tempête.
Tout son père ! ria la sage-femme.
Étienne portait son fils, ému jusquaux larmes.
Merci, Éléonore. Pour tout.
Merci à toi. Davoir résisté, davoir cru.
Petit à petit, le nouveau foyer prit vie. Le potager poussait, les poules picoraient. Le tracteur, moteur rutilant, assurait les revenus. Le soir, ils sasseyaient sur le perron. Lucile jouait avec le chien, Augustin dormait dans son berceau.
Tu sais, souffla Éléonore, je suis heureuse.
Moi aussi.
Tu te rappelles comment cétait dur au début ? Je croyais ne jamais tenir…
Tu as tenu. Tu es forte.
Nous sommes forts. Ensemble.
Le soleil descendait derrière les arbres. La maison sentait le pain chaud, le lait frais. Un vrai chez-soi. Le leur.
Là où personne ne vous rabaisse. Où personne ne vous met à la porte. Où nul ne vous traite détrangère.
Là où lon peut vivre, aimer, et voir grandir ses enfants.
Là où lon peut être, simplement, heureux.
***
Chers lecteurs, dans chaque famille vit sa part dépreuves, et ce nest jamais facile de les traverser. Lhistoire dÉléonore et dÉtienne ressemble à un miroir étrange où lon reconnaît ses propres obstacles et cette force calme qui aide à les surmonter.
Ainsi va la vie : de tempête en éclaircie, puis encore à laveugle, jusquà ce que le destin enfin sourie.
Dites-nous ce que vous en pensez : Étienne aurait-il dû tenir si longtemps face à sa mère, ou bien fallait-il trancher le nœud gordien tout de suite et chercher leur coin à eux ? Et pour vous, quest-ce quune vraie maison : des murs ou la chaleur familiale ?
Partagez vos pensées : la vie nous instruit, et chaque leçon vaut de lor.






