Quand mon mari m’a proposé de laisser notre chambre à ses parents pour toutes les fêtes… et de dormir nous-mêmes par terre : chronique d’un Nouvel An parisien sur un matelas gonflable, belle-famille, crème hors de prix et crise conjugale

30 décembre, Paris

Ce matin-là, en versant calmement la soupe dans les assiettes, jai entendu Claire, ma femme, sarrêter net, une louche à la main. Cela ma rappelé combien la période des fêtes pouvait toujours chambouler notre paisible appartement haussmannien du quinzième. Jai abordé le sujet en tentant dy mettre les formes :

Tu comprends, mon père a son hernie discale, il est impossible pour lui de dormir sur un canapé-lit, il ne tiendrait pas la nuit. Et maman, elle a tant besoin de silence et dobscurité pour dormir, le lampadaire de la rue éclaire le séjour toute la nuit. On pourrait bien faire un effort, non ? Cest une semaine après tout.

Je nai pas osé soutenir le regard de Claire. Jai fixé la nappe à carreaux comme si une révélation mattendait dans ses motifs.

Attends Paul Laisse-moi vérifier si jai bien compris. Tes parents viennent pour tout le Nouvel An, jusquau huit janvier, soit, cest acté. Mais tu proposes maintenant quon leur laisse notre chambre, avec notre super matelas en mousse à mémoire de forme (quon a payé un bras après des semaines de recherche !), et quon dorme, nous, sur le sol du salon ?

Oui Cest normal, non ? Ce sont mes parents. Un minimum dhospitalité, de respect. Je peux quand même pas forcer mon père à se tordre sur le clic-clac, il est mortel ce ressort qui ressort.

Claire a acquiescé.

Je sais, je dors jamais dessus dailleurs. Mais tu te rappelles, jai des soucis de dos aussi, depuis laccident. Et moi, contrairement à eux, après les fêtes, je dois reprendre le boulot direct, avec la clôture du bilan annuel.

Je sentais que je menferrais. Mais jai tenté de sauver la situation :

Ne tinquiète pas, jai pensé à tout. Jai piqué un matelas gonflable XXL à Benoît, vraiment confortable. Presque comme un vrai lit, on le pose au sol du salon, cest la version camping chic ! Ça nous rappellera nos vacances en tente, tu te souviens ?

Du camping sur le parquet du salon, à bientôt quarante ans ? Paul, ce nest plus le camping, cest mon seul havre de paix à la maison ! Ta mère va se lever tôt, faire du boucan en cuisine dès six heures du matin salon et cuisine même pièce chez nous, on naura aucune intimité.

Je lui demanderai de faire attention ! Allez, Claire, mets-toi à leur place. Ils ont déjà pris les billets. Je leur ai promis du confort, tu comprendras bien

Ah, donc tu as promis Et sans même me demander mon avis. Décidé tout seul de qui dort où.

Je voulais que tout le monde soit bien ! Arrête de me peindre en dictateur Je veux juste leur faire plaisir, ce sont des gens âgés.

Après ce souper dexplications, Claire sest enfermée longuement dans la salle de bains. Je lentendais marmonner sa fatigue devant le miroir. Malgré son amour pour notre appartement, lannonce pesait. Il faut dire que larrivée de mes parents, Lucienne et Marcel, nest jamais une affaire simple. Une mère infatigable, critique sur tout, et un père discret, mais maniaque du détail domestique.

Claire savait déjà que javais gagné cette bataille. Si elle opposait son veto, elle deviendrait la méchante officielle de toute la famille. Une semaine de diplomatie commençait.

Évacuer la chambre, vider larmoire pour y suspendre les vêtements de maman, cacher les cosmétiques dans le tiroir de la salle de bain, tout était réglé comme une opé de déménagement. Lucienne ayant la fâcheuse habitude de tester ce quelle trouve et de commenter librement chaque crème.

Regarde, ça tient pile poil ! lançai-je joyeux en gonflant le matelas flambant neuf. Tu verras, cest le luxe.

Le monstre bleu trônait désormais dans le salon, laissant à peine la place de circuler. Lodeur du plastique me piquait le nez.

Le rêve ? ironisa Claire. Les draps vont glisser et le froid va nous remonter par le sol.

On mettra une couverture épaisse dessous, juré !

Le lendemain matin, 7h tapantes, on a sonné à la porte. Les parents étaient là. Lucienne, dans sa chapka de renard, a immédiatement investi le couloir.

Enfin, on est arrivés ! Le train, une catastrophe, la contrôleur abominable, pas moyen davoir un café ! Mais toi ma Claire, tu as lair fatiguée, tu devrais voir un médecin. Marcel, fais attention à la confiture dans la valise

Marcel a silencieusement déposé ses deux mastodontes de sacs, cherchant ses chaussons du regard.

Entrez, déshabillez-vous, le petit-déj est prêt, disais-je en souriant malgré la nuit blanche passée sur un rapport à terminer.

Première étape pour Lucienne : inspection de la chambre.

Cest bien propre, rien à dire. Bon, les rideaux sont un peu trop sombres à mon goût. Et ce matelas, cest donc le fameux matelas orthopédique ? Il a lair sacrément ferme. Marcel, vas-y, essaye, pour ton dos.

Mon père sest allongé sur notre lit, encore en habits de voyage. Claire serra les dents.

Bof, ça passe Râla-t-il. Par contre, vos oreillers, là, tout neufs et ergonomiques Pas doreillers classiques ? Des bons vieux traversins ?

Non, Marcel. Ici, il ny a que des oreillers ergonomiques. Cest meilleur pour les cervicales, insista Claire.

Bah, on a toujours dormi sur de la plume et on avait pas mal au dos, râla Lucienne. Enfin, on sadaptera. Et vous, vous dormez où alors ?

Dans le salon, sur ce superbe matelas gonflable !

La journée sest enchaînée : cuisine à nen plus finir, Lucienne racontant à qui voulait bien lentendre les bobos de ses voisins, les scandales politiques du moment Claire na arrêté quentre deux corvées. À chaque tentative de pause café, Lucienne lui trouvait une « meilleure » occupation : changer les torchons, renouveler le pain, faire ci, faire ça.

La nuit fut pire que prévu. Le « roi du confort », selon moi, se révéla être une arme de torture. Au moindre mouvement, lautre rebondissait comme sur une structure gonflable de fête foraine. Les draps ont glissé au sol en moins dune heure. Le froid remontait, malgré la couverture.

Vers 3h du matin, Marcel a traversé la moitié de lappartement en claquant ses charentaises direction les toilettes. Trente minutes plus tard, Lucienne, réveillée en quête deau. Larche ouverte entre salon et cuisine laissait passer chaque bruit, chaque lumière : impossible de dormir sereinement.

Le lendemain, jai retrouvé Claire, lessivée, les traits tirés.

Quel bonheur davoir bien dormi, sexclama Lucienne, radieuse dans le peignoir quon lui avait offert. Par contre, ce matelas, il est vraiment très dur, hein Marcel ? Tu tes coincé le flanc Cest pas ce que je préfère.

Claire sest contentée de râper du café, son regard perdu dans le vide.

Mais vous, vous tirez la tronche ! bonda Lucienne. Paul, tu as de sacrés cernes. Cest le matelas ?

Non, maman, on va shabituer

Mais voyons, vous êtes jeunes, vous devriez pouvoir dormir nimporte où ! Et Claire, cest du cornichon que tu mets dans la macédoine ? Je mets toujours du concombre, cest plus fin

Claire, la cuillère tremblante de colère contenue, répondit doucement :

Lucienne, je prépare la salade comme mes proches laiment. Si vous préférez, vous pouvez vous en préparer une version à part. Les concombres sont dans le frigo.

Lucienne piqua du nez, offusquée. Je tentai de détendre latmosphère, mais Claire esquiva, direction la salle deau.

Là-bas, nouvelle surprise : ses produits de beauté déplacés au fond de létagère, la brosse remplie de cheveux inconnus Et son précieux soin du visage, ouvert, la moitié entamée. Les mains de Lucienne étaient passées par là.

Claire sortit avec le pot à la main :

Lucienne, vous avez utilisé ma crème ?

Ah, cest bien possible ! Marcel avait les talons dans un état lamentable après le voyage. Jai vu que tu avais plein de crèmes, alors jen ai pris une au hasard. Elle hydrate bien ! Pourquoi, cest grave ?

Vous en avez mis sur ses pieds ? Sur une crème à 140 euros ?

Combien ?! sindigna Lucienne. Non mais tu te fiches de moi ! Cent-quarante euros pour une pommade ? Paul, tu te rends compte ? On tachète des chaussettes et ta femme explose le budget en cosmétiques !

Largent est à moi, répondit froidement Claire. Cette crème, cétait mon achat à moi.

Quest-ce quelle est précieuse ! siffla Lucienne. Égoïste, va !

Ma mère dans son rôle, mon épouse bouleversée Jai voulu calmer le jeu :

Claire, elle ne connaissait pas le prix… On achètera un nouveau pot, ce nest pas grave. Détends-toi, cest la fête.

Et là, la digue a cédé. Tout laplomb de Claire a disparu. Elle me lança un regard sans colère, mais dune froideur terrible.

Tu as raison, Paul. Je ne veux pas gâcher la fête. Jai besoin dair.

Elle enfila son manteau et disparut.

Je lai vue, par la fenêtre, téléphoner je lai su plus tard, pour réserver une chambre dans un hôtel spa de Saint-Germain. Chambre de luxe, petit-déjeuner inclus, lit gigantesque et jacuzzi. Elle a payé sans broncher le prix dune demi-paye. Le confort navait alors plus de prix.

Elle est revenue dix minutes plus tard, a emballé quelques affaires.

Où vas-tu ? ai-je balbutié.

Je pars à lhôtel.

Tu ne vas pas chez ta mère ?

Non, il y a déjà du monde. Je veux juste de la paix.

Mais et le réveillon ?

Vous le passerez en famille. Tu voulais le confort de tes parents, ils lont. Tu voulais la romance du matelas, profites-en. Moi, je veux une chambre à moi, sans me battre pour une broutille. Je reviens le trois ou le huit. Je nai pas décidé.

Lucienne, alarmée par le remue-ménage :

Quest-ce qui se passe ? Où va-t-elle ?

Laisse tomber ! répondis-je dun ton sans réplique pour la première fois.

Je vais me reposer, Lucienne, amusez-vous bien, sourit Claire. Les plats sont dans le frigo, le canard est au four, à vous de jouer. Bonne année !

Et elle est partie. Lascenseur a emmené loin ses soucis. Je lai appelée, harcelée de messages. Même mon père a écrit : « Claire, reviens, ce nest pas correct. »

Elle a ignoré tout le monde.

Imaginez-la, fêter la nouvelle année, seule dans un peignoir, verre de champagne à la main, contemplant les feux dartifice, enfin sereine. Le matin, elle a fait la grasse matinée, profité dun massage, dun bain

Moi, jétais resté bloqué avec un matelas qui, bien entendu, sest dégonflé dans la nuit. Le dos brisé, ma mère furibarde, mon père grincheux, le canard carbonisé car personne ne savait programmer le four. Jai compris, alors, ce que Claire avait enduré.

Le 3 janvier, elle est revenue. Lappartement ressemblait à un chantier. Ma mère râlait encore, mon père avait décidé de plier bagage plus tôt.

On va rembourser la crème, promis juré, je lui ai dit.

Laisse, Paul. Ce séjour, cétait le prix dune thérapie de couple pour toi, surtout.

Ce soir-là, nous avons retrouvé notre lit. Je lui ai promis de ne plus jamais lui demander dabandonner notre chambre, ni prêter ses crèmes hors de prix. Jai même jeté le matelas, que javais involontairement lacéré en voulant le dégonfler.

Ce que jai retenu ? Dans un couple, il faut des compromis, oui. Mais il y a des frontières quil ne faut pas franchir, et le respect du repos, des objets, de lespace personnel vaut parfois toutes les démonstrations dhospitalité du monde.

Et puis parfois, il faut savoir séloigner pour rappeler à lautre la valeur du retour.

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Quand mon mari m’a proposé de laisser notre chambre à ses parents pour toutes les fêtes… et de dormir nous-mêmes par terre : chronique d’un Nouvel An parisien sur un matelas gonflable, belle-famille, crème hors de prix et crise conjugale
Il ne faut jamais contrarier une épouse La belle-mère claqua dans le combiné : — Si tu n’arrives pas à gérer ton mari, alors demande le divorce ! Enfin, mon rêve allait se réaliser. Je vais me débarrasser de toi… Véra faillit éclater en sanglots : — Madame Dubreuil, mais quel genre de personne êtes-vous ?! Notre famille s’effondre, j’essaie de sauver mon mari, de le sortir de ce bourbier… Et vous, au lieu de m’aider, vous me conseillez de divorcer ? Véra n’avait plus de contact avec sa belle-mère depuis sept ans. Et elle ne s’en plaignait pas — vivre sans la mère de son mari était bien plus facile. Seulement, Madame Dubreuil n’était pas du même avis. Elle continuait méthodiquement à harceler sa belle-fille à coups de coups de fil et de messages. Et aujourd’hui encore, c’était déjà la quatrième fois en une heure. Son mari, François, l’avait forcément remarqué. — Elle doit vouloir parler du jardin, — marmonna-t-il. — La saison commence… Encore ces trois mille mètres carrés ! Elle a sûrement besoin d’aide… — C’est ton potager, — répliqua Véra. — Ou le sien. Mais ce n’est certainement pas le mien. Donc je n’ai aucune obligation d’y aider qui que ce soit. C’est clair ? François se tut. C’est vrai d’un certain point de vue. Mais d’un autre… Sa mère, Madame Dubreuil, femme énergique et bruyante, possédait un terrain digne d’un petit domaine seigneurial. Et elle le dirigeait d’une main de fer. La notion de « demande » lui était totalement étrangère : c’étaient des ordres, rien d’autre : « Apporte », « Emmène », « Bêche », « Ramasse ». Jamais de « s’il te plaît » ou « si tu as le temps ». Enfants et petits-enfants ne servaient que de main-d’œuvre gratuite. Véra se souvenait du jour où tout avait basculé. C’était il y a sept ans. En automne, naïfs et dociles, elle et François avaient transporté ce qui paraissait une tonne de pommes de terre. Impossible de se redresser — sa colonne semblait s’être effondrée dans ses énormes bottes en caoutchouc. François, après avoir fini, alla voir sa mère à la cave. — Maman, on rentre. Tu peux nous donner un sac de patates ? L’hiver est long, il faudra faire la purée pour les enfants… C’est toujours ça de pris. Madame Dubreuil plissa les yeux. Elle avait toujours vendu ses légumes sur le marché, et chaque tomate comptait. — Oh, mon fils, — elle ouvrit les bras. — Elles sont déjà réservées, les clients sont passés cet été. — Toutes ? — s’étonna François. — Maman, tu n’as même pas un sac pour nous ? On les a plantées et ramassées nous-mêmes ! — Je vous avais proposé un filet il y a trois ans, vous aviez refusé. C’est que vous n’en aviez pas besoin — détourna-t-elle vite la situation. — Et ma retraite est minuscule, tu sais bien. Chaque sou compte. Tu veux des pommes de terre ? Tu me les achètes ! Je te ferai le prix d’ami, mais rien de gratuit ! François n’a rien répondu. Il a pris la main de Véra et ils sont partis. Sur la route, il déclara : — On ne prend plus rien chez elle, — dit-il fermement. — Et plus jamais je ne planterai pour elle. Dès lors, les trois mille mètres carrés se sont réduits à quelques rangs « pour se faire plaisir ». La belle-mère a perdu sa main-d’œuvre gratuite. Et désormais, ils achetaient leurs pommes de terre au supermarché, sans jamais rien demander à leur droit. Mais si la question du potager était réglée, celle du caractère pourri de Madame Dubreuil était plus épineuse. Elle refusait de comprendre le fait que sa belle-fille l’ignorait. Le téléphone sonna encore. Véra posa son couteau et regarda son mari. — Tu vas y aller ? — Il faut, Véra. La clôture est de travers. — Les enfants ne viendront pas, — trancha-t-elle. — Ils ne veulent pas y aller non plus. Les petits avaient peur de leur grand-mère. Ce n’était pas la gentille mamie aux tartes, mais une femme sonore et perpétuellement mécontente, qui pouvait gifler sans raison. Ils détestaient aussi la façon dont elle insultait leur mère. — Votre mère ne me respecte pas, elle vous monte contre moi, — tonnait la « gentille grand-mère ». — Quelle reine celle-là ! Elle ne veut pas travailler au jardin. Dites- à votre mère qu’elle est ingrate ! Les enfants en revenaient anxieux et difficiles, et Véra y mit un terme. — Bon, — soupira François en tapant légèrement de la main sur la table. — J’y vais vite fait… Il partit, et Véra, après avoir terminé le repas, s’accorda une pause. Sa mémoire lui remit alors un autre épisode. Celui où elle comprit que sa belle-mère n’était pas seulement compliquée, mais bel et bien une ennemie. *** Trois ans plus tôt, François avait « décroché ». D’abord, deux heures d’ordinateur après le travail pour se relaxer. Des jeux vidéos, de la stratégie, des raids… Véra n’y prêta pas attention sur le moment — qu’il joue, c’est sa manière de se détendre. Mais ces « deux heures » devinrent vite des nuits entières. François rentrait, engloutissait vite fait son dîner, puis fonçait sur son ordinateur. Il ne voyait plus ni ses enfants, ni sa femme, répondait à côté, les yeux vides. Le week-end, il pouvait jouer plus de 40 heures d’affilée. Véra ne savait plus quoi faire. Comment sauver son mari ? Elle lui parla souvent, en vain. — François, il faut qu’on parle — tentait-elle. — Regarde-moi ! — Laisse-moi, je suis occupé. J’ai un raid important. — Ta famille s’effondre, et tu parles de ton clan ? En désespoir de cause, Véra changea de tactique : elle cachait les chargeurs, emporta l’ordinateur portable chez ses parents, vendit l’ordinateur de bureau. Mais rien n’y fit — il la houspilla et en acheta un nouveau le jour même. Une vraie addiction. L’homme dont elle était amoureuse perdait toute humanité — son boulot était en jeu. Désespérée, Véra se résolut à appeler sa belle-mère. Elle pensait : c’est sa mère, elle l’aime malgré tout. Elle va l’aider, lui remettre les idées en place… Elle composa le numéro, les larmes aux yeux. — Madame Dubreuil, j’ai besoin d’aide. François n’est plus lui-même. Les jeux, il ne voit plus sa famille. Essayez de lui parler, en tant que mère, d’adulte à adulte. Il ne m’écoute plus. Notre couple s’effrite ! Un silence suivit dans le combiné. Véra s’attendait à du soutien, à une promesse de venir. Mais la voix de Mme Dubreuil fut calme, presque triomphante : — Tu ne peux pas vivre avec lui ? Divorce alors. — Pardon ? — Véra n’en crut pas ses oreilles. — Ce que tu as entendu. Inutile de le faire souffrir. Qu’il vienne chez moi, il sera utile au jardin. J’ai besoin de lui plus que toi. Ça le reposera de tes crises ! Véra resta pétrifiée. Tout était là : jalousie, volonté de ramener « sa propriété » à elle… Elle se remémora le fameux anniversaire, deux ans plus tôt. Accueil des invités, parents de Véra présents… Et soudain, Madame Dubreuil, éméchée, lance à la cantonade, devant ses parents : — J’attends toujours qu’il rentre à la maison. J’ai une grande maison, il y aura toujours sa place. Les femmes défilent, la mère, elle, reste. Vous verrez, il reviendra ! Les parents de Véra étaient sans voix devant tant de goujaterie. Véra, elle, pensa : ce que l’on a sur le cœur, l’alcool le met sur la langue. *** L’aide vint de là où elle ne l’attendait pas. L’ancien beau-frère de Véra, Paul, était lui aussi tombé dans l’alcool — il avait perdu son travail, son appartement et, surtout, sa famille. Son épouse, la sœur de Véra, était partie avec les enfants, sans retour. Ce fut le déclic dont il avait besoin pour rebondir. Il s’en est sorti. Devenu un homme dur et taciturne, mais droit. Il souhaitait récupérer sa famille, mais sa sœur n’a pas pardonné. — Ce qui est brisé ne se recolle pas, — dit-elle. Paul vivait avec la culpabilité, sans jamais retoucher à l’alcool. Véra trouva son numéro et l’appela. — Paul, c’est Véra. J’ai besoin de toi. Paul arriva une heure plus tard. Il rejoignit François à la cuisine, croquant tristement un sandwich les yeux sur son téléphone. — Salut, accro, — lança Paul, s’asseyant face à lui. François sursauta. — Qu’est-ce que tu fais là ? — Je viens voir celui qui détruit sa vie pour des jeux vidéos. Moi j’ai bu, toi tu t’échappes dans la guerre virtuelle. La différence n’est pas si grande. La conversation fut longue. Véra, de la pièce d’à côté, écoutait. Au départ, François râlait, criait qu’il travaillait, avait bien droit au repos. Paul, lui, jamais ne monta la voix. Il restait calme. — Tu penses que tu maîtrises ? — répétait Paul. — Je croyais pareil. Juste un verre pour me détendre… Et puis un jour, tout est vide. Le lit d’enfant a disparu, le silence est assourdissant. Cette solitude, rien ne l’efface. Véra partira, François. Elle a de la patience, mais elle n’est pas en fer. Elle prendra les enfants, et tu resteras seul avec ton ordi, chez maman, au jardin. C’est ce que tu veux ? François bougonna — moins fort, moins sûr. — Moi, je donnerais tout pour revenir en arrière, — dit Paul. — Supplier ma femme de rester. Mais c’est trop tard… Toi, tu peux encore t’en sortir. Quand Paul fut parti, François resta un long moment seul dans la cuisine, dans le noir. Puis il rejoignit Véra, encore réveillée. Il s’allongea, la serra contre lui. — Pardonne-moi, — murmura-t-il. — J’ai tout effacé. Véra, tu es tout pour moi, toi et les enfants… Il tint sa promesse — l’ordinateur ne servit plus qu’au travail. Les premières semaines furent dures, il était nerveux, mais Véra était là, l’occupant, lui parlant. Et ils ont remonté la pente, ensemble. *** François rentra en fin d’après-midi. — Alors ? — demanda Véra en dressant la table. — Qu’as-tu fait ? — J’ai réparé la clôture, raffermi la marche du perron, remis la porte de la remise. — Et ta mère ? — Comme d’habitude. Elle m’a demandé pourquoi les petits n’étaient pas venus. — Et tu as dit quoi ? — J’ai dit qu’ils avaient leurs activités. Je n’allais pas lui dire la vérité. — À tort. — Véra, c’est une vieille femme malade… — Non, c’est une femme toxique, François — le coupa-t-elle. — Tu sais ce qu’elle leur raconte sur moi, sur nous. Mauvaise mère, qui n’aime pas ses enfants, qui ne respecte pas leur père. Pourquoi leur infliger sa venimosité ? — Véra, c’est leur grand-mère, — répliqua brusquement François. — Elle a le droit de voir ses petits-enfants ! J’ai promis qu’on les emmènera le week-end prochain. — Jamais, — répondit tranquillement Véra. — Si tu veux y aller, vas-y seul. Mais pas les enfants ! Ne me pose pas d’ultimatum. Pour protéger leur équilibre, je suis prête à tout. Même au divorce ! François se calma aussitôt — il connaissait le caractère de sa femme. Elle n’était pas du genre à menacer en l’air. Si elle disait divorce, elle irait jusqu’au bout. Que sa mère s’y fasse, il n’emmènera pas les enfants là-bas. Il vaut mieux ne jamais contrarier une épouse.