UNE VIE EN ORDRE
Lucie, je tinterdis de voir ta sœur et sa famille! Chacun son existence. Tu as encore appelé Delphine? Tu tes plainte de moi? Je tai prévenue Garde-toi de me provoquer Étienne me serrait lépaule si fort quémotion et douleur montaient.
Dans ces moments-là, je menfermais dans la cuisine, en silence. Des larmes amères me montaient aux yeux. Non, jamais je ne me plaignais à ma chère sœur de mon mariage ou de mon quotidien. Nous échangions juste des nouvelles, surtout à propos de nos vieux parents dont nous nous occupions avec inquiétude. Cela rendait Étienne furieux. Il vouait à Delphine une haine sauvage. Chez elle, tout nétait que calme et aisance, ce qui navait rien à voir avec notre situation à Étienne et moi.
Quand javais épousé Étienne, il ny avait pas de jeune fille plus heureuse dans tout Paris. Il mavait entraînée dans un tourbillon de passions. Sa petite taille, bien inférieure à la mienne, ne mavait jamais gênée. Je navais pas vu non plus sa mère, titubant au mariage, lodeur dalcool au souffle jai compris après que ma belle-mère était une alcoolique invétérée.
Aveuglée par lamour, je refusais de voir le mal. Mais au bout dun an, mes illusions seffondraient. Étienne buvait sévèrement, rentrait ivre-mort souvent. Puis vinrent les soirées à nen plus finir avec ses compagnons de bistrots. Et pire encore, une avalanche daventures. Moi, jétais infirmière à la Pitié-Salpêtrière. Mon salaire était modeste. Étienne, lui, dépensait son temps et quelques billets deuros dans les cafés plutôt quà pourvoir à notre vie.
Lidée davoir un enfant avec mon mari alcoolique sétait évanouie. Désormais, je consacrais mes soins à un superbe chat chartreux. Pourtant, malgré tout, je continuais à aimer Étienne.
Tu es sotte, Lucie! Regarde autour de toi, les hommes te regardent avec des yeux de braise, et toi, tu restes attachée à ton nabot. Que lui trouves-tu? Toujours des bleus, des traces quon devine sous ton maquillage… Vas-tu attendre quil te tue dans un excès de rage? Pars, avant quil ne soit trop tard! me sermonnait ma collègue et amie Laure.
Étienne, de plus en plus violent, laissait exploser sa colère sans raison, nhésitant pas à lever la main. Un soir, il mavait tant frappée que je navais pas pu aller travailler le lendemain. Pire, il menfermait désormais dans lappartement, emportant la clé. Je commençais à trembler à chaque cliquetis de la serrure.
Javais le sentiment que mon époux me punissait de ne pas lui donner denfant, de ne pas être la femme parfaite, pour tout et nimporte quoi. Alors, je ne résistais pas, ni aux insultes sordides, ni aux humiliations. Pourquoi laimais-je encore?
Je me souviens Sa mère, figure austère et acariâtre, mavait jadis confié:
Lucie, écoute ton mari, aime-le de tout ton être, oublie ta famille, tes amies qui ne te mèneront à rien.
Et joubliais lamitié et les liens du sang, me soumettais à Étienne. Jétais toute à sa merci.
Etrangement, jaimais ces moments où il sexcusait, pleurait presque, à genoux, membrassant les pieds. La réconciliation avait un parfum sucré, presque magique. Pour faire la paix, il jetait sur notre lit conjugal de splendides pétales de roses à lodeur capiteuse. Jétais alors transportée, croyant toucher les cieux. Je savais, bien sûr, quil les volait à la voisine du bas, victime elle aussi dun mari soûlographe. Les femmes pardonnaient des roses quon offrait à vil prix dans larrière-cour des ivrognes, et retournaient à leur misère sans un mot.
Certainement, jaurais végété aux côtés dÉtienne toute ma vie, recomposant de toute pièce mon illusion de bonheur, sans le concours dun hasard bouleversant.
Laisse Étienne, il a un fils avec moi. Toi, tu es stérile, un arbre sec, cest avec une telle insolence quune inconnue m’annonça un jour la situation, me sommant de laisser la place à lenfant conçu hors mariage.
Imposture! Pars dici, criai-je, suffoquée.
Étienne niait tout, mais à ma demande:
Jure-moi que cet enfant nest pas de toi!
Il gardait un silence lourd de sens. Javais compris.
Lucie, tu sembles si triste ces derniers temps. Quelque chose ne va pas? Le chef de notre service, le Dr. Augustin Morel, mabordait un matin. Je croyais quil mignorait, mais ce jour-là, il sembla vraiment sintéresser à moi.
Tout va bien, bredouillais-je, troublée.
Tant mieux: une vie en ordre, cest une vie heureuse. Son regard pétillait dun mystère que je ne comprenais pas encore.
Il était seul, depuis son divorce, paraissait dailleurs sans éclat: lunettes épaisses, cheveux fuyant, silhouette courte. Mais il émanait de ce médecin un charme troublant, une odeur subtile et captivante de lotion boisée. Cétait impossible de ne pas sentir la vague de désir quil éveillait en moi. Mais je me forçais à fuir, de peur de céder à la tentation.
«Cest parfait, une vie en ordre,» avait-il dit. Depuis combien de temps la mienne était-elle en désordre? Les années filaient, sans que je puisse jamais crier «attendez, laissez-moi réfléchir».
Je partis. Je quittai Étienne pour retourner chez mes parents. Ma mère me reçut, inquiète:
Lucie, que sest-il passé? Étienne ta chassée?
Non, maman. Je texpliquerai plus tard.
Rapidement, la mère dÉtienne mappela, me maudit au téléphone. Mais javais respiré. Je métais redressée, libérée. Merci au Dr. Morel
Étienne me traquait, menaçait, espérait me briser encore. Mais cétait fini.
Étienne, ne perds plus de temps avec moi. Pense à ton fils: il a besoin de toi. Notre histoire est terminée. Adieu, lui dis-je dune voix calme.
Je revins chez Delphine, auprès de ma famille. Je redevenais enfin moi-même.
Lucie, tu es métamorphosée! Tu rayonnes, tu revis On dirait une fiancée toute neuve! sémerveilla Laure.
Le Dr. Morel me fit alors sa demande:
Lucie, épouse-moi! Je tassure, tu ne le regretteras pas. Mais une condition: réserve le Dr. pour lhôpital! En privé, appelle-moi Augustin.
Tu maimes, Augustin? lui demandai-je, prise de court.
Joubliais que les femmes aiment les mots. Oui, je taime, mais je crois aux actes plus quaux discours il me baisa la main.
Jaccepte, Augustin. Je suis certaine dapprendre à taimer, répondis-je dans une joie nouvelle.
Dix ans ont passé.
Augustin prouve chaque jour son amour vrai, sans grandiloquence, ni genoux, ni roses dérobées. Il prend soin de moi, me chérit dune délicatesse masculine, à travers mille attentions et petits miracles du quotidien. Nous navons pas eu denfant, peut-être étais-je vraiment arbre sec. Augustin nen fut jamais attristé, jamais un reproche.
Lucie, nous sommes faits pour vivre à deux. Je nai besoin que de toi, me répétait-il lorsque labsence denfant mattristait.
La fille dAugustin nous donna une petite-fille, Charlotte. Elle devint, pour Augustin et moi, le trésor de notre vie.
Quant à Étienne: il finit malheureusement ses jours seul, ruiné et détruit par la boisson, avant ses cinquante ans. Sa mère, parfois croisée aux halles, me regardait avec haine, mais ses flèches amères se perdaient dans lair. Je néprouvais pour elle quune pitié lointaine.
Avec Augustin, tout fut paisible. La vie était redevenue belle.






