Tu sais, le 31 décembre, ma bellemère a débarqué à la porte de mon appart à Paris et a immédiatement commencé à réorganiser ma cuisine comme si cétait son domaine.
Remets tout le mayo à sa place, tout de suite! Tu as perdu la raison? Qui met autant de mayo dans une salade? Ça va nous rendre le cœur gras!
Clémence sest figée, la cuillère encore à la main, le sang bouillonnant dune irritation qui menaçait de déborder plus fort quune soupe qui déborde sur le feu. Madame Valérie, sa mèreinlaw, trônait dans lembrasure, vêtue dune robe de velours chic, sur laquelle elle avait déjà enfilé un vieux tablier usé, sorti de nulle part de son sac.
Valérie, j’essaie de rester calme, même si mes doigts serrent la poignée de la cuillère comme des griffes, a lancé Clémence en tentant de parler posé. On avait dit que vous arriveriez à dix heures, à table. Il nest que deux heures de laprèsmidi, jai mon planning minute par minute.
À dix! a ricanné la bellemère, en sengouffrant dans la cuisine, poussant Clémence dun côté du plan de travail. Jai senti au fond de mon cœur que quelque chose tournait mal sans moi. Et je ne me suis pas trompée! Qui a découpé les carottes en morceaux de match pour la salade? Des cubes pour un cheval, pas pour des humains!
Elle a attrapé le bol de carottes déjà taillées, a scruté le contenu dun air critique et a cligné la langue, secouant la tête comme si elle venait de découvrir des déchets radioactifs dans la salade. Dehors, la neige épaisse et duveteuse tombait, dessinant le tableau parfait du Nouvel An, mais dans la cuisine, la tension montait à chaque seconde. Le 31 décembre était toujours pour Clémence un marathon, même si elle aimait ce jour: lodeur du sapin mêlée à la viande rôtie, le brouhaha et lexcitation du réveillon. Jusquà cet instant.
Les carottes sont parfaitement coupées, a déclaré fermement Clémence, tentant de récupérer le bol. Donnezmoi, sil vous plaît. Il faut encore que je marine le canard.
Le canard? a flamboyé Valérie, comme si elle venait dentendre un sacrifice. Mon Dieu, Clémence, tu vas encore faire ce canard caoutchouteux? Lan passé, Serge sest presque cassé une dent. Allez, jai apporté une belle épaule de porc, on va la taper à la hache, ça deviendra du mou; mets ton canard au congélateur, on le donnera aux chiens du quartier.
Clémence a senti un nœud se former dans sa gorge. Ce canard était spécial: fermier, acheté à la périphérie, mariné depuis hier soir dans du miel et des oranges. Lan passé, le «caoutchouc» était venu parce que Valérie, pendant son absence, avait monté le four au maximum, pensant que ça cuirait plus vite.
Pas de porc, a claqué Clémence, se plaçant entre la bellemère et le frigo. Le menu est fixé. Nos amis arrivent, ils adorent mon canard.
À ce moment-là, Serge a fait irruption, en chaussons, le regard à moitié endormi, une tasse de café à moitié vide à la main.
Salut maman, pourquoi tes là si tôt? a bâillé il, sans remarquer latmosphère électrique.
Bonjour, mon fils, la voix de Valérie est passée du ton de juge à un souffle sucré. Je suis venue aider ta femme. Elle sest embrouillée, elle coupe les carottes à la vavie, elle veut faire un canard trop dur. Je propose du porc, à la façon de grandmère, à lail, avec une petite sauce au fromage.
Serge a gratté sa nuque, jetant un regard entre sa femme furieuse et sa mère débordante denthousiasme.
Bon le porc de maman est toujours bon, Clémence. Peuton garder le canard pour Noël?
Ce petit «trahison» du mari, même anodine, a percé le cœur de Clémence plus fort quun couteau émoussé. Elle a inhalé profondément, sentant le mélange de vanille et de lessive qui émanait de Valérie. Dans sa tête, des scénarios se bousculaient: faire une scène, chasser la mère, pleurer. Mais elle a choisi autre chose.
Vous avez raison, Valérie, a murmuré Clémence, étonnamment calme.
Valérie, les mains déjà sur le frigo, sest arrêtée, surprise. Serge a haussé les sourcils, aussi.
Sérieusement? a demandé Valérie, méfiante.
Absolument, a répliqué Clémence en dénouant le tablier. Je ne sais rien faire, alors oui, les carottes sont trop grosses, le canard est dur, je manque de mayo. Le Nouvel An, cest une fête de famille, tout doit être parfait, surtout pour notre fils chéri.
Elle a suspendu le tablier sur le dossier dune chaise, dun geste fluide comme un chirurgien qui finit son opération.
Questce que tu fais, Clémence? a demandé Serge, intrigué.
Je laisse la place à la professionnelle, a souri Clémence, fixant Valérie droit dans les yeux. Madame Valérie, la cuisine est à vous. Tout est dans le frigo, le porc vous attend dans votre sac. Faites comme vous lentendez, pour que Serge se régale. Quant à moi je vais prendre un bain, me détendre un peu. Trois heures à cuisiner, ça ma épuisée.
Parfait, alors! sest réjouie Valérie, en semparant du tablier. Allez, ma petite, ne te mets pas en travers. Je vais mettre de lordre rapidement. Serge, sors le hachoir, on va hacher la viande pour des steaks, puisque le canard est annulé!
Des steaks? En plein réveillon? a demandé Serge, dubitatif.
Maison, juteux, ne discute pas avec la mère! a rétorqué Valérie.
Clémence a quitté la cuisine, claquant la porte derrière elle. Par la vitrine, elle a vu Valérie balayer les carottes découpées dans la poubelle, marmonnant à propos du «nourriture de porc». Le cœur serré, elle sest dirigée vers la chambre, a attrapé le livre quelle voulait lire pendant les vacances, a sorti ses patchs pour les yeux et sest glissée dans la salle de bain.
Le verrou a claqué, la coupant du bruit extérieur. Elle a rempli la baignoire deau chaude, ajouté une mousse généreuse, mis de la musique relaxante sur son téléphone et sest laissée envelopper par la chaleur. Dabord, la colère la faisait trembler, elle imaginait Valérie remettant en place ses épices, cuisinant à lhuile de tournesol quelle déteste, déplaçant les salades dans des vases en cristal. Puis, le bain a détendu son corps, les pensées se sont calmées. Au final, elle sest dit que ce nétait «juste de la bouffe». Si Serge veut des steaks gras et une salade à la mayo, cest son choix. Au moins, elle passerait le Nouvel An sans tête rouge et mal de dos, mais reposée.
De lautre côté de la porte, la cuisine était un vrai bazar. On entendait le cliquetis du couteau, la voix autoritaire de Valérie :
Serge, où est la râpe? Pourquoi elle est si émoussée?
Serge, pourquoi le four grince? Comment on le coupe?
Serge, pourquoi la grande poêle est allée au fond? Cest du téflon?
Clémence a augmenté le volume de la musique, mis un masque de beauté et fermé les yeux.
Deux heures plus tard, leau refroidissait. Enroulée dans un peignoir duveteux, elle a sorti la salle de bain. Lappartement sentait le mélange doignon grillé, de gras de porc et de chlore, comme si Valérie avait décidé de désinfecter tout le monde.
Dans le couloir, Serge, épuisé, portait un t-shirt avec une tache de graisse, les cheveux en bataille.
Clém, tu vas tard? Aidemoi, elle ne comprend rien au four! Le mode convection est parti, tout brûle en haut et cest cru en bas.
Impossible, a feint Clém, ajustant son turban improvisé avec la serviette. Valérie vient de dire que je ne sais rien, alors comment je pourrais conseiller le réparateur? Je vais juste tout gâcher.
Assez, mon amour, a supplié Serge. Elle ma crié dessus trois fois pour avoir acheté les mauvais petits pois, elle a refait la salade «hiver» avec une couche doignon à la taille dun doigt. Je ne pourrai pas manger ça.
Ne ten fais pas, loignon cest des vitamines, a caressé Clém son visage. Je vais me coiffer, les invités arrivent dans trois heures.
Elle a disparu vers la chambre, laissant Serge seul face à lapocalypse culinaire. Des bruits de casseroles et un cri de Valérie ont retenti : «Mais questce que vous faites? Rien ne tient!»
Clém sest assise devant son miroir, sest maquillée doucement, a revêtu une robe vert foncé en velours, a coiffé ses cheveux en boucles soignées. Au lieu de courir entre le four et la table, le visage qui lui renvoyait du miroir était calme, assurée.
À trente minutes du réveillon, elle est entrée dans le salon. La table était dressée, mais le style de Valérie était éclectique: assiettes dépareillées sorties dun vieux service, serviettes en papier empilées au milieu, saladiers en cristal soviétique remplis à ras bord dune mayo épaisse.
Au centre trônait la pièce de porc, toute carbonisée aux bords, le milieu noyé dans du gras fondu. À côté, des steaks légèrement brûlés.
Valérie, assise sur le canapé, sessuyait le front avec un éventail de serviettes, son élégant habit de velours froissé, les cheveux en désordre.
Ah, je suis épuisée, a soufflé en voyant Clém. Vos ustensiles sont capricieux, le four un sacré animal, les couteaux émoussés. Mais jai tout refait! Jai transformé le gelée en aspic, ajouté de la gélatine, et lolivier est maintenant avec du saucisson, pas votre poitrine de poulet sèche.
Merci infiniment, Valérie, a souri Clém, prenant place. Vous avez vraiment sauvé la soirée.
Serge, assis dans un coin, regardait son téléphone, lhumeur loin dêtre festive.
La porte a sonné. Kévin et Marion, des amis du couple, sont entrés.
Bonne année! a crié Marion, apportant lair glacial et un parfum coûteux. Clém, tu es rayonnante! Lodeur cest du vrai cocooning!
Les convives se sont installés, ont débouché le champagne.
Allez, on accueille la nouvelle année! a lancé Kévin. Clém, jai rêvé toute la journée de ton canard. Je me souviens de la façon dont tu le prépares, on se lèche les doigts!
Un silence gêné. Serge a avalé un verre.
Ce soir, cest le menu maison de maman, a-il balbutié. Du porc à la maison.
Marion a haussé les sourcils, mais a gardé le silence. Valérie, ravivée, a commencé à servir.
Mangez, mangez! Voici ma salade, authentique, à lancienne! Pas besoin de crevettes ou davocat, lessentiel cest dêtre rassasié!
Kévin a piqué la salade «hiver» avec sa fourchette.
Mmm très oignoné, a-t-il commenté, tout en buvant de leau.
Marion a goûté le porc, peinant à mâcher la viande sèche.
Intéressant, très… bien cuit, at-elle noté diplomatiquement.
Clém sest redressée, sirotant un verre de vin blanc, ne mangeant pas le plat, simplement observant le visage de son mari. Serge mâchait le steak comme sil était une semelle usée, lançant des regards coupables à sa femme. Il était honteux devant les invités, honteux du repas raté, honteux de sa mère qui criaitait comment elle avait «sauvé» le dîner.
Et notre chère Clém, a marmonné Valérie, légèrement éméchée par la liqueur quelle avait apportée, elle ne fait plus rien, cest la maman qui se met aux fourneaux. Les jeunes daujourdhui sont fainéants
Maman, arrête, a tronqué Serge.
Questce que jai dit? sest étonnée la bellemère. Je dis la vérité! Tu restes là comme une reine, sans bouger!
Valérie, a intervenu doucement Marion, repoussant son assiette à moitié intacte. Clém est une hôte formidable, on adore ses plats. Si elle se repose aujourdhui, cest quelle le mérite, elle travaille comme une bête toute lannée.
Oh, le boulot au bureau, ce nest que du papier! a balancé Valérie.
Clém est restée muette, savourant le moment. Les assiettes vides parlaient plus que les mots.
À lapproche des douze coups, Serge sest levé, est allé à la cuisine, est revenu avec une boîte couverte de papier aluminium et quelques bocaux.
Je viens de me rappeler, a-t-il annoncé, quon a du caviar, du saumon rouge que Clém a acheté, des fromages.
Il a rapidement préparé des canapés, disposé les tranches. Les invités se sont animés. Marion a remercié pour le canapé au caviar.
Au fait, a regardé Serge, le regard lourd, «Jamais je nai mangé un canard aussi bon», «Lan prochain, cest toujours Clém qui cuisine, ou on va au resto?»
Valérie a pâli, outrée.
Tu tu le dis à ta mère? Après tout ce que jai fait aujourdhui
Maman, merci pour votre aide, a dit Serge dun ton ferme. Mais Clém cest la cheffe ici. Cest la dernière fois que vous commanderez.
Valérie a pincé ses lèvres, rougeur sur le visage. Elle voulait protester, peutêtre pleurer, mais en voyant la table pleine de convives qui ne la regardaient pas avec pitié, elle sest tue, se repliant sur son plat de gelée.
Les douze coups ont retenti. Tout le monde a trinqué, a formulé un vœu. Clém a souhaité que ses limites restent aussi solides quaujourdhui.
Quand les invités sont partis, il était déjà trois heures du matin. Valérie, se plaignant de migraine et denfants ingrats, est allée dormir sur le canapé du salon.
La cuisine était un champ de bataille: vaisselle sale, taches de gras sur les murs, farine éparpillée au sol. Serge se tenait au milieu, les yeux remplis de culpabilité.
Clém pardonnemoi. Jai été idiot.
Clém sest approchée, la serréJe lai embrassé, lui ai murmuré que, quoi quil arrive, notre amour resterait le vrai festin de nos NouvellesAnnées.






