— Mamie, je peux en trouver comme ça au supermarché, et c’est moins cher, dit une femme pressée en désignant d’un mouvement de tête ses légumes.

Grandmère, je peux aussi prendre ça au supermarché, cest moins cher, lança une femme pressée, en désignant dun geste les petits bouquets.
Ce que personne ne savait, cest quen ce matin étrange, la vie de la vieille femme allait basculer à jamais.

Claudine Duval commençait sa journée avant le chant du coq. Pas parce quelle conspirait à de grands projets, mais parce que la misère ne dort jamais. Elle se soulevait doucement du lit, veillant à ne pas réveiller Henri, son époux. Ce dernier ne pouvait plus se lever depuis des années ; la maladie lavait dépouillé morceau par morceau, ne laissant quun corps flétri, des yeux empreints de la honte de limpuissance.

Claudine, elle, ne le voyait pas ainsi. Pour elle, Henri était toujours le jeune homme robuste qui lavait prise pour épouse et qui lappelait « ma chère » même quand leurs vêtements étaient usés jusquà la dernière fibre.

Chaque aube, elle se rinçait le visage à leau glacée, ajustait son foulard noir sous le menton, enfilait son pull épais, le même depuis tant dannées. Elle se scrutait dans le petit miroir accroché au mur et murmurait :

« Allez, Claudine, encore un jour. Un peu plus et tout ira mieux au moins assez deuros pour les médicaments ce moisci »

Elle sortait dans la cour où quelques rangées de verdure lattendaient. La terre navait plus la vigueur dautrefois, et son corps non plus. Pourtant, de quelques brins de persil et dune poignée de cerfeuil, elle parvenait à ramasser six ou sept bouquets. Ce jour-là, elle nen avait que deux. Deux petites grappes, liées dun fil, mais qui pour elle valaient un pain et, peutêtre, une demiboîte de comprimés.

Elle les déposa soigneusement dans un sac en toile usé, vérifia son portemonnaie troué où glissaient les tickets de bus, puis regagna la maison.

Mon cher, je file au marché, je tenterai de gagner un sou, souffla-t-elle en sapprochant du lit.
Va, ma vieille, et prends soin de toi murmura Henri dune voix éteinte.
Laisse, tu as assez de souci pour nous deux tentatelle de plaisanter.

Elle arrangea la couverture, plaça le verre deau à portée de main et caressa son front. Puis, elle franchit la porte, entraînant derrière elle le parfum de thé à la tilleul et la dignité de la pauvreté.

À larrêt de bus, le froid mordait les joues. Claudine serrait le sac contre son cœur, comme si à lintérieur ne reposaient pas seulement deux bouquets de persil, mais tout son avenir. Le bus arrivait toujours bondé: visages pressés, sacs débordants, soupirs. Personne ne la remarquait vraiment. Elle nétait quune vieille de plus dans la foule.

Sur le marché, elle choisit un coin à lécart. Elle ne payait pas de loyer de stand, elle ne pouvait pas se le permettre. Elle sassit sur un petit tabouret, tout près dun étal lumineux, débordant de légumes en pyramides parfaites. À quelques pas, la vendeuse criait ses promotions, bigarrée dun tablier propre et dune caisse enregistreuse qui tintait.

Claudine posa les deux bouquets de persil sur une bâche blanche, étalée sur la table. Le contraste était cruel: à larrière, labondance; devant, deux brins frêles, aussi délicats que ses mains.

Les passants défilaient, absorbés par leurs listes et leurs pensées. Certains jetaient un coup dœil furtif, comme si sa pauvreté pouvait les déranger. Dautres sarrêtaient un instant, juste assez pour murmurer un mot.

Grandmère, je peux aussi prendre ça au supermarché, cest moins cher, répéta la femme pressée, montrant du doigt les bouquets.
Que cela vous aille, ma petite répondit Claudine avec un sourire pâle.

Elle ne répliqua pas, ne jugea pas, ne se fâcha pas. Elle aurait pu dire que son persil était cultivé à la main, sans chimie, avec des prières. Elle aurait pu raconter les nuits blanches à côté dHenri, leurs petites pensions, les dettes à la pharmacie. Mais elle resta muette. Son âme était un journal fermé que plus aucun lecteur ne feuilletait.

Parfois, quand le froid sinsinuait dans les os, elle joignait ses mains et observait les gens. Elle sinterrogeait sur leurs douleurs cachées, sur ceux qui partaient en querelle de la maison. Et inevitably, sa pensée senvolait vers sa fille.

Sa voix nétait plus entendue depuis des années. Au début, elle comptait les jours, puis les mois, puis les années. Dun mot glissé au mauvais moment, dune porte claquée, de lorgueil de la fille, de lentêtement de la mère, nourris par le silence. Claudine se demandait souvent sil restait une raison despérer. Mais chaque fois quelle croisait une femme de plus de trente ans, les cheveux attachés, son cœur saccélérait: « Et si? »

Ce matin-là, le vent semblait plus mordant que dhabitude. Claudine serra son pull contre son torse et se réchauffa les paumes. La vendeuse derrière elle chantonnait sans cesse :

Deux bouquets à un euro! Venez, fraîcheur du jour!

Claudine sourit amèrement. « Les miens sont dhier davanthier et dune vie entière », pensatelle.

Et alors, elle laperçut.

Une femme élégante, manteau chic, sac imposant, démarche pressée. Les cheveux châtain clair relevés en un chignon. Les joues rosées par le froid. Elle sarrêta près du stand à larrière, demanda des tomates, des concombres, sortit son portefeuille puis, subitement, tourna la tête.

Leurs regards se croisèrent. Le marché se tut. Le vacarme, les cris, les marchandages disparurent. Il ne resta que deux yeux: lun empreint de désir, lautre chargé de culpabilité.

Maman? balbutia la femme, à peine audible.

Le mot frappa Claudine en plein cœur. Il faisait longtemps quelle ne lavait entendu. Il la toucha comme une paume et comme une étreinte à la fois.

Amélie? murmura la vieille, sentant ses forces quitter ses jambes.

La fille fit un pas, puis un autre. Le portefeuille trembla, glissa et tomba sur le pavé. Mais elle nen eut cure. Elle sapprocha de sa mère et posa ses mains sur son visage.

Maman pardonnemoi je ne savais pas je nimaginais pas que tu en serais arrivée là à vendre

Elle neut pas le temps de finir. Les larmes inondèrent son visage.

Claudine ressentit une chaleur quelle navait plus connue depuis longtemps: non pas le soleil, non pas le vent, mais la chaleur dun cœur qui revient à la maison.

Laisse, ma chère ne pleure pas soufflatelle, la voix rauque. Je ne tai jamais reproché quoi que ce soit. Jai juste eu le mal du pays.

Amélie la serra contre son torse comme un enfant. Les passants, curieux, les regardaient, mais aucune de leurs visions ne toucha plus la scène. Claudine reposait son front contre lépaule de sa fille, et enfin, pleurait sans se cacher.

Elle pleurait les années perdues. Les journées où lorgueil lavait empêchée dappeler. Les soirées où elle aurait aimé partager un thé, un repas, des souvenirs.

Maman, je viens avec toi, susurra Amélie entre deux sanglots. Je veux voir papa. Je veux prendre soin de vous. Jétais aveugle.

On na jamais eu besoin de beaucoup dargent, ma petite seulement de toi, répondit Claudine.

Les deux bouquets de persil gisaient oubliés sur la bâche. Ils nétaient plus une marchandise, mais les témoins dun petit miracle immense: le retour dune fille à sa mère.

Plus tard, dans le bus, Claudine tenait le sac vide sur ses genoux. Le vide nétait que du plastique. Son cœur, lui, était plus plein que jamais. À côté delle, Amélie lui tenait la main, comme autrefois, lorsquelle était petite et craignait lobscurité.

Tu sais, maman jai traversé ce marché tant de fois. Je tai vue, mais je ne tai pas reconnue. Jétais trop pressée, trop absorbée par mes affaires
Ce nest rien, ma fille sourit Claudine. Limportant, cest que tu as levé les yeux aujourdhui.

Ce jourlà, ni le supermarché, ni les promotions neussent compté. Ce qui comptait, cétait que deux simples bouquets de persil avaient fait le pont entre une mère et sa fille.

Et peutêtre que le monde continuera de filer à toute allure autour des vieillards des marchés. Peutêtre que certains diront encore «au supermarché cest moins cher». Mais dans ce coin du marché, la grandmère Claudine apprit que parfois, le destin nenvoie pas de miracles grandioses, mais des rencontres simples, au détour dune matinée ordinaire, quand on sy attend le moins.

Son âme, épuisée et éprouvée, comprit enfin que le désir nest jamais mort. Il attend patiemment le jour où quelquun dira, enfin:

«Maman, je suis revenu.»

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

5 × 1 =

— Mamie, je peux en trouver comme ça au supermarché, et c’est moins cher, dit une femme pressée en désignant d’un mouvement de tête ses légumes.
Les parents attendaient avec impatience la naissance de leur petit Youri. Mais la grossesse fut compliquée et le bébé vint au monde prématuré. Il resta en couveuse, plusieurs de ses organes étant sous-développés. Assistance respiratoire, deux opérations, décollement de la rétine : deux fois, on permit à ses parents de lui dire adieu. Pourtant, Youri a survécu. Toutefois, il s’est vite avéré qu’il ne voyait ni n’entendait presque rien. Son développement moteur s’est lentement mis en place — il a pu s’asseoir, attraper des jouets, puis marcher en se tenant —, mais sur le plan intellectuel, rien n’avançait. Ses parents ont longtemps gardé espoir ; d’abord ensemble, puis le père s’est effacé et la mère, Julie, a continué le combat seule. Elle a trouvé une démarche permettant à Youri de bénéficier d’implants auditifs à trois ans et demi. Désormais, il semblait entendre, mais ne progressait pas davantage. Entre rééducateurs, orthophonistes, psychologues et autres spécialistes, rien n’y faisait. Julie venait souvent chez moi ; je proposais d’essayer telle ou telle méthode, et elle les expérimentait, sans succès. Le plus clair du temps, Youri restait assis dans son parc à tourner un objet, le frappant, se mordant la main, gémissant parfois d’une note unique, parfois de façon modulée. Pour Julie, il la reconnaissait, l’appelait d’un roucoulement particulier et adorait qu’on lui gratte le dos et les jambes. Un jour, un vieux psychiatre lui a lancé : « Franchement, quel diagnostic ? C’est un légume ambulant. Prenez une décision et avancez. Soit vous le placez, soit vous continuez à vous en occuper — vous savez faire maintenant, non ? Aucun intérêt d’espérer une évolution notable ou de vous enterrer à son chevet, je n’en vois pas. » C’est le seul à avoir eu un avis tranché. Julie a placé Youri dans une crèche spécialisée et a repris le travail. Quelque temps après, elle a acheté une moto — elle en rêvait depuis toujours. Elle partait sur les routes, les pensées s’envolaient avec le bruit du moteur. Le père versait une pension, utilisée pour payer des auxiliaires, surtout les week-ends — Youri, habitué à ses rituels, était, au final, facile à garder. Un jour, un motard de son groupe, Stan, lui a dit : « Julie, tu m’intrigues… il y a en toi quelque chose de follement tragique. » « Viens voir » répondit-elle. Stan s’imagina invité chez elle, mais elle lui présenta Youri — qui modulait ses sons, sûrement troublé par l’inconnu. « Eh ben, c’est pas rien ! » lança Stan. « Tu t’attendais à quoi ? » rétorqua Julie. Avec le temps, ils se mirent à vivre ensemble. Stan ne s’occupait pas de Youri (ils l’avaient convenu). Puis un jour, il proposa : « Et si on faisait un enfant ? » Julie, craintive : « Et si c’était encore comme ça ? » Stan se fit discret, puis insista à nouveau. Vania naquit, en parfaite santé. Stan suggéra alors : « On place Youri, maintenant qu’on a un “vrai” fils ? » Julie coupa court : « Je préférerais te placer, toi ! » À neuf mois, Vania découvrit son frère et s’y intéressa. Stan s’inquiétait : « Ne laisse pas le petit approcher, c’est dangereux. » Mais, occupé ailleurs, il ne fit pas obstacle, et Julie laissa faire. Dès lors, Youri n’hurlait plus en présence de Vania, semblant même l’attendre. Vania lui apportait des jouets, guidait ses gestes, lui montrait comment jouer. Un jour, alors que Stan, malade, était resté à la maison, il vit Vania marcher maladroitement, suivi comme une ombre par Youri, qui jusque-là ne quittait jamais son coin. Stan fit un scandale : « Sépare mon fils de ton idiot, ou surveille-les non-stop ! » Julie lui montra la porte, il prit peur, ils se réconcilièrent. Julie m’a alors dit : « C’est un pantin, mais je l’aime… C’est fou, non ? » « C’est naturel », ai-je répondu. « Aimer son enfant quoi qu’il arrive… » « Je parlais de Stan », précisa-t-elle. « Et selon vous, Youri est-il dangereux pour Vania ? » Je répondis que c’est Vania qui menait la danse, mais qu’il fallait surveiller. À un an et demi, Vania apprit à Youri à empiler des cubes en taille, parlait déjà en phrases, chantait et mimait des comptines. « Dis donc, il serait pas un petit prodige, notre Vania ? » demanda Julie. « Stan m’a demandé de vérifier. » Fier, Stan fanfaronnait : les autres enfants du même âge ne disaient même pas papa-maman. « Peut-être grâce à Youri », suggérai-je. « À un an et demi, peu d’enfants servent de locomotive au développement d’un autre. » « Voilà ! » s’exclama Julie. « Je l’expliquerai comme ça au “bout de bois avec des yeux”. » Famille étrange, pensai-je : un légume ambulant, un bout de bois aux yeux, une femme motarde et un enfant prodige… Après l’apprentissage du pot, Vania consacra six mois à apprendre à son frère la propreté, à manger, à boire à la tasse, à s’habiller, déshabiller — Julie lui fixait les objectifs. Vers trois ans et demi, Vania demanda : « Mais qu’est-ce qu’il a, Youri, au juste ? » « D’abord, il ne voit pas du tout. » « Mais si, protesta Vania. Mal, mais il voit certaines choses. Selon la lumière, il voit mieux sous la lampe de la salle de bains. » L’ophtalmo, interloqué, écouta ce diagnostic d’un enfant de trois ans, puis prescrivit un traitement et des lunettes adaptées. À la crèche, impossible pour Vania de s’adapter : « Il devrait aller à l’école, ce petit génie ! » râlait l’éducatrice. — Il ne tient pas en place, sait tout mieux que les autres… Je m’opposai à une scolarisation anticipée : autant qu’il poursuive ses ateliers et continue de stimuler Youri. Curieusement, Stan accepta, fit remarquer à Julie : « Tu as vu, ton fils ne hurle presque plus depuis un an ? » Et puis, un jour, Youri a dit : maman, papa, Vania, donne, boire, miaou-miaou. Les deux garçons sont entrés à l’école en même temps. Vania se faisait un sang d’encre : comment Youri ferait-il sans lui ? Les spécialistes de l’école, excellents, rassuraient. Encore maintenant, en cinquième, il fait les devoirs d’abord avec Youri, puis les siens. Youri parle en phrases simples, lit, utilise l’ordinateur, aime cuisiner, ranger (sous la supervision de Vania ou de Julie), s’assoit dans la cour à écouter, regarder, respirer le dehors, connaît tous les voisins et les salue toujours, adore modeler la pâte à modeler, monter et démonter les Lego. Mais ce qu’il préfère, c’est quand toute la famille part sur les routes à moto — lui avec sa maman, Vania avec son père, et qu’ils crient tous ensemble en défiant le vent.