Voici ma robe ! Tu vas me dire que c’est moi qui l’ai jetée ici ?

Voilà la robe ! Tu te rends compte ? Tu vas dire que cest moi qui lai jetée ici ?
Voilà ma robe ! Ne va pas croire que je lai mise là exprès, hein ? sécrie Camille en ouvrant la poubelle, blême comme un linge.
Presque chaque jour, Camille se pose la même question, sans jamais trouver de réponse : qua-t-elle donc trouvé chez Jérôme ?
Physiquement, il na rien de remarquable, ce prince charmant dont elle aurait presque honte devant ses amies. Elles pensent dailleurs encore aujourdhui quelle vit seule.
Seule sa sœur sait quelle partage sa vie avec un homme, et garde ce secret précieusement.
Jérôme ne décroche pas la lune non plus : il travaille comme soudeur dans une usine métallurgique de Lyon.
Parfois, assise devant la télévision, Camille se surprend à penser quil serait peut-être temps de mettre un terme à cette histoire.
Mais à chaque tentative, Jérôme débarque avec un bouquet de fleurs ou un petit cadeau, et Camille repousse la rupture aux calendes grecques.
Avant de rencontrer Camille, Jérôme avait déjà été marié. Cette union na duré que deux mois mais laissait derrière elle une ex-femme enceinte, et une petite fille.
Lorsque Camille a fait sa connaissance, la gamine avait déjà douze ans. Jusquà maintenant, Camille navait jamais vraiment cherché à établir de vrai contact avec la fille de Jérôme.
Loccasion se présente à la veille de son anniversaire, quelle comptait fêter avec ses amis.
Camille, murmure Jérôme, embarrassé, mon ex-femme part pour le travail, elle demande si je peux garder notre fille à la maison
Et pour combien de temps ? grogne Camille, moyennement enchantée de ce « cadeau » danniversaire.
Pour un mois
Un mois ? Mais elle compte quon la nourrisse sur nos propres deniers ?
Elle ne ma rien donné de plus, soupire Jérôme, fataliste.
Tu lui verses déjà la pension, non ? Du coup, cest nous qui gardons la petite tout le mois tandis que sa mère profite de ton argent ?
Tu sais bien ce que je gagne, il ny a pas de quoi se réjouir, tente de relativiser Jérôme.
Tu vois comment on va sorganiser ici ? sénerve Camille, qui sent monter sa colère à lidée de cohabiter si longtemps avec une enfant dune autre. Il faudra lemmener à lécole, veiller sur elle… Tu timagines quoi ?
Je reste son père, tout de même, réplique Jérôme, surpris. Je ne peux pas labandonner, tu ne crois pas ?
Noublie pas que tu ne vis pas seul ici, rappelle-toi que cest MON appartement, tu aurais pu me demander mon avis, non ? Et puis, cest MON anniversaire, et je nai aucune envie quon me le gâche ! conclut-elle, exaspérée.
Je ne vois pas pourquoi ma fille serait un problème, se défend Jérôme, bien conscient que la situation est délicate.
Je le sens, tout va partir en vrille, croise les bras Camille, sceptique.
Mais Jérôme tente de la rassurer, tout ira bien.
Le lendemain, la jeune fille arrive chez Camille : joues rebondies, maquillage tape-à-lœil, on lui donnerait facilement seize ans, bien que nayant que douze.
Elle fixe Camille et, sans un mot pour elle, sadresse à son père :
Je dors où ici ?
Dans la cuisine, sur le clic-clac, répond Jérôme dun ton désolé.
La gamine roule des yeux, hausse les épaules, et file pleurer dans la salle de bains.
Cétait quoi ça ? Camille, excédée, sadresse à Jérôme. Insolente et mal élevée ! Heureusement que jai prévu de fêter mon anniversaire au café Dailleurs, tu restes ici.
Comment ça ? sétonne Jérôme. Je croyais que cétait loccasion de rencontrer enfin tes amies. Après tout, on vit ensemble depuis plus de six mois
Tu garderas la gamine, rétorque sèchement Camille, soulagée de ne pas à présenter Jérôme à ses copines, toutes en couple avec des garçons sportifs et minces.
Oui, daccord, répond Jérôme, déçu, et il ne chercher plus à discuter.
Le lendemain matin, Camille se met à préparer son anniversaire.
Elle repasse soigneusement sa robe de cocktail et la suspend, impatiente.
Jérôme, silencieux, ne lui souhaite même pas un bon anniversaire.
Décidée à profiter malgré tout, Camille fait mine de rien remarquer.
En rentrant du travail pour se changer avant la fête, elle découvre horrifiée que sa robe a disparu.
Où est ma robe ? crie Camille, furieuse, courant à la cuisine où la petite Clara est couchée sur le canapé-lit.
Clara lignore, pianote sur son téléphone, puis commence à jouer.
Tu mentends ? Camille sapproche, lui arrache le téléphone des mains.
Rends-le-moi ! hurle Clara, tandis que Jérôme débarque, affolé.
Quest-ce quil se passe ? sinquiète-t-il. Rends-lui son téléphone !
Ma robe, elle est où ? accuse Camille.
Je nai rien touché, réplique Clara avec un air narquois. Elle sinvente des histoires, elle ne maime pas, cest tout !
Donne-lui ce téléphone, tu ne comprends pas ? ordonne Jérôme.
Bien sûr, elle va tout avouer ! ironise Camille en jetant le téléphone au sol.
Lappareil se fissure, et Clara fond en larmes. Camille, fière, sen va dans sa chambre.
Il lui fallait se trouver une tenue acceptable pour la soirée au bistrot.
Elle attrape la première robe qui lui passe sous la main et file rejoindre ses amis pour son anniversaire.
Cest là, entre deux verres, quelle décide finalement de rompre avec Jérôme, une fois pour toutes.
Au petit matin, Camille rentre chez elle. Jérôme, layant entendu entrer, se lève du lit.
Tu as vu lheure quil est ?
Tu veux jouer au grand homme sévère ? Trop tard. Jai décidé : cest fini entre nous, lance-t-elle. Vous partez tous les deux ce matin.
Tu veux me mettre ça sur le dos après tout ce qui sest passé ? se moque-t-il.
Tu mérites mieux, cest vrai ? répond Camille. Mais ce nest pas possible. Tu as brisé le téléphone de Clara
Elle a volé ma robe ! siffle Camille à travers les dents.
Ma fille na rien fait ! Jérôme fulmine. Je suis prêt à en répondre !
Camille lève les yeux au ciel, fait un geste de la main, refuse découter une justification de plus.
Pour se calmer, elle attrape une bouteille de vin entamée dans le placard.
Après quelques gorgées, elle recrache aussitôt le liquide, la mine dégoûtée.
Ce nest pas du vin, cest du shampooing ici ? Tu vas me dire que cest moi qui ai versé ça ? plaisante, amère, Camille puis, en ouvrant la poubelle, elle se fige. Voilà la robe Tu veux dire que cest moi qui lai jetée ici ?
Tu as trouvé le prétexte pour me quitter ? Tu voulais partir depuis longtemps, je le sais ! balance Jérôme, Sans moi, ça ferait déjà bien longtemps que tu serais partie !
Camille, surprise, hausse les sourcils. Elle se souvient parfaitement de tous ces moments.
Tu sais, jai mis un micro dans la chambre. Jai tout entendu, tes discussions avec ta sœur, je sais tout ! lance fièrement Jérôme.
Et ça alors ! Je me demandais comment tu savais si vite quand je voulais rompre ! secouée, Camille prend sa tête entre les mains en repensant à ses conversations avec sa sœur, sa copine, ses parents. Il est temps de tourner la page !
Pour la première fois, Jérôme nessaie plus de la retenir. Il comprend que leur histoire touche tout simplement à sa fin.

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Voici ma robe ! Tu vas me dire que c’est moi qui l’ai jetée ici ?
Tu l’élèves pour en faire un chiffe-molle ? — Pourquoi tu l’as inscrit au conservatoire ? Madame Dupuis passa devant sa belle-fille en retirant vivement ses gants. — Bonjour, Madame Dupuis. Entrez, je suis ravie de vous voir. Le sarcasme fut ignoré. La belle-mère jeta ses gants sur la commode et se tourna vers Marie. — Kostia m’a appelé, tout fier, il dit qu’il va jouer du piano ! C’est quoi ce délire ? C’est un garçon ou une fillette ? Marie ferma lentement la porte d’entrée, se retenant de craquer et de hurler. — Ça veut dire qu’il va apprendre la musique. Et ça lui plaît beaucoup. — Ça lui plaît ! — Madame Dupuis siffla d’un ton méprisant. — Il a six ans, il ne sait pas ce qu’il aime. C’est à toi de le guider. Un garçon, mon petit-fils — et tu veux en faire quoi ? La belle-mère fila dans la cuisine, enclencha la bouilloire avec autorité. Marie suivit, les mâchoires crispées. — J’élève un enfant heureux. — Tu en fais une lavette, un bon à rien ! — Madame Dupuis planta ses mains sur ses hanches. — Fallait l’inscrire au foot ! À la boxe ! Pour qu’il devienne un homme, pas… un pianiste ridicule ! Marie se cala contre l’encadrement, compta jusqu’à cinq. Rien n’y fit. — C’est Kostia qui a demandé. Tout seul. Il aime la musique. — Il aime, tu parles ! — la belle-mère balaya l’argument d’un revers de main. — À son âge, Serge courait partout, jouait au hockey ! Et toi ? Il va faire ses gammes ? C’est la honte ! Un déclic se fit en Marie. Elle s’approcha de Madame Dupuis. — Vous avez fini ? — Non, pas du tout ! Il faut que je te dise… — Moi aussi, j’ai à vous dire… — Marie murmura, coupante. — Kostia est mon fils. Et je déciderai seule de son éducation. Je n’ai plus besoin de vos conseils. Madame Dupuis vira au cramoisi. — Tu… Tu te prends pour qui ? — Sortez. — Quoi ? Marie attrapa le manteau de sa belle-mère, le lui fourra dans les bras. — Sortez de chez moi. — Tu me mets dehors ? Moi ? Marie ouvrit la porte. Saisit la belle-mère par le coude et la traîna jusqu’au palier, sans lâcher prise. — Je vais obtenir gain de cause ! — siffla Madame Dupuis, furieuse sur le palier. — Je ne te laisserai pas ruiner la vie de mon petit-fils ! — Au revoir, Madame Dupuis. — Serge saura tout! Je vais tout lui raconter ! Marie claqua la porte. S’adossa, souffle coupé. On entendit encore les cris éteints derrière la porte, puis les pas furieux dans l’escalier. Enfin, le silence. La belle-mère l’avait poussée à bout. Tous ces reproches, ces conseils, ces sermons — sur l’éducation, les repas, les vêtements. Serge ne voyait jamais le conflit. « C’est pour ton bien », « Elle a de l’expérience », « Écoute-la un peu ». Sa mère était sacrée, ses paroles d’or. Et Marie subissait. À chaque visite. Mais pas aujourd’hui. Serge rentra tard. Marie savait que sa mère l’avait déjà appelé — il jeta les clés sur la commode, traversa la cuisine sans croiser Kostia, absorbé par ses dessins animés. — Kostia, mon ange, reste ici — Marie lui mit ses gros écouteurs et lança sa série de robots préférée. — Papa et moi, on va parler. Kostia hocha la tête, plongé dans l’écran. Marie ferma la porte de la chambre et alla voir Serge. Serge était posté devant la fenêtre, bras croisés, dos tourné. — Tu as viré ma mère. Pas une question. Un constat. — Je lui ai juste demandé de partir. — Tu l’as mise dehors ! Elle a pleuré pendant deux heures, Macha ! Deux heures ! Marie s’assit, épuisée de sa journée et, maintenant, de cette dispute. — Et ça ne te dérange pas qu’elle m’ait blessée ? Serge fléchit, hésita, haussa les épaules. — Elle s’inquiète pour son petit-fils. Où est le mal ? — Elle a traité notre fils de chiffe-molle, Serge. Notre enfant. Il a six ans. — Elle s’est emportée, c’est tout. Mais elle n’a pas tort quelque part, Macha. Un garçon a besoin de sport, d’esprit d’équipe… Marie regarda son mari dans les yeux, jusqu’à ce qu’il baisse le regard. — On m’a forcée à faire de la gym, petite. Ma mère avait décidé : tu seras gymnaste, point. Cinq ans, Serge, cinq ans de larmes, de souffrance à chaque entraînement, régime, douleur, supplication d’en sortir. Silence. — Je ne peux plus voir une salle de sport. Encore aujourd’hui. Je veux épargner ça à mon fils. Il voudra du foot, ok, mais seulement s’il le veut lui-même. Jamais par contrainte. — Ma mère veut juste le meilleur… — Qu’elle fasse un autre enfant et l’éduque comme elle veut — Marie se leva. — Kostia, c’est fini, ils ne décideront plus pour lui. Ni elle, ni toi si tu te ranges de son côté. Serge voulut protester, mais Marie était déjà sortie. Le reste de la soirée se passa dans un silence tendu. Marie coucha Kostia, resta longtemps dans le noir de sa chambre, écoutant sa respiration paisible. Deux jours de froid, puis Serge lança une plaisanterie à dîner, Marie rit — le dégel. Mais du sujet belle-mère, rien. Samedi matin, Marie se réveilla en sursaut. Huit heures. Trop tôt pour un week-end. Serge dormait, Kostia sûrement aussi. Qu’est-ce qui l’a réveillée ? Un bruit métallique dans le couloir. Clé tournée. Marie s’élança, téléphone serré, pieds nus. La porte s’ouvrit. Madame Dupuis sur le seuil, un trousseau de clés et un sourire triomphant. — Bonjour, chère belle-fille. Marie, en pyjama, la regardait, glacée. — D’où viennent ces clés ? Madame Dupuis agita le trousseau. — Serge me les a données. Il est passé, m’a demandé de t’excuser. Un vrai fils ! Marie cligna des yeux, essayant d’assimiler. — Que faites-vous là… à cette heure ? — Je viens chercher mon petit-fils ! Prends tes affaires, Kostia ! Mamie t’a inscrit au foot, première séance aujourd’hui ! La rage la submergea. Marie fonça dans la chambre. Serge se cachait sous la couette, dos à elle. — Debout ! — Macha, laisse… Marie tira la couette, l’agrippa et le traîna dans le salon. Madame Dupuis, déjà installée sur le canapé, feuille, l’air conquérant. — Tu lui as donné les clés — Marie, debout, cramponnait son mari. — De MON appartement. Serge restait muet, gêné. — C’est chez moi, Serge, acheté avant le mariage. Comment as-tu osé donner les clés à ta mère ? — Oh, quelle égoïste ! — Madame Dupuis balança le magazine. — « Moi, moi… » Serge pensait à son fils, lui ! Pour qu’on puisse voir Kostia, puisqu’on nous bannit. — Tais-toi ! La belle-mère suffoqua, mais Marie fixa Serge. — Kostia n’ira jamais au foot. Pas avant de le demander lui-même. — Ce n’est pas à toi de décider ! — la belle-mère bondit — Tu n’es personne ! Temporaire dans la vie de mon fils ! Tu crois être unique ? Serge ne te supporte que pour l’enfant ! Silence. Marie pivota lentement vers Serge. La tête basse. Rien. Pas un mot pour elle. — Serge ? Rien encore. — Très bien — Marie hocha la tête, froide et claire. — Temporaire. C’est fini aujourd’hui. Prenez votre fils, Madame Dupuis. Serge n’est plus à moi. — Tu n’as pas le droit ! — la belle-mère pâlit. — Tu ne peux pas l’abandonner ! — Serge, tu as trente minutes. Fais tes bagages et sors. Sinon, je te mets dehors en pyjama. — Macha, attends, parlons… — On a déjà parlé. Puis elle sourit, ironique, à la belle-mère. — Gardez les clés. Mais les serrures changent aujourd’hui. …Le divorce dura quatre mois. Serge essaya de revenir, appela, envoya des fleurs. Madame Dupuis menaça de recours, de justice, de relations. Marie prit un bon avocat et coupa tous les ponts. Deux ans s’écoulèrent. Trop vite. …Le grand salon de l’école de musique bruissait. Marie, troisième rang, serrait le programme : « Konstantin Voronov, 8 ans. Beethoven, Ode à la Joie ». Kostia entra sur scène, concentré, en chemise blanche et pantalon noir. S’assit au piano, posa les mains. Les premières notes remplirent la salle. Marie en cessa de respirer. Son fils jouait Beethoven. À huit ans, par choix, par passion, par effort. Il avait sélectionné cette œuvre lui-même. Le dernier accord retentit, la salle applaudit à tout rompre. Kostia se leva, salua, repéra sa mère, lui adressa un sourire éclatant. Marie, les larmes aux yeux, applaudissait. Un bonheur pur. Tout était bon. Elle avait eu raison — placer son fils au-dessus de tout, des avis, du mariage, de la peur de la solitude. C’est ça, être mère…