Ils n’avaient pas hâte d’aimer, car ils aimaient déjà pour toujours

Bonjour, salue poliment le nouveau lecteur.

Bonjour, répond Mireille avec la même courtoisie.

Je cherche un livre, hésite-t-il un instant, comme sil cherchait le titre ou lauteur, puis il précise dun ton sûr, avezvous celuici ? il balaie les imposantes étagères de son regard et ajuste ses lunettes.

Il faut attendre deux minutes, il est disponible, il se trouve au rang supérieur, Mireille séclipse pour le chercher, le visiteur observe la salle de lecture.

Cest Théodore, un ingénieur timide qui travaille au service darchitecture, parcourant danciens plans et dessinant de nouveaux projets. Lorsque la bibliothécaire revient avec le livre sous le bras, il esquisse un sourire chaleureux.

Mireille sinstalle à la table et commence à remplir la carte de prêt, découvre son prénom Théodore. Il appose sa signature, mais, livre en main, il reste indécis, balançant les pieds.

Merci, se rend compte soudain quil na pas encore remercié la bibliothécaire.

De rien, répond-elle.

Un silence sinstalle dans la salle ; ils se regardent sans dire un mot, il nose partir, elle nose rien dire. Le temps sétire, ils ne savent pas combien. Enfin Mireille rompt le silence.

Théodore, avezvous besoin dun autre ouvrage ?

Euh enfin non, bafouillet-il, puis, rassemblant son courage, ajoute.

Vous connaissez mon prénom, mais le vôtre, si ce nest pas trop indiscret ?

Mireille, répondelle modestement.

Mireille quel beau prénom, très français, presque classique, remarqueil, puis se tait, sentant la timidité de lautre, quil comprend bien, car il se reconnaît dans son hésitation.

Merci encore, répèteil, je rendrai ce livre en bon état. Au revoir.

Je nen doute pas, au revoir, répondelle poliment.

Mireille na aucun doute : il est soigneux, il traite les livres avec respect. Vêtu dun pantalon bien repassé, dune chemise nette, dune cravate, son costume lui va comme un gant, ses souliers brillent après un poli minutieux.

Théodore quitte la bibliothèque, mais Mireille continue de penser à lui.

Nous sommes comme des âmes sœurs, se ditelle soudain, je le comprends, je le ressens

Puis, en se ressaisissant, elle sourit.

Oh, que je suis distraite, je ne porte jamais une telle attention aux lecteurs.

En sortant, Théodore se sent étranger à luimême.

Quelle charmante Mireille, elle appartient à la bibliothèque, cest son royaume. Et ce regard je nai même pas su trouver le compliment tous mes mots jolis se sont envolés, se reprochetil. Pourquoi suisje si timide ? Ma modestie ne fait que me freiner. Peutêtre ne pourraije plus travailler sereinement, son visage hante mes pensées

Après le déjeuner, il peine à se concentrer sur ses plans, rien ne larrive, limage de Mireille reste devant ses yeux.

Quelle illusion, se ditil en essayant de se distraire, il scrute les dessins, mais

Le jour suivant, pendant la pause déjeuner, il retourne à la bibliothèque, à deux pas, sous le prétexte de prendre un autre ouvrage.

Bonjour, Mireille, elle lève les yeux vers lui, et il est surpris de lire tant démotion dans son regard.

Bonjour, lui souritelle comme à une vieille connaissance, besoin dun nouveau livre ?

Théodore, rouge de gêne, finit par parler :

Non, je suis venu sous prétexte, mais je réalise que je devrais être honnête Vous me plaisez beaucoup pardonnezmoi

Le regard de Mireille sillumine, elle rougit à son tour, ses joues rosissent.

Pourquoi vous excuser ? Vous mavez plu hier, je lavoue, jai mal dormi cette nuit.

Il se réjouit et répond :

Moi aussi. Je nai même pas fermé lœil.

Un silence gêné sinstalle, ils restent muets. Mireille attend des mots, il ne les trouve pas, puis il reprend :

Mireille, puisje vous raccompagner chez vous après le travail ?

Oui, répondelle modestement, un léger sourire aux lèvres.

Depuis ce jour, leurs rencontres se transforment en balades dans le parc, où il parle avec passion de son métier, quil adore, et elle discute des livres.

Théodore, les livres sont comme des êtres, chacun a son âme, ditelle, et il ne sétonne pas de la comparaison, il sait combien elle aime son travail, passer des journées parmi les ouvrages, vivre ainsi.

Lautomne frais sinstalle, ils passent de longues heures à boire du thé chez Mireille, parfois silencieux, se regardant, acceptant sans paroles :

Cest beau de rester ensemble même sans parler

Ils partagent leurs rêves et leurs joies. Mireille rêve depuis toujours de Venise, elle a lu tant dhistoires à ce sujet, les raconte à Théodore, qui lécoute, simagine déjà glissant doucement en gondole sur les canaux étroits, entourés deau

Un jour, Théodore arrive chez Mireille un dimanche, un bouquet de roses rouges à la main.

Cest pour toi, ma chère Mireille, épousonsnous, jai longtemps nourri ce projet Tu acceptes ?

Jaccepte, répondelle, simple et heureuse.

Ils organisent un mariage discret, non par manque de bruit, mais parce quils nont nulle part où se dépêcher. Leur vie sécoule doucement, à leur rythme. Ils sont heureux davoir trouvé lautre, même si, après de longues années, ils nont pas pu avoir denfant.

Ils ne se découragent pas, ne blâment pas le destin. Ils adoptent un chat noir du refuge, lappellent Barnabé, achètent une petite maison de campagne. Ainsi se déroule leur quotidien : travail, maison de campagne, lectures le soir, conversations au coin du feu, ronron de Barnabé. Au chalet, Théodore construit des nichoirs, elle tricote des chaussettes, soccupe des massifs fleuris. Les voisins viennent rarement, chuchotant sur leur existence paisible.

Ils vivent ennuyés, toujours la même chose, murmurent certains.

Mais eux ne sennuient pas. Chaque matin, Théodore prépare du café dans une vieille cafetière, le verse dans de jolies tasses, Mireille jette du pain aux mésanges à la fenêtre. Lété, ils passent plus de temps au chalet, plantent des fleurs, lhiver, ils reviennent et écoutent le crépitement du feu. Ils parlent peu pourquoi les mots quand tout est déjà compris ?

Ils traversent les années, vieillissent ensemble. Ils nhésitent pas à saimer, car ils saiment toujours. La retraite arrive, ils vivent davantage à la campagne. Le silence de la forêt, le chant des oiseaux, les champignons dété les voisins les respectent pour leur quiétude.

Un aprèsmidi, Théodore revient du marché avec une belle bouteille de vin français et des fruits. Mireille, surprise, na jamais bu dalcool. Il sort deux verres du buffet, les essuie avec le torchon quil utilise toujours pour la vaisselle, puis sassoit avec elle et remplit les verres.

Levant son verre, Mireille sourit :

À nous ?

Non, répond Théodore en sortant de sa poche deux billets davion, à Venise.

Mireille reste figée. Ils rêvent de ce voyage depuis toujours, toujours repoussés par le travail, le chalet, la maladie du chat.

Mais nous sommes vieux, commencetelle.

Non, nous sommes simplement âgés, alors partons

Théodore et Mireille senvolent. Ils sémerveillent des canaux étroits, glissant en gondole sous les ponts, rient comme des adolescents. Ils flânent, elle porte un chapeau de paille, il brandit son appareil photo. Un soir, le soleil se couche sur la lagune, il lui avoue de nouveau :

Je suis si heureux avec toi, ma chère Mireille, je taime

Et je vous remercie du jour où vous mavez demandé en mariage, je savais combien cela avait été difficile pour vous Merci davoir réalisé mon rêve. Je ne désire rien dautre que dêtre toujours à tes côtés.

Ils éclatent de rire, car cest leur souhait partagé. Ils continuent ainsi, sans précipitation.

Merci davoir lu, de votre soutien. Bonne chance et que la vie vous soit douce.

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Ils n’avaient pas hâte d’aimer, car ils aimaient déjà pour toujours
– Alors, vous comptez vraiment me renvoyer à l’orphelinat ?