OUBLIER OU REVENIR?
Inès, tu seras la perle rare de mon aquarium, déclara avec assurance Antoine Moreau.
Mes yeux sélargirent.
Tu es sérieux, Antoine? Je veux être ta seule perle, pas juste une parmi tant dautres Tu es marié? Pourquoi lapprendre seulement maintenant, alors que je menvole vers ton pays?
Non, je ne suis pas marié, mais Antoine hésita.
Finis, je veux tout savoir, pressai-je, avide de connaître la vérité sur les hommes français dorigine maghrébine.
Tu vois, Inès, mes parents ont choisi ma future épouse. Je ne peux pas les contredire. Nous pourrons nous unir dans un mariage temporaire, à condition que tu embrasses lislam. Sinon il détourna le regard vers le hublot de lavion.
En quatre mois de grossesse, ces mots me firent pâlir. Pourquoi annoncer tout ça à 30000mètres, là où le ciel est la seule limite? Il aurait pu me prévenir avant le départ.
Je fermai les yeux, essayai de me calmer. Sauter dun avion était folie. Ma famille et mes collègues mavaient pourtant avertie:
Ne te lance pas, Inès, ce nest pas ton milieu. Leur religion, leurs mœurs, leur regard sur la femme sont différents. Tu vas finir par te mordre les coudes
Je navais rien entendu, rien soupçonné.
Je suis professeure à lacadémie, jenseigne le russe aux étrangers. Jai dû aider de nombreux étudiants à survivre dans un pays qui nest pas le leur. Je les traitais comme de simples élèves.
En septembre arriva une nouvelle promotion, dont un étudiant marocain, Antoine Moreau. Ce jeune homme au charisme singulier me séduit immédiatement: élégant, beau, espiègle, un véritable Arabecavalier.
Antoine vivait en résidence universitaire, était studieux, poli sans ostentation. Un jour, il sapprocha de moi avec une demande étrange:
Professeure Inès, combien coûtent vos cours particuliers?
Gratuitement. Et pourquoi? Tu te débrouilles déjà très bien, répondis-je, sans voir que je venais de tomber dans le piège savamment tissé dun homme jeune.
Inès, accepteriezvous une invitation pour une consultation? lança Antoine, les yeux pétillants.
Si tu insistes. De quoi sagitil? acquiesçaije, sans méfiance.
«Relations», réponditil brièvement.
Ainsi, le soir même, je me rendis dans la petite chambre de la résidence où mattendait Antoine. En entrant, je fus surprise par la décrépitude du lieu: vieux meubles grinçants, vitres sales, absence deau chaude. Mais sur la table basse reposait une rose fraîche dans un vase, des fruits lavés sur une assiette nette, une bouteille de vin rouge.
Il a préparé le décor pensaije, intriguée.
Nous parlâmes de la vie, des études, de ses parents. Tout semblait convenable, jusquà cette soirée qui allait déclencher une spirale infernale.
Les jours suivants senchaînaient comme des chevaux sauvages galopant sur la steppe. Nous tombions dans labîme, puis volions vers le ciel. Nous nétions plus sur terre. Dix ans plus tard, je ne veux plus revivre cela.
Les conséquences de cette passion brûlante furent lourdes. Le département était au courant de notre liaison; les collègues secouaient la tête, les étudiants murmuraient notre idylle.
Inès, ne deviens pas folle. Arrêtetoi avant quil ne soit trop tard. Pourquoi ce Antoine? Il a des jeunes fiancées dans son pays. Au Maroc, on épouse dès treize ans. Toi, tu as vingtsept ans. Tu nas pas assez dhommes français? Redescends de tes nuages roses, me lança une collègue, son mari alcoolique à ses côtés.
Oh les filles, je ne refuserais pas de revivre tant de passion! La vie est si belle rêvait une autre, encore célibataire.
Quant à moi, javais perdu mon identité. Jétais prête à suivre Antoine jusquau bout du monde, loin du Maroc.
Durant les vacances dété, nous décidâmes daller rendre visite à la famille dAntoine. À bord de lavion, il commença à parler de projets étranges: il voulait que je devienne la perle de son harem, la principale épouse. Lidée me glaça.
Lavion atterrit au Maroc. Nous fûmes accueillis par les amis dAntoine, bronzés, souriants, comme sortis dune publicité. Nous arrivâmes chez ses parents. Ils maccueillirent chaleureusement. Antoine joua les traducteurs.
Ses parents ne comprenaient pas le russe, je communiquais avec Antoine en anglais. Dans un coin, une fille dune quinzaine dannées, vêtue de façon très couvrante, ne laissait entrevoir que ses yeux.
Voici Maëlys, la future femme de notre fils, annonça le père dAntoine, comme si de rien nétait.
Je voulais menfoncer dans le sol. Maëlys nétait pas une beauté typique, alors que moi: grande, brune, silhouette de sablier, visage impeccable. Mais javais vingtsept ans, Maëlys, quinze.
De retour, le cœur lourd, je savais quil ny avait plus de chemin retour. Le bébé arriverait bientôt. Jai dû troquer ma garderobe colorée contre des hijabs noirs, des abayas, ne conservant que le mascara et le crayon à sourcils, focalisant mon regard sur mes yeux.
Jacceptai le mariage temporaire, me convertis à lislam, voulant plaire à mon homme. Jaimais Antoine. Je voulais lui obéir en tout.
Sept années passèrent. Antoine, Maëlys, moi et nos enfants déménagèrent en Angleterre. Jai eu trois fils, Maëlys deux filles. Antoine assurait bien la famille, mais je me sentais comme une vieille maîtresse, une étrangère.
Ma jalousie envers la jeune Maëlys explosait. Elle était la femme officielle. Quand Antoine la regardait, mon cœur se remplissait dune douleur insoutenable.
Je ne pouvais plus accepter. Lenvie de fuir ce paradis imaginaire était forte, mais je craignais de perdre mes fils. En cas de divorce, les enfants resteraient avec le père.
Finalement, je décidai dun geste désespéré. Jai parlé à Antoine, lui disant que je voulais retourner en France.
Inès, questce qui te manque? demandatil, surpris.
Pardon, Antoine, tu ne comprendras jamais mon âme. Laissemoi partir, sil te plaît, sanglotaje.
Très bien, reposetoi chez tes parents. Les enfants et moi penserons à toi. Reviensnous vite, caressatil mon épaule avec douceur.
Un mois plus tard, je repris lavion vers la France.
Deux années se sont écoulées depuis. Je parle régulièrement au téléphone avec mes enfants et Antoine. Maëlys a donné naissance à un garçon. Mes fils grandissent, se souviennent de moi. Je suis perdue, je pleure, je nai nulle part où aller







