Sur accord mutuel

Cher journal,

Jai retiré la casserole du feu, le plumeau de la main encore suspendu au-dessus de la plaque, pour vérifier que je navais pas laissé la zone de cuisson allumée. Le bouillon de poulet murmurait doucement, parfumé aux feuilles de laurier. Il était neuf heures moins vingt. À neuf heures, Amandine devait arriver avec les enfants.

Jai rangé machinalement la serviette en papier sur la table, poussé la petite boîte de bonbons un peu plus près du bord. Dans ma tête tournait encore la discussion dhier sur la messagerie. « Maman, on doit parler du planning, sinon tout part en vrille », avaisje écrit, le ton un peu trop sévère, presque professionnel. Mais je narrivais pas à le dire autrement. Trop de choses sétaient accumulées.

Les deux derniers mois, jai vécu au jour le jour. La crèche a fermé pendant la pandémie, le rapport dAmandine au travail a été reporté, Sébastien a changé dhoraire. Un jour, jemmène les petits chez le pédiatre, le lendemain, je les récupère à la garderie, puis je les surveille le soir. Jaime Sacha et Solène dune façon presque douloureuse, presque physique. Mais à la fin de la journée, jai le bourdonnement dans les tempes et la tension qui monte.

Hier, Amandine a réagi rapidement : « Oui, maman, daccord. Je ne sais plus vraiment quand je peux compter sur toi et quand non. » Ce « quand non » ma soulagée: au moins ma fille admet quun refus est possible.

Le coup de sonnette a retenti pile à neuf heures. Jai essuyé mes mains sur le torchon et suis allée ouvrir.

« Baaaah! » Sacha a foncé le premier, menlaçant à la taille jusquà ce que je vacille presque. « On regarde un dessin animé? »

« Salut dabord, petit garnement », a lancé Amandine, entrant derrière elle avec Solène dans les bras et un sac lourd sur lépaule.

Jai embrassé Solène sur le crâne, aidé à enlever les manteaux, les ai suspendus aux crochets. Le vestibule sest fait étroit et bruyant. Un mélange de chaleur familière et dappréhension légère menvahissait. Il faut parler.

« Entrez, la soupe est presque prête », aije annoncé. « Puis on sassoit et on discute. »

Amandine a hoché la tête comme si elle venait de se rappeler le sujet.

Autour de la table, les enfants se sont empressés à engloutir leurs assiettes: Sacha réclamait une deuxième portion, Solène étalait la soupe sur le bord de la cuillère. Les adultes mangeaient plus lentement. Jai remarqué les cernes sous les yeux dAmandine, ses cheveux attachés en un chignon désordonné, la trace dun oreiller sur la joue.

« Tu dors un peu? » ne pouvant plus me contenir, aije demandé.

« Quand je peux, » a répondu Amandine, en se nettoyant les lèvres. « Allez, allons droit au but, sinon on repartira dans la cuisine et on repoussera tout encore. »

Jai inspiré profondément.

« Jai une proposition, » aije commencé. « Je peux prendre Sacha à la garderie les lundis et mercredis, et le garder le vendredi soir si vous avez besoin de sortir. Mais pas tous les jours, et surtout pas la nuit. »

Amandine a posé sa cuillère, sest essuyée les lèvres.

« Et le mardi, jeudi? » atelle demandé. « Nos emplois du temps changent tout le temps avec Sébastien. »

« Exactement, cest justement le problème, » aije répliqué doucement. « Jai besoin de mon propre créneau. Je travaille à mitemps, jai mes propres projets, je ne peux pas être en alerte permanente. »

Amandine a haussé légèrement les sourcils.

« Maman, tu disais toujours que tu tennuyais toute seule, » atelle lancé, un petit piqûre dans le cœur.

Jai senti la brûlure de ces mots. Javais passé des soirées à écouter les disputes qui venaient de lappartement voisin, pendant que la télé bourdonait le même vieux journal.

« Je mennuie quand vous ne venez pas pendant des semaines, » aije avoué. « Mais cela ne veut pas dire que je veux vivre selon votre planning. Jai besoin de savoir à lavance quand je dois moccuper des enfants et quand je peux me rendre à mon rendezvous chez le médecin, me faire les ongles, retrouver une amie. »

Le mot « ongles » ma paru ridicule, mais Amandine na pas souri, elle a simplement serré les lèvres.

« Tu veux donc un planning précis? » atelle confirmé.

« Oui, un planning clair pour tout le monde. Si jamais vous avez une urgence, appelezmoi, on sarrangera. Mais pas comme jeudi dernier, quand tu as appelé à huit heures du matin pour me dire que je devais récupérer Sacha parce que vous naviez pas le temps. »

« Mais on navait vraiment pas le temps, » sest défendue Amandine. « On a eu une réunion de dernière minute. »

« Je comprends, » aije répondu. « Mais ce jourlà, javais déjà un rendezvous chez la coiffeuse. Jai dû annuler. »

Amandine a soupiré, le regard perdu dans son assiette. Sacha a saisi un bonbon, et jai déplacé la boîte plus loin.

« Daccord, essayons. Lundi, mercredi, vendredi soir. Si on a besoin du mardi, on cherche une nounou ou on prend un jour de congé. »

Le mot « nounou » ma surprise: je navais jamais imaginé que ma fille aurait les moyens den engager une.

« Vous pourriez le financer? » aije demandé.

« Pas tous les jours, bien sûr. Parfois, et pas forcément plusieurs heures daffilée. On verra, » atelle répondu.

Jai hoché la tête, un mélange de soulagement et de culpabilité sest installé. Javais limpression de trahir ma propre fonction de grandmère.

Après le repas, Amandine a emmené les enfants jouer dans la salle, pendant que je lavais la vaisselle, écoutant leurs rires. Sacha éclatait de rire, Solène babillait dans son petit langage. Je me surprenais à vouloir tout annuler, à dire: « Daccord, vivez comme avant, appelez-moi à tout moment. » Mais je repensais à la soirée où, il y a deux jours, je mesurais ma tension, pensant que jaurais encore des années avant davoir besoin de soins.

Quand Amandine sapprêtait à partir, nous avons revu le planning. Elle a noté sur son téléphone: « Grandmère: lun, mer récupère, ven soir ». Jai regardé cette ligne, sentant un petit soulagement se placer.

Mardi suivant, le téléphone est resté muet. Je me suis réveillée sans alarme, bu une tasse de thé, fais quelques exercices, puis je suis partie travailler dans mon petit salon de coiffure du quartier. En chemin, je suis passée à la pharmacie et acheté les comprimés pour la tension que je reportais depuis longtemps.

Dans le salon, le radio jouait en fond, ma collègue Olga feuilletait un magazine.

« Alors, grandmère, encore en affaire? » ma-telle souri en me voyant changer dun tablier à lautre.

Jai souri, mais le mot « grandmère » ma frappée: plus aucun autre titre ne me convenait.

« Aujourdhui pas de petitsenfants, » aije répondu. « Jai mon planning. »

« Cest comment? » a demandé Olga, intriguée. « Tu refuses de garder? »

Un malaise sest installé. Dans ma génération, on ne se refusait pas. On aidait comme on pouvait, sans trop en parler.

« Pas un refus, mais un accord. Jai des jours où je suis libre, dautres où je suis avec les enfants, » aije expliqué.

Olga a hoché la tête.

« Cest bizarre, chez moi ma bellemère aide parfois, mais je ne la mets pas à lheure. Ce sont les proches »

Je suis restée muette, sentant que son commentaire venait dun monde qui ne me concernait pas.

Vers midi, est arrivée la cliente habituelle, Madame Tamara. En lui retouchant la frange, elle a parlé de ses enfants et petitsenfants.

« Ma petite fille me laisse tout le poids, je ne sais plus comment refuser. Mais que faire, cest du sang, » a-telle soupiré.

« Et si vous établissiez un planning? » aije suggéré doucement. « Pour que chacun sache ce qui est prévu. »

Elle a haussé les épaules.

« Un planning? Je ne suis pas une étrangère, je continuerai daider tant que je le pourrai. »

Ses mots mont brûlé les oreilles comme une réprimande. Jimaginais déjà les commérages autour de la cuisine: « Nathalie sest fait son planning, la grandmère à lheure. »

Le soir, de retour chez moi, jai mis leau à bouillir et me suis assise dans le salon. Le téléphone restait silencieux. Ni Amandine, ni personne navait appelé. Le silence était étrange. Jai allumé la télévision, mais je lai aussitôt éteinte. Jai repris le livre que je remettais à côté, mais les mots ne sy sont pas accrochés.

Des phrases résonnaient dans ma tête: « Ce sont les proches », « Tant que les forces restent », et surtout: « Jai besoin de mon temps ». Je pensais à ma mère, celle qui, dans son petit appartement, soccupait de nous pendant que je faisais deux postes. Elle navait jamais demandé de planning, je navais jamais pensé à ma fatigue.

Le mercredi, comme prévu, je suis allée chercher Sacha à la garderie. Arrivée un peu en avance, jai pu le changer tranquillement. Lair sentait les manteaux denfants et un parfum de compote. Lanimatrice, jeune au coupe courte, ma souri.

« Ah, Sacha aujourdhui avec sa grandmère, quelle chance! »

Sacha a sauté dans mes bras.

« Maman, demain tu viens? » atil demandé, pendant que jajustais la fermeture de son manteau.

« Demain, cest papa ou maman qui vient, » aije répondu doucement. « Moi, vendredi. »

« Pourquoi pas demain? » atil insisté.

« Parce que jai dautres choses, » aije expliqué. Il a froncé les sourcils, puis sest distrait avec deux garçons à côté. Jai soupiré. Expliquer aux adultes est plus simple quaux enfants.

De retour à la maison, nous avons fait des crêpes, dessiné avec des feutres, joué aux voitures. Le soir, je ressentais une fatigue agréable, pas celle qui tourne la tête. À six heures, Amandine est venue, a récupéré son fils, ma remerciée. Tout semblait suivre le plan.

Deux semaines se sont écoulées ainsi. Le planning fonctionnait: lundis et mercredis, je récupère Sacha; les vendredis soirs les deux enfants viennent, et les parents peuvent sortir. Parfois, Amandine demande un échange de journée, mais elle essaie de se débrouiller ellemême. Japprends à dire: « Aujourdhui, je ne peux pas, cherchons une autre solution », et mon cœur se serre à chaque pause dans la conversation.

Les réactions autour de moi varient. Ma vieille amie Galia, avec qui je faisais parfois les courses, ma encouragée:

« Tu fais bien, sinon ça te mettrait la pression. Tu nes pas de fer. »

Je nai jamais eu limpression dêtre de fer. Au contraire, je me sens fragile, mais ses mots mont un peu réconfortée.

En revanche, la voisine du dessous, Nadine, ma interpellée à lentrée, les sacs à la main.

« Tu cours toujours vers tes petitsenfants, hein? Chez moi ils viennent rarement, on ne minvite pas. Cest dommage. »

« Aujourdhui, je ne vais pas chez eux, » aije rétorqué. « Nous avons notre planning. »

« Un planning? Tu vas leur donner des heures de visite? » atelle lancé, riant dun ton qui sentait la moquerie. Jai tenté de sourire, mais une pointe de douleur ma traversée. Jai mis les sacs sur le comptoir, lavé des pommes déjà propres, perdant un instant dans mes pensées.

Le vendredi suivant, Amandine est arrivée un peu plus tard que prévu: au lieu de six heures, sept heures moins quinze. Jattendais, anxieuse, regardant par la fenêtre. Quand elles sont enfin entrées, les enfants débordaient dénergie, Amandine était décoiffée.

« Pardon, le trafic était infernal, » atelle soufflé en franchissant le seuil. « On pourra les récupérer demain un peu plus tard? On a des amis qui nous attendent après le film. »

« Jusquà quelle heure? » aije demandé en aidant les enfants à déchausser.

« Vers onze heures du soir. »

Jai jeté un regard à Solène, qui traînait déjà des jouets dans la chambre, et à Sacha qui réclamait son dessin animé. Je pensais à mon rendezvous chez le médecin à neuf heures le lendemain.

« Jai un rendezvous à neuf, je peux vous déposer, mais rester jusquà onze, cest impossible, » aije dit.

Amandine a froncé les sourcils.

« Tu fais trop strict. Le médecin, ce nest pas un cinéma, on peut déplacer, non? »

« Jai déjà reporté deux fois, » aije murmuré. « Jai besoin dy aller. »

« Et alors? Que faisje? Nous sortons rarement, je pensais que tu comprendrais. »

Un nœud sest formé dans ma poitrine. Jai voulu dire: « Daccord, restez, je marrangerai », mais je me suis rappelée les comprimés pour la tension, le tensiomètre qui affichait des chiffres trop élevés. Je me suis souvenu de la fois où jai failli tomber du bus en portant les deux enfants et un sac plein de courses.

« Je comprends, mais jai aussi des obligations que je ne peux plus repousser, » aije déclaré. « Vous avez raison, je ne veux pas vous laisser tomber, mais je ne peux pas rester indéfiniment. »

Amandine est restée muette, puis a repris dune voix plus dure: « Bon, on verra. »

Elle est partie, laissant derrière elle un parfum de parfum et une incompréhension. Les enfants ont rapidement détourné mon attention vers leurs jeux, mais la phrase « Je pensais que tu comprendrais » tournait en boucle dans ma tête.

La nuit, le sommeil ma échappé. Jai rêvé être à larrêt de bus avec les deux petits, trois sacs, le bus qui passe sans sarrêter. Jai crié, agité les bras, mais le conducteur continuait son chemin comme si je nexistais pas.

Le matin suivant, jai rassemblé les enfants et jai appelé Amandine.

« Je pars, je serai chez vous dans une demiheure, puis je file chez le médecin, » aije annoncé. Une respiration lourde sest faite entendre de lautre côté.

« Daccord, » atelle répondu brièvement.

En arrivant, le mari de Amandine, Sébastien, ma ouvert la porte, en pyjama, une tasse de café à la main.

« On pensait que vous dormiriez encore, » atil plaisanté, se dirigeant vers la salle de bain. « Amandine est sous la douche. »

Jai senti monter une irritation: ils croyaient que javais du temps supplémentaire, alors que javais organisé mon matin autour de mon rendezvous.

« Jai bien dit que jai un rendezvous, » aije rappelé. « Merci de le respecter. »

« Oui, oui, Amandine ma dit, » atil répondu. « Merci davoir gardé les enfants. »

Il a pris Solène, Sacha a couru dans lappartement. Je ne suis pas restée.

« Je file, » aijeJe quittai lappartement en tenant la porte ouverte, le cœur plus léger, sachant que le tableau était enfin esquissé et que chaque jour offrirait la possibilité de le redessiner.

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Sur accord mutuel
– Où est ta maman ? – Elle m’a dit de l’attendre ici, mais elle n’est pas encore revenue. Il y avait foule. Certains montaient dans le train, d’autres attendaient son arrivée. Une petite fille regardait les voyageurs en murmurant : « Maman, où es-tu ? » Un homme s’approcha de la fillette, lui donna une barre de chocolat et demanda : — Tu es à qui ? — À ma maman… — Comment tu t’appelles ? — Oui ! Bérénice. — Où est ta maman ? — Elle m’a dit de l’attendre ici, mais elle n’est pas encore revenue. Un petit papier dépassait de la poche de la fillette. L’homme le prit et lut : « Si tu lis ce mot, c’est que tu es une bonne personne. Ma fille s’appelle Bérénice. Elle est née le 22 juin 2002. Je confie volontairement ma fille. Tu peux l’adopter ou la placer à l’orphelinat. Pardonne-moi. La vie réserve parfois des épreuves. » L’homme ôta son béret et se gratta la tête. Avec la fillette, il se rendit au commissariat. Depuis seize ans, Bérénice vit seule. Elle étudie à l’université et travaille à mi-temps pour survivre. Personne ne l’a jamais adoptée — toute son enfance s’est passée à la maison d’enfants. Toutes ces années, la pauvre jeune femme a rêvé de retrouver sa mère. Elle n’en voulait pas à sa mère, elle souhaitait seulement la regarder dans les yeux. Sur les conseils d’une amie, elle a contacté des associations qui réunissent les familles, il existe même des émissions télé. Au début, l’idée lui semblait absurde, mais elle s’est dit qu’elle n’avait rien à perdre. Il ne lui restait plus qu’à attendre. Six mois plus tard, elle reçoit un appel : on l’invite à une séance photo. Bérénice sautait de joie jusqu’au plafond, espérant que les producteurs avaient retrouvé sa maman. Quelques mois plus tard, Bérénice s’est rendue à Paris. Sa meilleure amie l’accompagnait. Pour Bérénice, l’enregistrement passa à toute vitesse — elle attendait le résultat avec impatience. Se demandant qui avait répondu à son annonce, elle entendit alors l’animateur déclarer : — Nous appelons Christophe. Sur scène arriva un garçon de 10 ans, déclarant être son frère. Sa maman lui avait raconté qu’il avait une petite sœur, Bérénice, mais qu’elle avait été confiée à l’orphelinat. — Avec qui es-tu venu ? demanda la présentatrice. — Avec ma grand-mère. Ma maman est décédée l’an dernier. La grand-mère entra dans le studio. Elle prit Bérénice dans ses bras et murmura : — Pardonne-moi, mon enfant. Je ne te quitterai plus jamais !