Deux hommes sur le dos : comment Aline s’est débarrassée de son compagnon, de son beau-frère envahissant et de toute une bande d’intruses pour enfin devenir maîtresse de sa vie et de son appartement parisien

Très bien ! Choisis : cest moi, ou ton frère et votre bande de demoiselles ! Ça devient nimporte quoi. Dabord, tu mimposes toute ta famille, et maintenant tu fais dici un refuge pour tes conquêtes ? Franchement, cest bien confortable la vie chez moi, nest-ce pas !

Élodie se tenait au centre de la chambre, tremblante de colère. Dans sa main tendue, elle serrait une preuve irréfutable : un bas nylon qui nétait pas à elle, découvert sous le lit à linstant. Aucun doute, il appartenait à une autre.

Julien, au lieu de sexcuser ou de se montrer désolé, affichait un air offensé, comme si cétait Élodie qui avait amené un inconnu ici. Il piétinait, nerveux, lançant des regards insistants vers le couloir.

Oh, Élo, arrête ton cinéma. Tu temballes pour rien, comme dhabitude, grogna Julien. Cétait un invité. Mon frère, quand même, ton beau-frère, non ? Il a ramené une fille, une fois. Où est le problème ?

Élodie nétait pas jalouse. Ce quelle ressentait, cétait ce froid vague de dégoût. Comme si on lavait forcée à marcher dans la boue, dans ses plus belles chaussures.

Elle apercevait les regards fuyants de Julien, cherchant laval de celui qui squattait leur appartement depuis six mois. Maxime, son frère, ne bougeait même pas le petit doigt.

Cest MON appartement, et je refuse quil serve dauberge à nimporte qui, répondit-elle dune voix glaciale. Et ton frère non plus na rien à y faire. Quil sachète son propre logement, il fera ce quil voudra. Je veux retrouver mon chez-moi.

Julien parut réellement surpris. Pourtant, pour Élodie, rien de tout ça nétait inattendu. Cétait la suite logique.

Allez Julien, viens, lança paresseusement Maxime du salon. On trouvera bien une piaule, au moins on aura la paix. Les femmes qui partent, cest du poids en moins, tu le sais bien.

Julien, vexé, obéit aussitôt dun geste théâtral. Il tira bruyamment son sac de sport du placard et y jeta pêle-mêle t-shirts, jeans, câbles et sous-vêtements.

Tu vas regretter, Élodie, marmonna-t-il sans la regarder. Personne naura besoin de toi comme moi…

Quand ils quittèrent lappartement, la porte claqua si fort que les verres du buffet tintèrent.

Élodie resta seule, plongée dans un silence devenu assourdissant. Elle sassit sur le lit, serrant toujours ce bas à la main. Comment avait-elle laissé faire ça ? À quel moment son deux-pièces hérité de sa grand-mère sétait transformé en dortoir ?

… Élodie avait rencontré Julien deux ans plus tôt. Ils navaient rien en commun. Elle, timide, à fleur de peau, peinant à aller vers les autres ; lui, extraverti, charmeur, agité, déjà à moitié taxi alors quils étaient étudiants. Il lui offrait des chocolats, récitait des poèmes, lemmenait parfois au restaurant. Élodie, première de la classe et discrète, sy laissait prendre.

Il lui avait proposé demménager ensemble presquimmédiatement.

Je ne peux pas vivre sans toi, petite étoile, soufflait-il en la serrant fort. Je veux mendormir et me réveiller près de toi à chaque instant.

Élodie y crut naïvement. Ce nest que six mois plus tard quelle comprit : Julien avait surtout été mis dehors de sa chambre de location et navait nulle part où aller. Mais elle préféra relativiser. « Tout le monde a des galères. Cest le hasard du destin », se répétait-elle.

Ils vivaient à deux dans leur cocon, simplement, avec peu de moyens. Élodie enchaînait ses cours à la faculté et ses heures comme professeure particulière, histoire de remplir le frigo. Julien participait, certes, mais à sa manière.

Mais, au bout de deux ans, un invité sincrusta.

Julien, tu me disais que ton frère venait tenter son entrée à la fac ? On pourrait linviter, tu veux ? proposa Élodie, encore bienveillante.

À lépoque, elle ignorait que Maxime naurait aucune envie de repartir. Quil répèterait sa visite chaque jour, puis finirait par sinstaller. Et Élodie, trop polie, mettrait les petits plats dans les grands, ferait le ménage pour deux hommes adultes vaisselle, lessive, linge… le tout, seule, sans jamais daide.
Ce quelle ne savait pas non plus, cest que Maxime nirait pas du tout à la fac.

Maxime, tu nes pas censé être étudiant maintenant ? Ils nont pas de places en résidence pour vous ? demanda-t-elle le troisième mois.
Non, jai raté lentrée. On verra lan prochain, répondit-il, lair de rien.

Élodie, sidérée, devinait déjà quil ne partirait jamais de lui-même. Pourquoi se priverait-il ? Il avait une chambre, des repas, une intendance irréprochable. Il pouvait dormir, traîner sur son portable, sortir voir ses copains, sans aucun souci.

La situation empira quand Julien quitta soudain son boulot de lannée précédente.

Mon chef est un imbécile, expliqua-t-il. Trop dexigences, pour un salaire desclave. Je vais faire quelques courses en VTC, et chercher mieux en parallèle.

Évidemment, les « recherches » durèrent. À tout casser, Julien travaillait une fois la semaine. Résultat : deux hommes oisifs passaient leurs journées entières à squatter le salon dÉlodie et vivaient à ses crochets.

Boucler le budget devenait de plus en plus compliqué. La nourriture disparaissait à vue dœil. Un plat de gratin prévu pour deux jours ne survivait jamais au dîner. Les factures grimpaient. Julien et Maxime ne semblaient pas concernés.

Élodie, épuisée chaque soir, tombait sur des piles de vaisselle incrustée, des vêtements sales dans la salle de bain, la poussière dans les coins.

La première fois quelle osa protester, Julien la regarda, sincèrement perplexe :

Mais enfin, Élo, cest si grave, deux assiettes de plus ? Le pauvre ! Il a besoin de sadapter à Paris, cest énorme pour lui. Sois gentille, tu es une femme, quoi !

On peignait Élodie en marâtre mesquine, chipotant pour trois miettes. Elle, la gorge nouée, reprenait la cuisine, frottait les toilettes, supportait tout, persuadée de préserver un semblant de paix domestique, pensant que cétait normal, que les mauvaises passes nétaient que passagères.

Mais un soir, après avoir trouvé une bouteille de vin premier prix à demi vide et trois verres sur la table, quelque chose se brisa. Trouver ce bas fut la goutte deau. Elle explosa.

Cette première nuit, seule dans lappartement, ne fut pas paisible. Contre toute attente, le silence était oppressant. Pas de ronflements de Maxime dans le salon, pas de télé qui vociférait, pas le frottement des pantoufles de Julien dans la cuisine.

Mais, au matin, la peur fit place à un soulagement intense. Le fromage acheté la veille navait pas disparu du frigo. Le jus dorange était intact. Personne navait bu le lait à la brique. Aucune miette, aucun couteau sale sur la table. À nouveau, elle était la maîtresse de chez elle.

Le soir, la solitude lassaillit plus fort. Élodie alla voir son amie Léa. Elle avait besoin de parler.

Ma pauvre Élo, souffla Léa en secouant la tête. Tu paries quils embobinent déjà une autre idiote ? Peut-être même celle qui était là lautre soir. Et entre nous, rien ne prouve que cest Maxime qui la ramenée. Ton Julien, on le connaît…
Tu crois quil me trompait ?
Quelle importance, maintenant ? Ils tont vidée, tous les deux. Dis-toi que cette fameuse inconnue ta sauvée la mise. Taurais continué indéfiniment à les entretenir.

De retour à la maison, Élodie ne fit pas quun simple ménage. Cétait un adieu à son ancienne vie. Elle fit disparaître tous les souvenirs : chaussettes oubliées, papiers, paquets de cigarettes vides tout fut jeté. Même les cadeaux. Elle changea les draps, relava le sol à la javel et enfin, sapaisa.

En fin de mois, en faisant ses comptes, elle découvrit, non sans surprise, quelle pouvait enfin économiser.

Un an et demi sécoula…

Élodie avait changé. Elle travaillait dans une école privée, savait désormais dire « non », et ne cherchait plus à satisfaire tout le monde. Dans sa vie entra Laurent : ingénieur, cinq ans de plus quelle, avec son propre appartement, certes en prêt immobilier.

Mais Élodie ne se précipita pas : elle observa Laurent six mois avant daccepter de partager le quotidien. Ils vécurent chez elle, lappartement étant plus central. Laurent mit le sien en location pour solder plus vite le crédit.

Tout semblait bien aller, jusquau soir où, reposant son téléphone, Laurent lui dit :

Dis, Élo, ma mère ma appelé Elle doit passer des examens médicaux, et au village ce nest pas possible. Il faudrait quelle reste ici une semaine, deux peut-être. Ça ne te dérange pas ?

La gorge dÉlodie se serra. Les souvenirs remontèrent : Maxime affalé sur le canapé, les ronflements, cette sensation dêtre étrangère chez soi. Son cœur battait plus fort.

Elle regarda Laurent, il attendait sa réponse. Cétait décisif : allait-elle se taire, plier, tout recommencer ? Ou allait-elle sécouter, enfin ?

Élodie inspira profondément.

Laurent, commença-t-elle calmement, japprécie beaucoup ta maman, mais jai une règle infaillible : pas de nuitées pour des invités à la maison. Ni de ton côté, ni du mien. Notre chez-nous, cest notre refuge, rien que nous deux. Je préfère être claire, rien de personnel.

Silence. Élodie se crispa, sattendant à des reproches, des cris, une porte qui claque. Elle se tenait prête à se défendre.

Laurent haussa juste un sourcil, puis hocha la tête, serein.

Aucun souci, répondit-il simplement. Je comprends. Inutile de sentasser alors quil y a un autre logement. Au pire, je lui trouverai un Airbnb près de la clinique, comme ça tout le monde sera à laise.

Élodie resta figée, nen croyant pas ses oreilles. Elle souffla enfin.

Tu ne men veux pas ?

Laurent déposa son téléphone, la rejoignit et la prit dans ses bras.

Pourquoi ten voudrais-je ? Chacun a ses limites, cest normal. On peut toujours sadapter, chercher des compromis.

Élodie sourit et se blottit contre lui. Elle avait appris à poser des limites et, surtout, elle avait trouvé quelquun qui respectait ses « non ». Désormais, sa porte et son cœur ne souvraient quà ceux qui savaient y entrer avec respect.

On ne peut rendre service à autrui en soubliant soi-même. Pour accueillir lautre, il faut dabord savoir se préserver.

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Deux hommes sur le dos : comment Aline s’est débarrassée de son compagnon, de son beau-frère envahissant et de toute une bande d’intruses pour enfin devenir maîtresse de sa vie et de son appartement parisien
Jack, ne compte pas les corbeaux ! Depuis plusieurs jours déjà, Jack refusait la nourriture que lui apportait Ludmila : — Allons, mon vieux, ce sont les mêmes boulettes que celles que te ramenait Monsieur Dubois. Il ne viendra pas, pas pour l’instant… Ne l’attends pas, — soupira Ludmila en écartant les bras… Drôle de tableau… Sur le long arrêt jaune, tous les ouvriers de l’usine qui attendaient le bus s’étaient regroupés d’un côté. L’autre moitié de l’arrêt restait vide, à l’exception d’un chien roux ébouriffé, pelage emmêlé, qui s’était allongé de tout son long devant le banc… Jack allait sur sa quatrième année, et il connaissait la vie comme ses quatre pattes. Il passait toutes ses journées à l’arrêt de bus, juste à côté de la résidence. Derrière, c’était l’usine, puis le champ. Rien d’intéressant — Jack y était déjà allé, plus d’une fois. Comment était-il devenu Jack ? Le chien roux ne s’en souvenait plus très bien. C’étaient quelques jeunes femmes de la résidence qui l’avaient surnommé ainsi. Compatissantes envers son sort, elles lui donnaient parfois de la nourriture. Pour le reste, la plupart des gens l’évitaient. Jack n’allait pas chercher votre regard d’un air triste. Il ne remuait pas la queue amicalement… Jack n’était vraiment pas comme les autres. À trois ans bien tassés, il ressemblait à un vieux bougon, jamais content de rien. Jack faisait souvent peur à cause de son fichu caractère. Les gens… Qu’aurait-il eu à raconter de positif sur eux ? Pas grand-chose en vérité ! À part ces deux filles qui lui donnaient à manger, il ne faisait grâce à personne. Jack n’aimait ni les gens, ni les corbeaux, et il détestait ces moineaux qui piaillaient et batifolaient dans les flaques. Le temps où, chiot, il pensait que chaque humain voulait lui faire une caresse était bien derrière lui. La confiance s’était envolée, même chez Jack. À vrai dire, ces humains lui parurent toujours aussi bruyants et pénibles que les corbeaux. Ils se disputaient à l’arrêt, se bousculaient. On chassait le chien pour ne pas l’avoir dans les pattes. Pourquoi aimer ceux-là ? Aucune raison valable… Avec les corbeaux, c’était une autre histoire : ces effrontées s’étaient mis en tête de lui chiper ses quelques restes, apportés par les filles de la résidence. Jack les pourchassait, les corbeaux prenaient leur envol, se concerter, mais refusaient de céder le terrain sans bataille. Ainsi passaient les journées : Jack se querellait avec les corbeaux, comptait ces effrontées — lesquelles allaient bientôt perdre de leur superbe ? — et aboyait après les bipèdes. À cet arrêt jaune, il faisait bon vivre, tout compte fait. Pas un château, certes. Mais il y avait toujours où se mettre à l’abri du vent, de la pluie, ou à l’ombre aux beaux jours. Il y aurait juste un peu trop de monde parfois… — Eh, il s’étale, le seigneur ! Laisse-moi passer au banc ! — Une chaussure interrompit la sieste du chien. Jack ouvrit un œil. La chaussure tenta de lui enjamber les pattes, mais le maître des lieux décida autrement : « Tu veux la bagarre ? Attends voir ! » Jack bondit d’un coup. La chaussure bataillait vaillamment, essayant de ressortir entière, mais un bus arriva pile à ce moment. Jack détestait plus que tout voir les gens s’engouffrer dans leurs bus, ces mêmes bus dont ils parlaient sans arrêt à l’arrêt. Tant de ses ennemis lui avaient échappé ainsi… Quoi qu’il en soit, la chaussure resta sur l’arrêt, abandonnée, esseulée. « Bien fait pour toi ! » décida Jack, satisfait de sa victoire. Il mâchouilla un moment son trophée, puis, fier de lui, traîna la chaussure derrière la poubelle. — Tania, viens par ici, laisse ce chien cinglé ! — lança une femme blonde, entraînant son amie plus loin. — Il est fou, ce clebs, on n’en viendra jamais à bout, — renchérit un homme à la cigarette. Le mégot vola, manquant d’atteindre Jack, qui dut aboyer de nouveau. L’homme, pestant, quitta l’autre côté de l’arrêt… ***** Le lendemain, Jack recroisa le propriétaire de la chaussure, cette fois accompagné. — Là ! — L’homme désigna Jack d’un doigt, en gardant ses distances. — Ce chien agressif ! Faites quelque chose ! — Quoi ? — répondit l’autre en haussant les épaules, perplexe. — Vous n’êtes pas le premier. Mais ici, on n’a pas de service de fourrière. La chaussure cessa de pointer, ses gestes fusaient tels une pie bavarde. Jack leva la tête, tout ouïe. Finalement, le deuxième homme s’énerva aussi. Jack les observa, ravi. Quel spectacle délicieux ! — Enfin, vous êtes le gardien, non ?! — protesta la chaussure, pleine d’indignation. Jack n’ouvrit même pas la gueule. Heh, voilà que les humains se grognent dessus ! C’est encore mieux que les bagarres de corbeaux pour une noix… Le patron de la chaussure crut voir une moue satisfait glisser sur le museau du chien. Non, tout de même, ce n’est pas possible ! — Je garde la résidence, pas l’arrêt de bus ! — chuchota l’agent avant de filer à son poste. Il s’arrêta, se retourna : — Lancez-lui une friandise, il vous laissera tranquille. Le gardien voulait bien aider avec ce conseil judicieux. — Merci, hein ! Pourquoi je ne l’emmènerais pas aussi la moitié des boulettes de la cantine ? — ricana le patron de la chaussure. Et, jetant un œil noir au chien : — Et toi, tu ne bronches pas ? T’es pas foutu d’aboyer ? Grr, sale bête ! « Sale bête », sentant l’insulte, aida derechef le patron de la chaussure à monter dans le bus à la vitesse d’un lièvre pressé. Jack aboya à s’en casser la voix, tandis que M. Dubois — c’était ainsi que s’appelait la chaussure — continuait de pester derrière la vitre embuée… La confrontation était inévitable. Dubois venait d’être nommé sous-directeur de l’usine. Tout était nouveau pour lui : les collègues, la routine, et ce chien errant qui lui rendaient la vie dure à l’arrêt, sa voiture justement au garage. Chaque matin, l’aboiement féroce du chien devenait son réveil désagréable. Pourquoi donc ce cabot s’était-il acharné sur lui ?! Dès lors, Jack ignora tous les humains sauf M. Dubois, dont il attendait impatiemment le bus et le pied sur le trottoir ! Suivant l’avis du gardien (marre des quolibets des ouvriers !), Dubois se décida à acheter une boulette à la cantine pour l’offrir à Jack. — Tiens, mange, — dit-il en versant la boulette hors du sachet, guettant la réaction du chien. Jack était prêt à raccompagner “la chaussure” durablement à son bus, mais l’odeur de la boulette était trop tentante… En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, la boulette avait disparu. Même l’asphalte semblait conserver ce parfum sublime. Jack, ravi, lança un regard d’attente à l’homme. — Tu regardes quoi ? Encore ? Hé bien, tu rêves ! J’ai pas de femme, moi, alors je sais pas faire les boulettes, et je vais pas t’amener la cantine tous les jours non plus ! ***** Le matin suivant, Dubois eut une surprise. — Vous avez vu, Monsieur Dubois, c’est fou, Jack ne vous aboie plus dessus ! — plaisanta Ludmila, la secrétaire joufflue. — Eh bien, Ludmila, il me respecte maintenant, — répondit fièrement Dubois, tout en lançant un regard étonné au chien. À partir de ce jour, le chien roux commença à se laisser apprivoiser par ce nouveau rituel : chaque matin, une boulette arrivait, suivie de M. Dubois. Alors, tous les humains ne seraient peut-être pas aussi bêtes qu’il le croyait ? Seraient-ils si différents de ces corbeaux, qui passaient leurs matins à se chamailler pour un bouchon brillant ? Le temps fraîchissait… L’hiver s’approchait en douceur. Un matin, l’arrêt jaune se retrouva poudré d’un manteau blanc. Avec les premiers flocons, le vent froid débarqua du champ. Dubois, fidèle à la tradition, déposait chaque matin devant Jack des boulettes et autres douceurs. Le chien tremblant touchait du museau la boulette, mais elle disparaissait si vite… Juré, tout allait si vite qu’il n’avait même pas le temps de voir ce qu’il avalait ! M. Dubois observait les flancs roux qui frissonnaient. — Le bus, Monsieur Dubois, — dit Ludmila, le tirant par la manche, mais l’homme fit non de la main. — Oh ! — gémit Dubois d’un air dépité, rebroussant chemin vers la grille. Peu après, une main en gant de cuir noir caressa doucement Jack. Le chien leva les yeux. — Tu as froid, vagabond ? Pas si batailleur, aujourd’hui… Allez, couche-toi sur ce carton. Au moins, tu auras plus chaud. Ce carton va ici, sur le côté, pour être à l’abri… Tiens, encore une boulette… ***** Le samedi, Dubois était chez lui. Les massifs devant son pavillon, acheté lorsqu’il s’était installé à la périphérie de Chartres, étaient recouverts de neige épaisse. Le vent jetait des grains de glace à tout va. M. Dubois fit cuire des œufs, déjeuna, puis prit une pelle dans son garage. Il déneigeait l’allée, l’esprit ailleurs… Il s’arrêta, regarda les flocons virevolter. Murmura on ne sait quoi, jeta la pelle, et courut dehors… Pas un chat à l’arrêt. Jack savait que parfois, il voyait peu de gens. Le bus ouvrait pourtant ses portes, mais seuls quelques passagers descendaient. Ces jours-là, le ventre de Jack gargouillait plus fort encore. Aucune femme de la résidence en vue… Jack se leva. Il savait qu’il lui faudrait courir une éternité avant d’atteindre le quartier de la supérette et des maisons, où grappiller un reste si personne n’avait laissé de nourriture à l’arrêt. Jack s’apprêtait à quitter son abri, quand un bus stoppa devant lui. — Où tu vas ? Tu veux te perdre dans la tempête ? Dubois sortit de sa besace quelques paquets de saucisses et les versa devant le chien, qui mangea comme si elles allaient disparaître dans la seconde. — Pas de boulettes aujourd’hui, la cantine est fermée, — s’excusa presque Dubois, — J’ai encore ça pour toi… Une grande boîte, garnie d’un vieux plaid, fit son apparition sur l’arrêt. — Pas trouvé mieux. Allez, va dedans. Ce sera mieux qu’ici… Soudain, neige et froid disparurent pour Jack. Il sentit au fond de lui une étrange chaleur, et pensa : personne ne lui avait jamais apporté quelque chose d’aussi précieux… ***** Depuis quelques jours, Jack refusait la nourriture que lui proposait Ludmila. — Allons, mon grand, ce sont les mêmes boulettes que celles que Monsieur Dubois t’apportait. Il ne viendra pas, il est souffrant… N’attends pas, — soupira-t-elle. Jack, oreilles baissées, la regarda longuement. Il se redressait au moindre bruit de porte de bus ou de cantine. Mais ce n’était jamais lui… Jack se recouchait tristement sur son plaid, dans sa boîte. Les corbeaux, eux, se disputaient une croûte de pain derrière l’arrêt. Jack les regardait, aboya vaguement. Stupides volatiles ! Lui aussi, il avait une cachette secrète – une cavité sous l’arrêt, derrière la poubelle. Il sortit de sa boîte et alla vers la cavité. Il n’était pas comme ces corbeaux qui oublient leur prise. Lui, il se souvenait de sa chaussure. Celle qu’il haïssait autrefois. Maintenant… Quelle sensation le tirait en arrière ? Il sortit la chaussure. Où était donc M. Dubois ? Jack avait compris que les autres appelaient “son humain” ainsi… Un ami, vraiment ? Un vrai chien reste-t-il un vrai chien s’il a trouvé son humain, mais finit par le perdre ? Jack grogna férocement vers les corbeaux. Quelque chose se réveillait en lui. Assez ! Marre ! Il ne resterait plus ici à traîner ! — Monsieur Dubois ! Monsieur Dubois ! Jack dressa l’oreille, plein d’espoir, quand il entendit la secrétaire, téléphone à la main. — Je capte mal… Là, je monte dans le bus. Je vous ai pris votre dossier à signer… Ludmila grimpa, et ne remarqua même pas la présence d’une queue rousse glissant discrètement à sa suite dans le bus… ***** Le chien, animé d’un nouvel espoir, regarda la jeune femme qui répétait plusieurs fois le nom de son humain. Ludmila, serrant son écharpe, sauta du bus. Jack, la chaussure noire fermement entre les crocs, sur les talons. Jack se sentait d’excellente humeur. Comment avait-il pu croire que ce manteau blanc ne serait que froid et hostilité ? Il crissait si gaiement sous les bottes de Ludmila. Elle sonna, et bientôt, une voix familière répondit à la grille. Jack se mit à aboyer d’excitation, si bien que Ludmila, surprise, glissa et fit tomber le dossier dans la neige… — Monsieur Dubois, vous pourriez m’aider à me relever au lieu de vous jeter sur le chien ? Les yeux de Dubois, embués de larmes, s’attardaient sur le chien. — Tu es venu ? Pour moi ? Oh, tu m’as même apporté un cadeau… — répétait-il en serrant Jack d’un bras, la chaussure dans l’autre. Bien sûr, Ludmila fut remise debout et eut droit à son thé chaud. — Une chose que je ne comprends pas, Monsieur Dubois, — lança Ludmila en regardant le chien qui tournait autour de la table, — pourquoi ne l’avez-vous pas pris chez vous plus tôt ? Vous avez un pavillon, tout l’espace qu’il faut… — J’avais peur, — soupira Dubois, — j’ai vécu longtemps seul, tu sais. S’occuper d’un chien, c’est une responsabilité, une petite famille, en somme… Maintenant, je ne le laisserai plus repartir. Quand j’irai mieux, j’apprendrai à faire des boulettes… — Il fallait simplement prendre la maison d’assaut ? — Ludmila éclata de rire. — Eh bien, Jack a eu raison de venir de lui-même. Ludmila tenta de masquer son sourire derrière sa tasse…