La catastrophe était survenue sans prévenir. Pourtant, qui nattend jamais les malheurs? Ils arrivent toujours comme une tempête inattendue.
Gérard, chauffeurroutier, sillonnait depuis cinq ans les autoroutes entre Paris et Bruxelles. Sur le parebrise, la photo de sa femme bienaimée, Élodie, trônait en permanence ; des ondes de FranceInfo résonnaient dans les hautparleurs, un café corsé brûlant gardait sa place dans le thermos. Mais il manquait encore quelque chose: le parfum doux de lécharpe tricotée par la mère, la poignée ferme du père avant chaque départ, la certitude que, quelque part, on lattendait avec amour, chaque jour, chaque heure, chaque seconde.
Un jour, Gérard ne revint pas du trajet. Ce ne fut quaprès plusieurs jours quÉlodie apprit que son mari était hospitalisé à Orléans. Le conducteur dun camion voisin avait perdu le contrôle sur un virage glissant ; Gérard, tentant déviter la collision, ny parvint pas. Les deux poids lourds roulèrent sur le côté. Le responsable sen sortit avec une simple frayeur, tandis que Gérard subit une grave lésion crânienne. Les parties du cerveau qui gouvernaient la mémoire furent les plus touchées. On aurait pu perdre les membres, la parole, la force; le sort avait été moins cruel, mais il en resta privé du souvenir de son identité, de son nom, de ce qui lui était arrivé. Lorsquon fit entrer les proches dans la chambre, ils lui semblaient étrangers. Aucun médecin nosait prononcer despérance ; le cerveau humain reste un mystère où seule la volonté divine peut intervenir. Rétablir ou non, il ny avait pas dautre choix que daccepter.
Lorsquil fut autorisé à sortir, la réalité se révéla plus dure que prévu. Gérard ne se souvenait ni du passé ni de ce qui sétait passé trois heures auparavant ; il oubliait même les gestes les plus simples du quotidien. Le laisser seul était impossible: il ne savait ni réchauffer un plat, ni faire une promenade sans aide. Le risque quil se perde était réel. Heureusement, son intellect, sa volonté, sa motricité et ses émotions nétaient pas altérés il nétait pas devenu idiot, seulement amnésique, et la mémoire pouvait, avec le temps, se rétablir.
Élodie était enceinte. Elle prit son congé maternité et consacra chaque instant à son mari. Les nuits, elle pleurait en pensant à ce que Gérard aurait dû dire à leur futur enfant, à toutes les petites babioles quil rapportait de chaque voyage pour la petite fille qui nétait pas encore née.
Pourquoi, Gérard? se lamentait-elle ce nest pas le moment, et on dit quon ne doit rien acheter à lavance. Cest de mauvais augure.
Ah, les superstitions, ma chère! répliquait-il en la prenant dans ses bras, tourbillonnant je veux que notre fille, dès quelle verra sa chambre, sémerveille. Que partout il y ait des jouets, une mer de jouets.
Il rangeait les peluches sur les étagères, les posait sur le rebord de la fenêtre, les suspendait près du berceau. Au moment de son départ, linfirmière lui remit un petit ourson en peluche.
Vous le transportez comme un portebonheur? demanda Élodie, amusée, ne comprenant pas pourquoi un homme dâge mûr aurait besoin dun jouet.
Oui, cest mon talisman désormais, réponditil.
Élodie plaça lourson sur la table de chevet de Gérard, pas dans la chambre de la petite.
Ils se promenaient souvent ensemble dans le parc, riaient, mangeaient des glaces. Les passants les prenaient pour un couple heureux, attendant un heureux événement. Mais, après une sieste postpromenade, Gérard ne se rappelait ni de la balade ni de lexistence dune épouse enceinte. Élodie devait sans cesse recommencer, lui rappeler quelle était sa femme, que bientôt leur fille verrait le jour. Les parents de Gérard laidaient, soutenant Élodie dans les difficultés qui saccumulaient.
Un soir, le père de Gérard, Henri, appela Élodie dans la cuisine, ferma la porte et dit dune voix grave:
Élodie, nous comprendrons si jamais tu décides de partir. Tu es jeune, belle, la vie tattend. Mais combien de temps tiendrastu? Un an ou deux, et tu le détesteras. Cest un fardeau lourd. Et si sa mémoire ne revient pas? On ne voit aucun progrès. Ne tinquiète pas pour la petitefille, nous laimerons comme notre sang. Nous taiderons, quoi quil arrive.
Élodie sentit le feu de la colère, de la fatigue et de linjustice monter en elle, mais elle se força à sourire et à sincliner légèrement devant le patriarche. Henri caressa ses cheveux blonds, murmura:
Ne te décourage pas, ma fille. Nous surmonterons cela. Tu es forte, même avec ce poids que porte ton corps.
Élodie, toujours frêle et de petite taille, paraissait gigantesque aux côtés de Gérard. Quand ils présentèrent la jeune mariée aux parents de Gérard, ces derniers furent dabord surpris, puis demandèrent à leur fils:
Elle est comme du cristal! Où astu trouvé une telle perle?
Ils laimèrent aussitôt. Élodie était douce, légèrement timide, et surtout très chaleureuse envers les parents de son mari. Gérard, de son côté, lappelait souvent «ma petite cristal».
La petite fille, Mila, naquit. Gérard, accompagné de ses parents, accueillit sa femme depuis la maternité, le cœur débordant de joie. Le lendemain matin, il demanda, incrédule:
Cest qui, ce bébé?
Élodie dut encore tout réexpliquer, mais cette fois avec lajout de Mila. Gérard prenait sa fille dans les bras, les yeux illuminés de bonheur à chaque fois.
Au début, Élodie déplaça le berceau de Mila dans sa chambre afin de la garder près delle pendant les nuits agitées, car la petite dormait mal. Elle veilla constamment sur Gérard, au cas où il aurait besoin deau ou dautre chose pendant la nuit. Elle ne dormait plus du tout. La fatigue la priva de lait.
Ma fille, viens vivre avec nous! insista la mère de Gérard, Kira.
Non, je veux rester ici, refusait Élodie, épargnant ses beauxparents, déjà âgés, de trop dinquiétude, consciente quelle devrait porter ce fardeau toute sa vie.
Mila fut mise au biberon. Une nuit, Élodie se réveilla non pas à cause des pleurs de la petite, mais en entendant une douce berceuse murmurée:
«Dans la chambre les jouets sont éparpillés,
Les enfants dorment, rêves sucrés,
Le renard vole les biscuits,
Léléphant farce à la porte,
Les jours défilent comme une tempête,
Dehors la neige scintille,
La lune dessine son ombre,
Cherchant son portrait dargent.»
Elle leva les yeux et vit son mari bercant la fillette. Dune main, il tenait le précieux ourson, de lautre, la bouteille de lait que la petite butinait. Élodie sassit doucement sur le lit, muette, de peur deffrayer Gérard, qui tenait toujours le bébé. La lune pleine inondait la pièce dune lumière argentée.
Voilà le véritable bonheur, pensa-t-elle.
Gérard posa Mila dans son lit, prit lourson du chevet et le plaça à côté delle: «Cest pour toi, ma petite, mon cadeau.» Puis, grelottant légèrement, il se glissa sous la couverture aux côtés dÉlodie.
Je taime tant, ma petite cristal, murmura-t-il.






