LES MIRACLES SE PRODUISENT
La vie de couple dIrène se fissure, comme une faille qui sélargit sous les années de mariage heureux. Aucun na trahi lautre, mais la palette colorée du quotidien sest lentement transformée en une grisaille monotone, en une journée de marmotte où lenvie dapprendre le piano ne sest jamais manifestée et tout ce qui lentourait ne suscite plus de joie mais seulement de lirritation. Son désir volontaire de vivre pour la famille, de répondre à leurs besoins, devient pour eux une simple obligation, sans réciprocité. Les tentatives dIrène dexpliquer ses ressentis à son mari et à son fils ne changent rien ; personne ne veut bouleverser lordre établi, ses reproches sont traités comme des caprices. Elle cherche quand elle a perdu le sens de son rôle de mère et dépouse, réduit à un service.
Lexaspération accumulée déborde, détruisant les barrages, balayant dun coup dépée tout ce qui était planifié, sans se soucier des conséquences. Elle ne veut plus de cette vie, elle a trentequatre ans et doit soit reprendre sa propre route, soit tout renverser. Son fils écoute calmement, tandis quun sérieux entretien avec son mari lattend ; elle nest pas prête à parler sans émotion.
Demain, cest le Réveillon. Son fils a déjà prévu de le passer avec des amis, et Irène ne sait pas comment gérer labsence de son mari. Pendant des années, ils fêtaient le Nouvel An chez les parents dIrène et dAurélie, réunis pendant trois à quatre heures, le temps de démarrer la fête. Cette année, les parents ont quitté Paris pour le centre thermal de Vittel et y célèbrent les fêtes.
Irène appelle sa sœur, espérant encore se glisser dans ses projets.
Salut, ma chère, où vastu fêter ce soir? Ça ne posera pas de problème à une fille de trentequatre ans?
Oh! sécrie Aurélie en riant, tu ne devineras jamais! Vous êtes attendus, vous, la famille, comme il se doit.
Aurélie, la cadette, a neuf ans de moins quIrène. Elle nest pas mariée, toujours pressée par le travail et la carrière. Elle a déjà présenté Irène à plusieurs prétendants, même envisagé des fiançailles, mais rien na abouti.
Il faudrait bien que tu te maries, tu ne crois pas?
Les miracles arrivent, les amis se sauvent, cest aussi simple.
Ça ne marchera pas, Aurélie, Sasha partira faire la fête avec son groupe, et Yvan a ses propres soucis, on na pas le temps pour les fêtes, répond Irène calmement, ajoutant jai mes problèmes. Jai pensé à te demander de me dépanner.
Daccord, Irène! Tu as tout le temps du monde, tes soucis sont dans ta tête, à lextérieur tout va bien, tu ne vas pas tout déranger, nestce pas?
Aurélie! On en reparlera plus tard. Jai eu un rhume, la fièvre ma fait dormir, je suis restée au lit tout le samedi, mes enfants savaient déjà que leur mère était fatiguée, mais ils ne mont pas offert de thé ni de câlins je veux juste réfléchir, alors parlons du réveillon. Les parents? Tu les as appelés?
Oui, ils vont bien, répond Aurélie, à la différence de certains. Chez eux, cest comme à la maternelle: ils collent des cartes, découpent des flocons, décorent le sapin, préparent des sketches et des devinettes. Ils sont heureux, presque envieux.
Ça se voit, rit Irène, ils pourraient même sennuyer.
Jai une proposition, ma sœur. La collègue de notre mère, Nina, vend une belle maison de campagne, tu te souviens delle? La propriétaire est correcte, la maison solide. Elle me paraît agréable, elle a même les clefs chez le voisin qui a été prévenu. Allons-y demain, célébrons le Nouvel An làbas! Pas besoin de salade, on grillera des brochettes, on boira du champagne, ça te tente?
Jadore lidée, je suis partante. Jarriverai chez toi, on partira de là.
Le lendemain matin, elles foncent sur lautoroute enneigée, sarrêtant en chemin au Carrefour. Igor revient dun vol, six mois ont filé comme un éclair. La maison les accueille, coiffée dun épais manteau blanc, le vent sengouffre dans les recoins. Mais Igor adore son foyer, ce nest pas un problème. Le feu crépite, le balai aspire la poussière, la terrasse se nettoie en trente minutes.
Il descend au hangar, sort une boîte contenant le sapin et un coffre à décorations. Il décore patiemment le conifère, accrochant boules de verre, glaçons et pommes de pin. Ces ornements, dorigine allemande, scintillent comme des flammes, loin du plastique terne. Au fond du coffre repose le père Noël, fier, vêtu dun habit richement orné de perles et de dentelle, rappelant le costume royal de lhiver.
Nous voilà tout seuls, soupire Igor.
Capitaine de la flotte marchande, il passe six mois en mer puis six mois à la terre ferme. Il a grandi chez ses parents, le plus jeune de trois, son frère a vingtetun ans de plus, sa sœur quinze. Tous servent dans la marine, ils restent en contact malgré la distance. Quand leurs parents décèdent les uns après les autres, un nouveau contrat laide à surmonter la solitude.
Sa mère, avant de partir, le caresse la tête et lui dit: Marieztoi, mon fils, je ne veux pas que tu restes seul.
Maman, mon travail ne me le permet pas, répond-il, mais je ne suis pas contre.
Jessaierai daider, répond-elle doucement.
Comment? Pas de nouvelles copines, je te prie, plaisante Igor.
Non, dit-elle en riant, je penserai chaque jour à ton bonheur.
Igor contacte son frère et sa sœur, les invitant à passer le Nouvel An chez lui. Tous deux ont déjà leurs plans, les billets sont épuisés, mais ils promettent de venir après les fêtes.
Irène et Aurélie parcourent la rue, scrutant les façades.
Le voilà! regarde cette maison, on dirait un petit palais, dit Irène, souriante.
Ce nest pas un habitant, cest un voisin sympa qui a chauffé la maison pour notre arrivée, explique Aurélie, en ouvrant le portail.
Igor épluche des pommes de terre quand on frappe à la porte. Deux jeunes femmes, lune plus jeune et radieuse, lautre un peu plus âgée et mélancolique, entrent.
Bonjour, nous voilà, puisje?
Je suis Aurélie, nous venons de Nina, répond la plus jeune.
Entrez, dit Igor, sécartant.
Nous voulons rester ici pour le Nouvel An si cela vous convient, sexclame Aurélie en admirant le sapin décoré.
Bien, venez prendre du thé, et si vous voulez, on ira faire les courses, la boutique nest quà trente kilomètres, propose Igor.
Vous resterez avec nous? demande Irène, surprise.
Aucun autre projet, répond Igor avec un sourire.
Irène finit son thé près du feu. Igor et Aurélie viennent de repartir lorsquun appel sonne.
Cest Yvan?
Jai une femme qui perd la tête, se plaint le téléphone.
Pas de dispute, cest le réveillon, répond Irène.
Tu veux quoi? demande Yvan, six mois de disputes.
Jai changé de niveau, passe de la casserole lente à lautocuiseur, répond-elle, essayant de le convaincre.
Yvan promet de venir dans cinq minutes. Irène enfile son manteau, sort, mais le téléphone sonne à nouveau.
Où? que faistu?
Je suis devant la porte, il ny a personne, répond Yvan, la porte est fermée.
Irène sonne à la porte dAurélie.
Aurélie, connaistu la blague du GPS?
Laquelle? demande Aurélie en posant les sacs.
« Chéri, tu as activé le GPS?» répondil, « Oui, pour aller à Rostov.» « Bien, je suis à Rostov!» Où astu tapé ladresse?
« Nikolskoï, rue des Pins 7», répondelle.
Irène comprend, le regard plein despoir.
Igor, pourriezvous nous indiquer ladresse exacte? si vous nêtes pas contre que mon mari vienne aussi?
Pas de problème, répond Igor en aidant Aurélie à enlever son manteau.
Yvan arrive quelques heures avant le son des douze coups. Il écoute brièvement le récit dIrène, ils se serrent la main, la conversation se fait naturellement.
Cette nuit de Nouvel An est merveilleuse. Yvan tient la main de sa femme comme il le faisait il y a plus de vingt ans, elle sourit, paraît aussi jeune que sa sœur. Aurélie, elle, croit que les miracles existent. Igor et elle partagent le même sentiment.
Le soir suivant, Irène et Yvan rentrent chez eux, promettant de revenir le cinq janvier pour rencontrer la famille dIgor.
Quand Aurélie sendort, Igor revit le rêve de la veille : un vieil homme vêtu de fête marche avec sa mère, qui paraît jeune sur une photo dalbum. Ils traversent un jardin enneigé, discutant doucement.
Alors, satisfaite, ma chère? demande le vieil homme en plaisantant.
Je ne sais même pas comment te remercier, répond-elle, en se rappelant le lapin en massepain que le grandpère lui avait offert quand elle avait six ans.
Ce nétait pas moi, cétait ta grandmère, répond le vieil homme.
Vraiment? Elle ma dit que cétait de toi, elle ne mentait jamais.
Le souvenir persiste, le miracle semble réel.







