Chez nous, ma belle-mère Monique Dubois a passé la nuit : au petit matin, elle a surgi dans notre chambre en s’écriant – « Réveille-toi, Claire, tu as vu ce qui se passe dans ta cuisine ? »

Ma belle-mère, Églantine Dubois, passait la nuit chez nous. Aux premières lueurs de laube, elle a fait irruption dans notre chambre, la voix tonitruante :
« Lève-toi, Chantal, tu as vu ce quil se passe dans ta cuisine ?! »
Jai bondi hors du lit, encore en pyjama, le cœur tambourinant à men donner des sueurs froides. Je traverse le couloir en jetant à la va-vite un vieux peignoir sur mes épaules, le nez en lair ça sent le brûlé ? Une fuite de gaz ? Déjà dans ma tête sanime tout un film catastrophe : une cocotte qui explose, la cuisinière en feu, la maison à deux doigts du drame. Jarrive en trombe dans la cuisine et là… des cafards. Une cohorte dhorreurs luisantes et marron gambade sur la table, parmi les assiettes et les restes du dîner dhier que je nai pas eu la force de ranger. Églantine, dressée telle une statue, les bras sur les hanches, me fusille du regard comme si javais élevé ces insectes rien que pour lépater.
« Chantal, cest comme ça chez toi tout le temps ? » sest-elle écriée, la voix vibrante dindignation. « Comment peux-tu vivre ainsi ? Tu as des enfants, un mari, et ta cuisine cest une porcherie ! » Je reste médusée, interdite, incapable daligner trois mots. Cest vrai, hier soir, jai laissé traîner : après une journée de boulot, jétais épuisée, les enfants pleuraient, mon mari, Philippe, parlait de son match de foot, et je ne rêvais que daller me coucher. Qui aurait imaginé que ces fichus cafards choisiraient CE matin-là pour leur défilé ? Doù sortent-ils, dailleurs ? On ne vit pas dans un taudis, cest un appartement convenable… ou presque.
Églantine, elle, ne lâche rien. « À mon époque, jamais une chose pareille ne serait arrivée ! Après chaque repas, je frottais tout, je ne laissais pas une miette trainer. Mais là ! Aujourdhui, toute cette jeunesse à scroller sur leurs téléphones ! » Je hoche la tête, javale ma honte, que puis-je répondre ? Ce nest pas simplement ma belle-mère, cest un général en jupons, la rigueur ménagère comme principe dhonneur. Évidemment, je lai déçue. Je me précipite à nettoyer, ramasse un chiffon, chasse les cafards, récure la table, les assiettes, tout ce qui traîne. Dans mon dos, elle commente : « Là, tu nas pas frotté ! Cette tache, tu ne la vois pas ? Tu nettoies jamais cette gazinière ? » À deux doigts de craquer, je me retiens. Je me dis, Allons, Églantine Dubois, tu nétais pas parfaite non plus ! Mais à quoi bon discuter avec elle ?
Pendant que je guerroie contre ces bestioles, Philippe, mon mari, sort enfin du lit. Il débarque, découvre la scène et, au lieu daider, il lâche en riant :
« Mais dis donc, Chantal, tu veux ouvrir un zoo ? » Je lui lance un regard noir, il se ravise aussitôt, abandonne lidée de se faire un thé. Et Églantine soupire : « Tu vois, ton mari, il nest pas sérieux. Heureusement que je veille sur lui sinon il deviendrait une armoire à glace chez toi ! » Voilà, je sens venir le laïus sur léducation des hommes. Effectivement, elle sassoit à la table, immaculée à force dhuile de coude, et entame :
« De mon temps, on tenait les hommes strictement à la baguette. Vous, les jeunes, vous leur laissez tout passer : résultat, des cafards dans la cuisine et eux qui rigolent ! »
Je lécoute, défaitiste, une seule pensée me hante : survivre jusquà ce soir, jusquà ce quÉglantine sen aille. Ce nest pas que je déteste ma belle-mère, elle a bon fond, mais ses attaques… Ce ne sont pas que des cafards, cest une preuve de plus à ses yeux que je suis une piètre maîtresse de maison, une mauvaise épouse, peut-être aussi une mauvaise mère. Je récure, jessuie, je range, mais elle trouve toujours un détail à pointer : une fourchette mal rangée, un couteau douteux. Non, je ne suis pas faite de fer ! Deux enfants, un travail, jai limpression de courir partout, et là, en plus, ces maudits cafards qui choisissent le mauvais moment. Doù viennent-ils ? Des voisins ? Limmeuble a de vieilles canalisations, le sous-sol sent lhumidité, ils doivent grimper par là.
Enfin, la cuisine reluit comme dans une pub pour liquide vaisselle. Églantine semble sapaiser, mais lâche tout de même : « Il faut que tu restes vigilante, Chantal. Ce sont tes murs, ta famille. Si ce nest pas toi, alors qui ? » Je hoche la tête, mefforce de sourire, mais en moi cest la tempête : « Laisse-moi un peu respirer ! » Philippe, sapercevant de mon état, intervient enfin et emmène sa mère faire une promenade, histoire de me laisser souffler. Je meffondre sur la chaise, contemple ma cuisine éclatante, et je me demande : suis-je vraiment si mauvaise ménagère ? Églantine a-t-elle raison ? Mais je me rappelle alors que la famille, ce nest pas une cuisine impeccable et que lamour, ce nest pas des assiettes qui brillent.

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