La promesse
Jean tenait le volant avec calme, guidant sa Peugeot sur lautoroute, son ami Olivier assis à ses côtés. Ils revenaient dune mission à Rouen, envoyés pour deux jours par leur patron.
Oliv, on a vraiment géré cette affaire dune main de maître, et le contrat est signé pour une grosse somme, le patron va être ravi, dit Jean avec un sourire.
Cest clair, on a eu du bol, répondit Olivier, son collègue du même bureau.
Cest agréable de rentrer chez soi quand quelquun tattend, reprit Jean. Ma Louise est enceinte, elle souffre de nausées. Ça me fait mal au cœur, mais on voulait tellement un enfant Elle ma promis de supporter tout ça pour notre bébé.
Les enfants, cest formidable. Mais avec Camille, ça ne marche pas Elle narrive pas à mener une grossesse à terme. On tente une deuxième FIV, la première na pas fonctionné, confia Olivier, marié à Camille depuis sept ans, espérant toujours leur enfant, mais
Jean sétait marié sur le tard, à trente-deux ans. Il avait eu quelques histoires, mais jamais de grand amour… Jusquà rencontrer Louise. Il en était tombé éperdument amoureux, au point de ne plus voir que par elle.
Quand Jean avait présenté Louise à Olivier, puis lors de leur mariage, Olivier, témoin, avait un peu envié son ami. Louise était belle, douce, on ne pouvait que tomber sous son charme.
De fines gouttes dautomne frappaient le pare-brise, les essuie-glaces balayaient par intermittence. Les deux amis discutaient gaiement. Le téléphone de Jean sonna ; il décrocha.
Salut, ma Lou, oui, on est sur la route, on sera là dans deux heures. Tu tiens le coup ? Fais attention, pas defforts, je ferai tout à mon retour. Je tembrasse fort.
Olivier écoutait, imaginant Louise attendant Jean, inquiète. Il pensa aussi à sa Camille qui ne lappelait jamais; elle le croyait acquis, lui, toujours là. Pas du tout comme Louise, vive et attentionnée.
Tout à coup, Jean braqua subitement le volant. Un vieux fourgon arrivait en face, le choc était inévitable. Au dernier moment, ils percutèrent un poteau du côté de Jean et dérapèrent hors de la route. Olivier reprit ses esprits, une douleur à la tête, du sang sur son bras. La portière de son côté était ouverte. Regardant Jean, il le vit immobile.
Des passants accoururent, des voitures sarrêtaient sur le bas-côté. Olivier, couché sur la pelouse mouillée, sentait pulsations et douleur. On attendit les secours. On extirpa Jean de la voiture et on le posa sur une civière. Olivier penché vers son ami lentendit murmurer :
Prends soin de Louise
Ils furent emmenés à lhôpital. Olivier avait le bras cassé et une commotion. Il restait conscient. Il interrogeait les soignants :
Jean va comment ? Mon ami ?
Et puis, une infirmière lui annonça :
Jean est décédé
Olivier fut abattu. Il ne put assister aux obsèques. Camille, venue lui rendre visite, raconta que la femme de Jean pleurait sans cesse, incapable de croire à la disparition de son mari, se tenant à peine devant le cercueil.
Sorti dhôpital, Olivier partit au cimetière avec Camille; ils restèrent longtemps devant la tombe de Jean. Intérieurement, Olivier fit sa promesse :
Ne tinquiète pas, mon ami, je ne laisserai pas Louise seule, je laiderai, comme tu me las demandé
Deux jours plus tard, il se rendit chez Louise, sonna. À sa vue, elle fondit en larmes.
Comment vais-je vivre sans lui ? Je narrive pas à croire quil nest plus là.
Louise, jai promis à Jean de taider. On sen sortira à deux. Appelle-moi dès que tu as besoin, je passerai.
Le temps passa. Louise se remit un peu, craignait de perdre le bébé à cause de ses angoisses. Le médecin le redoutait aussi. Olivier venait la voir deux fois par semaine: il lui apportait des courses, achetait des vitamines, lemmenait à la clinique, et partout où elle avait besoin. Louise ne profitait jamais de sa gentillesse, elle nappelait quen cas de vraie nécessité.
Olivier, je ne veux pas te déranger, tu as déjà tant à faire.
Ça ne me coûte rien, cest ma promesse à Jean.
Olivier ressentait envers Louise des sentiments troublants. Elle représentait la femme de ses rêves, mais la situation le dépassait.
Tandis que Louise luttait avec la grossesse, Olivier et Camille recommençaient le tour des analyses, consultations, routines médicales La stérilité restait leur souffrance. Camille ne savait pas quOlivier aidait Louise, il ne lui avait jamais expliqué. Dans son téléphone, Louise figurait sous le nom «Solidarité», de peur que sa femme ne découvre la vérité.
Après la deuxième FIV ratée, une tension sinstalla dans le couple. Camille pensait quOlivier était responsable. Lui, à force, ne pensait plus à rien.
Camille voyait bien que son époux avait changé, souvent distrait, parfois nerveux, partait pour des raisons obscures. Lhypothèse dune aventure lui paraissait invraisemblable, leur intimité navait pas fléchi.
Olivier en était conscient, sa vie privée était en crise, mais professionnellement tout roulait. Il termina le projet commencé avec Jean, décrocha un nouveau contrat lucratif.
Plus la grossesse avançait, plus Louise devenait vulnérable. Sa famille vivait loin, dans le centre de la France, elle navait près delle personne en ville. Elle souffrait de migraines, avait les jambes gonflées, mais ne se plaignait jamais auprès dOlivier.
Un jour, en arrivant avec les commissions, il la surprit sur un escabeau, tentant de poser de nouveaux rideaux.
Jai lavé la fenêtre, expliqua-t-elle, je mets des rideaux neufs.
Descends tout de suite, ordonna-t-il sérieusement en voyant son ventre rond. Si tu tombes, tu mets le bébé en danger !
Il laida à descendre, ils se retrouvèrent tout proches, Olivier sentit un frisson lui parcourir le corps.
Merci, Oliv Puis elle courut à la salle de bains, rattrapée par sa nausée.
Olivier soupira, sépongea le front, pensant :
Est-ce que Jean me voit, de là où il se trouve? Il a cherché, il ma demandé de veiller sur elle
Lors dune visite suivante, Louise lui dit :
Olivier, pourrais-tu maider à aménager la chambre du bébé ? Bientôt, je naurai plus le temps. Jai vu de beaux papiers peints dans un magasin.
Olivier dut sy mettre. Impossible de laisser Louise travailler seule, enceinte. Ils firent les travaux ensemble; Louise surtout le soutint moralement. Une fois la chambre finie, Olivier se débattait entre deux mondes: dun côté, Camille déprimée, parlant sans cesse de leur stérilité, de lautre, Louise pour qui laccouchement approchait.
Camille, guidée par son instinct, décida de se consacrer à son boulot pour préserver le couple. Elle écrivait des articles de presse. Un magazine parisien lui proposa de tenir une chronique régulière. Elle accepta avec enthousiasme, se lançant à fond dans ce nouveau défi. Elle reçut une belle somme pour son premier texte. Heureuse, elle rentra chargée de victuailles et deux bonnes bouteilles de vin.
Cest quoi tout ça ? On fête quelque chose ? sexclama Olivier, rentré du bureau.
Oui, jai touché un bon cachet. Il fallait que je marque le coup, je lattendais ce contrat!
À la télé, passait leur film préféré. Camille voulut retrouver leur complicité passée, espérant faire renaître de la chaleur entre eux. Elle dressa la table basse, posa le vin, appela Olivier pour trinquer devant leur comédie fétiche, tous deux à papoter doucement.
Soudain le téléphone dOlivier sonna. Camille lut par-dessus son épaule «Solidarité». Il séclipsa promptement vers la cuisine.
Quest-ce qui se passe ? demanda-t-il.
Oliv, excuse-moi mais je crois que le travail commence Jai déjà appelé les secours.
Quoi, cest trop tôt
Sept mois, ça arrive, dit-elle dans un souffle douloureux.
Je viens à la maternité tout de suite.
Il shabilla à la hâte. Camille le regarda partir, inquiète.
Tu ten vas?
Oui, inventa-t-il en sortant, il y a une urgence caritative, cest le patron qui mappelle Je texpliquerai. Crois-moi, cest très important…
Mais Camille nen croyait pas un mot.
Quelle caritative, quel patron Il me mène en bateau, Olivier.
Olivier fila en voiture vers la maternité, assez loin du centre. Là-bas, Louise venait darriver. Il attendit deux heures, jusquà ce quune infirmière lui annonce la bonne nouvelle: Louise avait donné naissance à un garçon. Olivier poussa un grand soupir, exténué, pensant :
Heureusement, tout sest bien passé. Jétais si anxieux
Il rentra tard dans la nuit. Camille, qui navait pas dormi, le regarda longuement, comprit quil était épuisé.
Ta solidarité ta vraiment ruiné ce soir, ironisa-t-elle.
Olivier saffala sur le canapé, manteau sur le dos.
Oui, Camille, oui Louise a accouché dun fils ce soir, javais promis à Jean de laider. Elle est complètement seule.
Daccord, tout sexplique, murmura-t-elle. Et maintenant tu vas assister Louise avec le nouveau-né, non?
Oui, répondit sincèrement Olivier.
Eh bien Tu me connais, je ne peux laccepter. Que tu passes ton temps avec lenfant dune autre, alors que nous nen avons pas, et nen aurons peut-être jamais Je demande le divorce. Fais ce que tu veux. Je rencontrerai peut-être un autre homme et, qui sait, deviendrai mère.
Olivier la fixa, surpris. Elle le voyait responsable de leur infertilité.
Cest ton choix, Camille, je nai rien à ajouter. Je dois soutenir Louise et le bébé.
Le temps passa. Camille obtint le divorce. Olivier sinstalla chez Louise, soccupa du petit Paul. Quelques mois plus tard, ils se marièrent. Deux ans plus tard, une fille vint compléter leur bonheur.
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