J’ai refusé de laver une montagne de vaisselle pour les proches de mon mari après les douze coups de minuit.

Mazarine, où sont les tartelettes au caviar? Les invités sont déjà assis, la table est vide! Tu me fais honte devant les beauxparents? Valentine Dupont, la bellemère, se tenait dans lembrasure de la cuisine, les mains plantées dans les hanches de sa robe en lamé scintillant.

Mazarine, en arrachant la mèche collée à son front, manqua de faire tomber le plat de viande à la française. La chaleur du four caressa son visage, interrompant un instant le parfum de mayo et de légumes bouillis qui, depuis le matin du trenteetun décembre, semblait sêtre imprégné dans les murs de lappartement du 5ᵉ arrondissement.

Valentine, le caviar est au bas du frigo, sur létagère inférieure. Je nai pas le temps, la viande se brûle, balbutia Mazarine, essayant de garder un ton calme alors que son cœur tambourinait de panique. Peutêtre que Sophie pourra aider? Elle est toujours sur son téléphone.

Sophie est épuisée, elle rentre tout juste du travail! lança la bellemère, sengouffrant dans la cuisine et ouvrant les casseroles dun geste théâtral. Et puis, elle vient avec les ongles tout neufs, version nouvelleannée. Toi, tu es lhôtesse, cest ton devoir daccueillir les convives comme si la table allait exploser. Nous venons de lautre bout de la ville, embourbés dans les bouchons.

Le vacarme du téléviseur transperçait le salon ; pour la millième fois, le présentateur JeanLuc Voltaire senvolait vers Lille, et les rires tonitruants de la sœur de Mazarine résonnaient. Sur le canapé, le mari de Mazarine, Sébastien Lefèvre, balayait les chaînes dun geste nonchalant tandis que leurs neveux, deux jumeaux turbulents nommés Louis et Henri, bondissaient du fauteuil au sol, provoquant un léger tremblement de terre imaginaire.

Mazarine saisit la boîte de caviar en silence. Ses mains tremblaient comme trahies. Toute la journée du trenteetun décembre semblait drapée dune brume : découpe, cuisson, friture, nettoyage. Sébastien avait promis daider, mais dès larrivée de sa mère, de sa sœur et des enfants, il se métamorphosa en «invité dhonneur» dans son propre appartement.

Et nhésite pas à mettre plus de beurre, il ne faut pas être avare, commenta la bellemère, planant au-dessus de la marmite. La dernière fois, cétait sec. Et le pain, pourquoi il est si épais? Il fallait prendre une baguette. Ah! Il faut tout apprendre Sébastien! Regarde la salade Mimosa, elle est trop pâle, sûrement trop cuite.

Sébastien apparut dans lencadrement, tenant un mandarine à moitié croquée.

Maman, tu vas trop loin! La salade est normale. Mazarine, dépêchetoi, les douze coups sonnent bientôt, on na même pas encore passé la vieille année comme il faut. Jai faim.

Il ne croisa même pas le regard de sa femme, qui, en même temps, tartinait des sandwiches, surveillait la viande et essayait de ne pas écraser Minou, le chat qui se débattait sous les pieds, terrifié par les cris des enfants.

Le festin débuta dans le chaos. Sophie, la sœur de Sébastien, sempara immédiatement de lattention, racontant à haute voix comment son mari, «malheureusement absent pour cause de mission importante», lui avait offert un tout nouvel iPhone. Les jumeaux semparaient de tranches de saucisson à mains nues, laissaient des miettes sur le tapis que Mazarine avait pourtant froté pendant deux heures la veille, et renversaient du jus sur la nappe fraîche.

Oh, ce nest rien, ce sont des enfants, balaya Valentine en essuyant la tache de jus de cerise avec un torchon. Tu laveras plus tard. Lessentiel, cest quils samusent. Sophie, metstoi des champignons, ceux du magasin, ils sont comestibles. Et les concombres, je crois que tu les as trop salés.

Mazarine était accroupie sur le bord de la chaise, entre la mort et la vie de la fatigue. Elle ne pouvait même pas avaler un morceau. Elle fixait la montagne de mets quelle avait préparée pendant deux jours pour son prime, sans percevoir le goût.

Levons nos verres à Sébastien! déclara la bellemère, brandissant une flûte de champagne. Quel homme, quel pourvoyeur, il soutient la famille, nous rassemble! Un vrai champion!

Sébastien sourit, gonflant les épaules. Mazarine sétouffa presque avec son soda. «Pourvoyeur», qui depuis six mois ne travaillait quà mitemps et se plaignait du sort, pendant que Mazarine prenait des missions freelance pour rembourser lhypothèque de lappartement. Elle resta muette, serrant la tige du verre plus fort.

Les minutes glissaient vers minuit. Le président diffusait son discours, les douze coups retentirent. Commencèrent les échanges de cadeaux.

Mazarine sortit de la cuisine de jolis paquets. Pour Valentine un coffret de soins antiâge, celui dont elle avait parlé le mois précédent. Pour Sophie un bon pour une parfumerie. Pour les neveux des ensembles de construction coûtant presque le prix dune aile davion. Pour le mari des écouteurs sans fil neufs.

Oh, merci, jeta Valentine dans le paquet. Une crème? Ça servira pour les talons, jimagine. Et nous avons un cadeau pour toi, Mazarine, prendsle.

La bellesœur, mâchant son sandwich, tendit à Mazarine un petit sachet en plastique. À lintérieur, deux maniques à leffigie dun cochon et un lot déponge.

Cest pour rendre la cuisine plus joyeuse! ricana Sophie. Symbole de lan? Ou pas? Peu importe, tout sert à la maison.

Merci, mâcha Mazarine, un goût damertume dans la gorge. Pas tant le prix du présent que lattitude démonstrative. «Ta place, cest la cuisine, voici les outils.»

Après minuit, la fête atteignit son apogée. La table ressemblait à un champ de bataille. Des assiettes crasseuses formaient des tours, les saladiers étaient à moitié vides, des os de poulet, des peaux de mandarines et des papiers de bonbons jonchaient le sol. Les enfants dormaient dans la chambre des hôtes, installés sur le lit conjugal sans demander lavis de Mazarine, tandis que les adultes senfonçaient sur le canapé pour regarder «Le Petit Feu».

Mazarine commença à rassembler la vaisselle sale, la transportant une à une vers lévier. La montagne grandissait. Des plats gras, des casseroles avec du purée séchée, des verres tachés de rouge à lèvres.

Valentine bâilla, ouvrant largement la bouche.

Quelle soirée! Sébastien, sersnous un autre thé, au citron. Et apportez le gâteau, on attend!

Mazarine resta figée, fourchette sale en main.

Lévier vient juste de bouillir, murmurat-elle. Vous pouvez le faire vousmêmes? Je trie la vaisselle.

Mazarine! lança la bellemère dune voix métallique. Tu proposes aux invités de se servir? Nous sommes en visite ou dans un self? Cest impoli.

Sébastien, les yeux collés à lécran, grogna :

Mazarine, faisle pour maman, ce nest pas si dur.

Mazarine versa du thé, coupa le gâteau, le distribua sur les soucoupes. Sophie en prit une part, en redemanda, puis protesta que la crème était trop grasse et la faisait nausée.

Vers deux heures du matin, les convives commencèrent à séclipser.

Il est temps daller au lit, déclara Valentine, se levant du canapé et sétirant. Sophie, tes enfants iront dans la chambre, nous nous installerons ici, le canapé sétend. Mazarine Mazarine, trouvetoi une place. Un coin cuisine, un fauteuil dans le hall?

Ma chambre est dans le salon, rétorqua Mazarine.

Mais il y a les enfants! Tu vas les réveiller? sindigna la bellesœur. Tu vas nettoyer de toute façon, il reste du travail jusquau matin.

Valentine acquiesça, observant le chaos.

Exactement. Mazarine, dépêchetoi, lave la vaisselle, essuie le sol, sinon demain on se lèvera dans la boue. Prépare le petitdéjeuner pour dix heures, fais des crêpes, Sophie adore les crêpes.

Ils se séparèrent. Sébastien embrassa sa mère, souhaita bonne nuit à sa sœur, et, en passant près de Mazarine, lui tapa lépaule :

Allez, ma chérie, ne traîne pas. Nettoie vite, il faut partir demain, on doit aller chez tante Nadine.

La porte de la chambre claqua. Linterrupteur du couloir crépita. Mazarine resta seule.

Le seul bruit était le ronron du réfrigérateur et le goutteàgoutte du robinet. Lévier était débordé. Sur le plan de travail, des tours dassiettes grasses. Les poêles craquaient sous la graisse. Sous ses pieds, les éclats dune boule de Noël brisée par les jumelles.

Mazarine contempla ses mains. Le vernis quelle avait appliqué la nuit précédente sécaillait déjà. Ses jambes bourdonnaient comme si elles allaient hurler.

«Nettoie vite», «Fais des crêpes», «Lave la vaisselle». Elle imagina leau qui jaillissait, le frottement infini, lodeur du liquide vaisselle mêlée aux restes de repas, le grattage du sarrasin collé, le sol à essuyer, la pâte à crêpes à pétrir, le sommeil qui la fuirait à jamais.

Un petit clic se fit entendre, discret mais clair, comme la rupture dune corde qui retenait son patience angélique depuis des années.

Mazarine ferma le robinet, sécha ses mains avec un torchon, retira son tablier et le suspendit au crochet.

Elle se posta au centre de la cuisine, contempla le champ de bataille. Des bouteilles à moitié vides, des tranches fanées, des serviettes souillées.

Non, déclarat-elle à haute voix.

Mazarine prit son pull préféré, le jeta sur ses épaules, éteignit la lumière, laissant la montagne de vaisselle sombrer dans lobscurité, puis traversa le couloir.

Le ronflement de Valentine séchappait du salon, les enfants poussaient des soupirs depuis la chambre, Sophie marmonnait. Sébastien, probablement endormi, se tenait au bord du sofa.

Mazarine chercha dans le placard une couverture chaude, un oreiller, et sortit sur le balcon vitré. Un vieux fauteuil confortable et un radiateur puissant lattendaient. Elle le mit à fond, ferma la porte du balcon, senveloppa dans la couverture et, pour la première fois en deux jours, ferma les yeux, sentant son corps se détendre.

Le premier janvier commença non pas avec lodeur des crêpes, mais avec le cri strident de Valentine.

Cest quoi ce bordel?!

Mazarine ouvrit les yeux. Le soleil transperçait les motifs de givre sur les fenêtres. Le balcon était chaud. Son téléphone affichait 11h du matin. Elle avait dormi près de neuf heures, un luxe inouï.

La porte du balcon souvrit, et Sébastien, en caleçon et débardeur, entra, les cheveux en bataille.

Mazarine, pourquoi tu es là? Maman crie, il y a il se tutomba en voyant le visage serein de sa femme. Tu dormais ici?

Oui, répondit-elle en sétirant, détendant les muscles engourdis. Bonne année, Sébastien.

Quelle année! La cuisine Tu nas rien rangé?!

Mazarine enfilait la couverture comme une couronne, traversa le salon, passa devant son mari.

La cuisine était exactement comme elle lavait laissée. Mais à la lumière du jour, la montagne de vaisselle paraissait encore plus menaçante, le parfum daliments stagnants était lourd et nauséabond.

Au centre, Valentine, la main sur le cœur, et Sophie, le visage crispé.

Tu tu te permets quoi? siffla la bellemère en voyant la bruine de vaisselle. On voulait juste prendre le thé, et voilà un porcherie! Où est le petitdéjeuner? Où sont les tasses propres?

Les tasses sont dans lévier, répliqua calmement Mazarine en se servant un verre deau filtrée. Elles sont sales.

Laveles! cria Sophie. Questce que tu faisais toute la nuit?

Je dormais. Comme vous.

Elle a dormi! poussa Valentine, lair hors dhaleine. Regardela, Sébastien! Nous sommes vos invités, et vous nous accueillez avec la boue et les odeurs! Tu es lhôte ou quoi? Tu nas aucune conscience? Une mère pressée

Mazarine posa le verre sur la table. Le bruit du verre contre le plan de travail fit un silence soudain.

Exactement, murmurat-elle, ferme mais douce. Vous êtes venus chez moi, pas dans un hôtel toutinclu, pas dans un restaurant avec serviteurs. Chez moi. Jai cuisiné deux jours, acheté les produits, dressé la table, vous ai servis toute la soirée.

Cest ton devoir de femme! hurla Sébastien, soutenant sa mère. Ne me déshonore pas! Prends un chiffon et range tout immédiatement. Les enfants ont faim!

Mazarine fixa son mari. Pour la première fois en cinq ans, elle le vit clairement: plus le petit ami qui flânait au parc, mais le garçon apeuré qui se plierait à la moindre injonction de sa mère.

Non, déclarat-elle.

Questce que «non»? demanda Sophie, confuse.

Je ne vais pas nettoyer. Je ne vais pas préparer le petitdéjeuner non plus. Je suis épuisée. Si vous voulez manger, le frigo est plein. Si vous voulez des assiettes propres, voici lévier, le liquide vaisselle, les éponges que tu mas si gentiment offertes hier, Sophie. À vous de les tester.

Un silence cristallin sinstalla. Valentine ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de la glace.

Tu tu nous chasses? susurrat-elle, dramatique. Fiston, tu entends? Elle nous coupe le pain! Elle force maman à laver la vaisselle!

Mazarine, tu exagères, intervint Sébastien, tentant de paraître sévère. Maman est invitée, Sophie est invitée. Et toi

Et moi, je suis la propriétaire de cet appartement, coupatelle. Lhypothèque est à mon nom, je la paie. Toi, tu nas contribué que les factures délectricité, et même ça à moitié. Alors, soit vous vous mettez tous à la tâche, soit la fête est terminée.

On sen va! cria Sophie.Mazarine, les yeux brillants dune nouvelle détermination, tourna le robinet, plongea les mains dans lécume et se promit de ne plus jamais être réduite à létat de simple serveuse.

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J’ai refusé de laver une montagne de vaisselle pour les proches de mon mari après les douze coups de minuit.
Auprès de la tombe, une dame élégante entendit la question d’un sans-abri : « Vous connaissiez aussi ma mère ? » Elle s’effondra, évanouie.