Olia est revenue dans son village natal après ses études. À peine avait-elle franchi la porte de la maison que quelqu’un frappa à la porte. Sur le seuil se tenait la tante de la petite fille.

Cher journal,

Je suis revenue à SaintCyr, mon village natal, après les cours à luniversité. Dès que jai franchi le portail de la maison familiale, on a entendu frapper à la porte: ma tante Hélène, la sœur de mon père, se tenait sur le seuil. Capucine et moi avions été camarades de classe au collège et, on le prétendait, même cousines éloignées: les pères étaient censés être des cousins trois fois retirés, un lien un peu tiré par les cheveux, mais suffisant pour que les villageois murmurent que nous nous connaissions bien. En réalité, nos familles se croisaient à la fête du village, mais aucune vraie amitié ne sétait tissée.

Après le bac, Capucine et moi avons intégré la même université, à Rennes. Mes parents étaient fiers: ils me voyaient devenir économiste, tandis que Capucine, future avocate, flattait nos rêves dambition. Nayant aucun proche dans la capitale, javais prévu dhabiter en résidence universitaire. Mais fin août, les parents de Capucine mont proposé de partager un deuxpièces à deux: «Nous avons trouvé un bel appartement près du campus, meublé, avec réfrigérateur et lavelinge; on apportera le reste nousmêmes», a déclaré Nathalie, la mère de Capucine. «Cest bien mieux que la citéétudiante», a-t-elle ajouté. Après réflexion, mes parents ont accepté, et moi aussi.

Nous avons vécu comme deux colocataires ordonnées: chacune alternait le ménage et la cuisine, aucune dispute ne se glissant entre nous. Nos parents venaient chaque mois avec des paniers de légumes et dautres provisions, un vrai rituel qui rappelait les vieilles habitudes rurales.

Le premier semestre sest déroulé sans accrocs: nos sessions dexamens se sont soldées par dexcellentes notes, et nous avons reçu une augmentation de bourse. Après les vacances dété, Capucine a rencontré Mickaël, un étudiant en droit, qui, à lépoque, logeait encore en résidence. Lautomne sest installé, les feuilles dor ont laissé place à la fraîcheur de novembre, et les deux amoureux ont commencé à passer de plus en plus de soirées dans notre appartement partagé, au grand dam de ma tranquillité.

«Maëlys, sois discrète, ne raconte rien à nos parents», ma suppliée Capucine. Jai accepté, mais je lai mise en garde: que Mickaël parte avant onze heures, car je me couchais tôt. Un soir, alors que jétais déjà endormie, elle a laissé Mickaël entrer de nouveau. Au petit matin, je les ai surpris, eux deux, endormis sur le canapé. Une violente dispute sen est suivie.

«Mes parents ne paient pas la location pour que je partage ma chambre avec un garçon étranger. Sil persiste à dormir ici, je repars à la résidence», aije déclaré. Capucine a rétorqué, «Tu nas jamais aimé, alors tu ne comprends pas notre besoin dêtre ensemble!» Jai suggéré quils demandent à la mère de Mickaël de couvrir la moitié du loyer, mais Capucine a expliqué que la mère de Mickaël était déjà à sec, ne pouvant plus subvenir à aucun besoin.

Je nai rien voulu entendre, insistant que sa présence constante me mettait mal à laise. Elle a alors proposé que Mickaël ne vienne que deux fois par semaine et ne passe la nuit que le weekend, puisquelle partait chez ses parents le dimanche soir. Jai accepté, à condition quil ne dépasse pas cette fréquence. Elle ma rappelé que je ne parlais jamais aux parents, et que ma mère pourrait rapidement informer les leurs.

Début décembre, nous avons passé les examens, et je suis rentrée chez moi avec mes cours pour préparer les partiels. Capucine, elle, a inventé une excuse aux siens, prétextant un emploi du temps chargé dépreuves. Sa mère, Nathalie, ma croisée au supermarché et ma demandé pourquoi je pouvais rentrer chez moi pendant les fêtes alors que Capucine ne le pouvait pas. «Nous sommes à la faculté de droit, les cours et les exams sont plus lourds que ceux de léconomie.» Jai gardé le silence, rappelant la promesse faite à Capucine de ne rien divulguer. «Pourquoi mimmiscer dans la vie des autres?», me suisje persuadée.

De retour à Rennes après les fêtes, le salon avait été réaménagé: le canapé était poussé contre le mur opposé, séparé du reste par une grande armoire. Mon lit était plus près de la fenêtre. «Tu as demandé à la propriétaire avant ce nouveau décor?», aije demandé. Elle a acquiescé, précisant que tout devrait être remis en place ensuite. Jai bien compris la raison: Mickaël allait rester plus longtemps chez nous, même les jours où Capucine était absente.

Javais deux options: alerter mes parents et déclencher une grosse dispute qui pourrait me coûter la cohabitation jusquà la fin de lannée, ou attendre lété en rappelant régulièrement à Capucine que Mickaël ne devait pas rester. Je me suis donc résolue à attendre le printemps, tout en cherchant une place en résidence, mais on ne ma promis quun logement pour la prochaine rentrée.

En mars, Capucine ma annoncé quelle et Mickaël prévoyaient de se marier et quelle était enceinte. «Tu vas enfin parler à tes parents de Mickaël?», aije demandé. Elle a secoué la tête: «Pas encore. Nous allons dabord aller chez sa mère, tout expliquer, choisir la date du mariage, puis informer les miens.» Quand je lui ai demandé comment elle concilierait ses études avec une grossesse, elle a hésité: «Peutêtre que ma mère maidera, ou que je prendrai un congé maternité. Nous envisageons aussi de nous installer à Paris après son diplôme, car il y a plus dopportunités.»

En mai, alors que les fêtes de mai battaient leur plein, Mickaël est rentré seul: «Ma mère est malade, je dois moccuper delle dabord. Quand elle sera au courant, nous reviendrons ensemble.» Deux semaines plus tard, il nétait toujours pas revenu. Un appel a été bref, il a simplement confirmé que sa mère était toujours malade, ne pouvant pas parler.

Le 20 mai, il est finalement revenu, pressé: «Je ne suis pas prêt à me marier, ma mère est encore malade. Je veux finir ma session rapidement et rentrer chez elle.» Capucine a tenté de le retenir, mais il a dû se rendre au secrétariat du doyen pour régler les dates dexamen. Nos rencontres se sont limitées à quelques échanges dans les couloirs de luniversité.

Lorsque nous avons terminé les exams dété, je mapprêtais à rentrer chez moi. Soudain, Mickaël a fait irruption dans notre appartement: «Maëlys, ne nous laissez pas seuls, il faut parler.» Capucine, les larmes aux yeux, a expliqué que la mère de Mickaël sopposait à leur mariage, à lenfant, et que, pour elle, la santé de sa mère passait avant tout. Elle a ajouté quen cas de demande dallocations, elle nen recevrait rien, car Mickaël envisageait de partir à Paris en master, sans travail, et quil chercherait à se soustraire à toute responsabilité financière.

«Quel salaud!», aije crié. «Allonsnous en, on rentre chez nous.» Nous avons pris un taxi, puis le bus, avec nos valises, nos quelques affaires. À la station, les parents de Capucine nous attendaient. Jai retrouvé mon père, ma mère et ma petite sœur à la maison.

Avant que nous puissions même commencer à déjeuner, Nathalie, la mère de Capucine, a fondu dans les escaliers: «Comment avezvous pu laisser cela arriver? Nous vous avions mis ensemble pour éviter ce genre de drame! Vous avez tout vu et vous êtes restée silencieuse!» Elle a crié, accusant ma sœur, puis a quitté lappartement en furie. Mon père, interloqué, a demandé à ma sœur ce qui sétait passé. Jai expliqué, et il a semblé surpris.

«Capucine est majeure, elle sait ce quelle fait. Pourquoi devraisje porter la responsabilité de ses erreurs?», a rétorqué ma mère, un brin indignée. Jai admis que je navais pas tout raconté, mais que Capucine mavait demandé de garder le secret. Ma mère a demandé ce que Capucine allait faire. «Elle na plus vraiment le choix.»

Capucine a accouché dune petite fille début novembre. Elle a pris un congé maternité, puis, un an plus tard, son père est décédé. Elle a dû placer lenfant en crèche et accepter un poste de caissière dans un hypermarché, faute de diplôme. Sa mère a cessé tout contact avec mes parents, la regardant désormais avec hostilité chaque fois quelle la croisait dans la rue.

Quant à moi, jai terminé mon master, épousé mon camarade de promotion, et nous travaillons tous deux dans le centre administratif de la région, tout en rendant souvent visite à mes parents à SaintCyr. Le temps a apaisé les blessures, mais les souvenirs restent gravés, comme un rappel que les promesses et les cohabitations peuvent parfois tourner au drame.

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Olia est revenue dans son village natal après ses études. À peine avait-elle franchi la porte de la maison que quelqu’un frappa à la porte. Sur le seuil se tenait la tante de la petite fille.
Vacances sans emploi du temps : Dans la cuisine, la hotte ronronnait, et André lisait pour la troisième fois un message sur le groupe familial. « Vous êtes prêts ? Nous, comme d’habitude, on croule sous les salades », écrivait la cousine de sa femme, accompagné d’un smiley en sueur. Il posa son téléphone près de la planche à découper où une unique carotte attendait tristement. Il n’en éplucherait pas d’autres. — Encore des bilans de découpe ? demanda Nadia, apparaissant avec une pince à linge entre les dents. Elle suspendait des torchons pour qu’ils sèchent avant la fête. André acquiesça et montra l’écran : — Trois saladiers de salades et un brochet farci. Photos à l’appui. Nadia jeta un regard, sourit : — Chacun ses petites joies. Elle semblait détendue, mais André percevait de la tension dans sa voix. Rien d’étonnant : le 28 décembre à 19h, et toujours pas de listes pour le menu, ni de planning des courses ou d’horaires pour accueillir tout le monde. L’an passé, à la même période, ils couraient déjà dans l’Hyper U, se disputaient sur la quantité de bûche à acheter, s’énervaient parce qu’André avait oublié de réserver le taxi pour la tante. L’année d’avant avait été une longue file d’attente, de toasts et de vaisselle jusqu’à deux heures du matin. À chaque fois, Nadia jurait qu’ils feraient autrement l’année suivante, mais… Cette année, la grande conversation eut lieu dans la voiture sur le parking. André se souvenait d’eux, assis dans l’habitacle glacé, la chienne dormant à l’arrière après les trajets de campagne. — Je ne veux plus de ça, avoua Nadia, la tête posée sur le volant. Je suis fatiguée de fêter à la cuisine. André contempla les guirlandes faiblardes à travers la vitre. Lui aussi était las : des coups de fil obligatoires, des invités qui « passent vite » et squattent toute la nuit, et de l’organisation du bonheur des autres. — On ne fait pas, proposa-t-il. Pas de marathon cette année. D’abord, ils en discutèrent timidement : moins d’invités ? Des plats commandés ? Puis Nadia souffla : — Et si on ne conviait personne ? À part Léra, bien sûr. Et mes parents un jour—pas plus. Il fut surpris non par la proposition, mais par sa gêne à l’énoncer, comme si elle transgressait une règle. — Et si vraiment personne, répondit-il. On dépose les cadeaux le 31, on reste deux heures. Et le réveillon, juste nous trois. Nadia se tut longtemps avant d’accepter. Cela paraissait à l’époque presque un jeu. Trois jours avant la fête, le jeu devenait réel. — Papa, Maman ! appela Léra, leur fille de vingt ans dans le couloir. Je trouve pas mes bottines ! — Sous la commode, répondit André. Tu les y as balancées hier. Léra entra dans la cuisine, une chaussette tricotée et son téléphone à la main. — Trouvées ! dit-elle. Mais personne ne vient chez nous pour le Nouvel An ? J’ai dit à ma pote que c’est soirée famille. — Oui, en famille, répondit Nadia, mais sans invasion. — Je serai seule avec vous ? s’amusa Léra. Vous n’allez pas m’obliger à regarder Les Enfoirés ? — Nous-mêmes on ne regardera pas, dit André. Notre programme : ne rien faire. Léra rit, enfila son manteau et partit, laissant la porte claquer. Leur chienne leva la tête, soupira, se rallongea. — On le fait vraiment, reprit André devant la carotte. Nadia ne répondit pas tout de suite. Elle écarta la rideau et observa les lampions suspendus dehors, les enfants dévalant les tas de neige, les parents en doudoune. — On le fait, murmura-t-elle. Ça me fait même un peu peur. Le 31 décembre commença sans réveil. André se leva avec le jour : calme inhabituel. Les autres années, la cuisine vibrait déjà : vaisselle, bouillon, appels pour l’heure d’arrivée. Ce matin-là : juste le tic-tac de l’horloge. Léra dormait, porte close. Nadia avait le nez dans la couette. André attrapa son téléphone : quelques emails du boulot, rien d’urgent. Hier, tout le monde jurait de « souffler au moins un peu », mais allait finir les dossiers à la dernière minute. Il passa en robe de chambre, prépara café, toasts, fromage. La veille, Nadia avait affiché sur le frigo : « Menu : salade russe, hareng, plat chaud simple. » Rien de plus. André cuisina œufs, coupa saucisson et cornichons – moins de temps que la liste de courses habituelle. Devant le saladier peut rempli, une piqûre lui traversa l’esprit : les années précédentes, tout était fait « pour en avoir trop », pour dix, douze personnes. Cette fois, « tout le monde », c’était trois. Il tendit la main à la seconde barquette de saucisson, puis s’arrêta. — Nous avons assez, dit-il à voix haute. — Assez de quoi ? demanda Nadia, entrant en traînant son peignoir. — Pour nous. Je refuse de cuisiner pour la caserne. Elle inspecta le plat. — Ça fait… peu. — Nous ne sommes que trois. — Oui, mais… Elle tourna la cuillère, vérifiant la « profondeur ». Et si quelqu’un venait ? — On a dit que non. Elle se servit un café. — Toute la nuit, j’ai cru que Maman appellerait pour dire qu’ils passent chez nous. Je n’arriverai pas à lui dire non… — Elle appellera, promit André. Et tu répondras qu’on viendra demain, comme prévu. Nadia souffla, but une gorgée. À midi, ils prirent la voiture — cadeaux et gâteau sur le siège arrière. Sur la route, André plaisantait sur les bouchons, Léra montrait des mèmes sur la « folie de Nouvel An ». Chez les grands-parents, Nadia ne put s’empêcher d’aller aider en cuisine, malgré ses résolutions. André trinqua avec son beau-père, discussion politique, prix de l’essence. Sa belle-mère maugréait, jetant des regards à la pendule lorsque Nadia disait qu’ils devaient partir tôt. — Vous fêtez à trois ? Et la famille ? — Svetlana reste chez elle, répondit Nadia en nouant son écharpe. On tente autrement. — Autrement, autrement… marmonna sa mère. Avant, c’était une vraie fête. La vague de culpabilité remonta. Elle s’apprêtait à dire « venez ce soir », mais André, anticipant, posa la main sur son épaule. — On repassera demain, dit-il. On veut passer la soirée tranquillement chez nous. Sa belle-mère les observa, soupira : — Faites comme vous voulez. Après, faut pas s’étonner si on se sent exclus. Dans la voiture, Nadia resta silencieuse. Léra riait dans son téléphone. — Elles débattent : mieux chez soi ou au club. L’une écrit que la famille, c’est sacré ; l’autre qu’il faut profiter à fond quand on est jeune. Vous en pensez quoi ? — Sacré, c’est ne pas s’effondrer dans la salade d’épuisement, grogna Nadia. — Je pense que tu peux sortir l’an prochain si tu veux, ajouta André. Léra renifla : — On verra. Cette année je reste, après j’aviserai. À 20h, l’appartement semblait vide et spacieux. Trois assiettes, un petit saladier de salade russe, du hareng, un poulet rôti, du champagne. La guirlande brillait discrètement, rien à voir avec la maison familiale où ça fourmillait. — C’est… vide, trouva Nadia en arrangeant les serviettes. — C’est juste le silence, commenta André. Léra apparut en jean et pull, abandonnant la robe de fête achetée chaque année. — Le dress code ? — Comme tu veux, répondit André. — Vous êtes drôlement détendus… Ils s’installèrent. La télé de fond, mais sans les paillettes. André trouva un vieux film adoré à l’époque où ils étaient étudiants. — On se passe des shows interminables, proposa-t-il. — Les douze coups de minuit au moins ? rétorqua Léra. — Oui, admit Nadia, pas prête à changer à ce point. Ils discutèrent, Léra raconta un prof qui, pour les vacances, leur avait donné « réfléchir à l’avenir », déclenchant des débats dans sa promo. Nadia réalisa qu’elle ne bondissait pas toutes les cinq minutes pour servir. André savourait l’espace — personne à déplacer pour caser un plat ou un invité en plus. À 21h, Svetlana appela. — Ça va chez vous ? Ici c’est la folie, il n’y a plus de place dans le frigo ! Vous nous manquez… Nadia regarda sa table modeste, Léra montrant une vidéo drôle à son père. — On a choisi de faire autrement, répondit-elle. — Ouais, un peu déçue…, admit Svetlana. Bonne fête à vous. Après l’appel, Nadia perdit sa légèreté. Message dans le groupe familial, photos de grande tablée, enfants déguisés : « Dommage que vous ne soyez pas là », « Ce n’est pas pareil sans vous ». Une ancienne photo les montrait derrière tous les cousins, souriants mais épuisés. Nadia la fixa, envahie par la tristesse. — J’ai tout gâché, lâcha-t-elle. Ils sont tous ensemble, et nous… — Nous sommes ensemble, répondit André doucement. — Mais ce n’est pas pareil ! On dirait qu’on n’a pas été invités. — On était invités. On a choisi autrement. — Peut-être qu’on a fait une erreur… Je vais écrire qu’on arrive, il est encore temps. — Maman ? dit Léra, qui revenait. Tu es bien ? — Rien, bredouilla Nadia, la voix tremblante, tapant un message : « On peut encore venir ?… » André la prenait par le poignet : — Arrête une seconde. — Je veux juste vérifier. S’ils nous attendent… — Ils nous attendent chaque année. C’est nous qui avions une attente cette fois. Léra écoutait, indécise puis décidée : — Si je peux être honnête, je suis contente d’être juste avec vous. Ces banquets sont trop lourds. Chaque fois, j’espère qu’on pourra partir plus tôt. Nadia leva les yeux. — Sérieux ? — Oui. Je vous aime tous. Mais… quand ça devient une corvée, j’ai envie de fuir. Cette année… c’est paisible. Nadia posa son téléphone. Le message resta inachevé. — J’ai peur qu’on devienne des isolés… Qu’on ne soit plus invités, seuls… — On ne sera jamais des étrangers, répondit André. Parfois, on a le droit d’être chez soi. Même lui sentait la peur d’être « hors jeu » des rituels familiaux, mais il l’acceptait déjà. — Essayons comme prévu. Demain, on verra qui on veut voir, pas qui on doit. Léra acquiesça. — Et, la prochaine fois, on décidera à l’avance ! Nadia se frotta le visage, inspira. — D’accord. On reste comme prévu. Elle effaça le message, posa le téléphone écran contre la table. — Je me sens quand même coupable. Comme si on abandonnait quelqu’un… — Ça ne part pas en une soirée, sourit André. On a vécu l’inverse si longtemps. — J’ose une idée, dit Léra : Peut-être qu’on se forçait et qu’on était aussi entraînés… Vous auriez pu dire stop il y a dix ans ! Nadia rit entre deux larmes : — Merci, capitaine évidence ! — Avec plaisir, répondit Léra. Ils retournèrent à table. Une heure avant minuit. Télé allumée, mais personne n’y faisait attention. — On joue à quelque chose ? lança André. — Aux cartes ! proposa Léra. — Aux cartes alors. Ils se chamaillèrent, riaient pour de vrai, enfin sans surveiller l’ambiance. Ils gardèrent les coups de minuit. Trois verres se cognèrent, et, étrange mais juste, on se souhaita : « Du repos ». — Je veux que vous sachiez vous reposer, dit Léra, toast au jus. Et moi aussi. — D’accord, fit André. — On va essayer, confirma Nadia. Les premiers jours de vacances s’étiraient lentement. Ils dormaient tard, André dévorait un roman délaissé depuis longtemps, Nadia explorait ses vieilles photos sur l’ordinateur, juste parce qu’elle en avait envie. Léra sortait parfois, dessinait ou regardait ses séries. Ensemble, ils se baladaient dans le parc, observaient les enfants sur les pistes de glace, les parents avec des cafés à emporter. Un matin, André ressentit du… vide. Pas le vide des réunions, mais calme trop grand, manque d’objectif. — Nadia, et si on bougeait ? Le centre commercial, le ciné ? Je me sens en suspens… — Pas le centre, c’est la foule. Ciné, peut-être, mais pas aujourd’hui. Je viens tout juste d’apprécier le « rien ». — Rien… Si on ne fait rien d’utile ? — Qu’est-ce que tu appelles utile ? — Ranger le balcon, aller chez mes parents, débuter des travaux… — Les travaux pour les vacances ? plaisanta-t-elle. Pour tes parents, oui. Pas question de courir partout. André sentit monter l’agacement : — Je ne sais pas rester sans rien faire. Je me sens… fainéant. — Après une année à fond ? Tu peux ralentir. — Facile à dire… grommela-t-il. Sur la cuisine, il tria des sacs plastiques par taille, rit cinq minutes après, conscient du ridicule. Mais le malaise persistait. Le soir, il parcourut Facebook : photos de ski en Savoie, d’auberges, de saunas. « Vacances actives », « Pas question de traîner sur le canapé ». Il s’en voulait. — Pourquoi ce regard sombre ? demanda Léra. — Regarde : ils vivent. Nous on… — Quoi ? On vit aussi, mais autrement. — Je peux t’apprendre à ignorer ce qui n’est que comparaison ? Il rit : — Dis donc, tu m’éduques comme un vieux. — Vous nous apprenez aussi vos trucs : le café après 18h, j’ai retenu, raconta Léra. Elle lui prit le téléphone, fit défiler la page : — Tiens, un ami dans les Alpes. Super, mais c’est fatigant. Là, dans le sauna : il fait trop chaud. À présent, tu es au chaud, en jogging, tranquille. C’est aussi un luxe. — Tu dis ça comme si c’était une réussite… — Pour vous, c’est une réussite : apprendre à vous reposer. Il n’osa pas contredire. Le lendemain, ils se disputèrent. André avala des séries toute la matinée ; Nadia rangeait la maison. — Tu passes la journée devant l’écran. — Et toi, tu ranges sans cesse. Plus efficace ? — Au moins, je fais quelque chose. — Je fais aussi quelque chose : je me repose. — Ce n’est pas du repos, c’est fuir… — Et ton rangement, c’est fuir aussi ! Tu ne sais pas t’asseoir et ne rien faire, tu cherches tout de suite un truc à organiser. Silence, ils se regardaient : chacun voyait chez l’autre son propre miroir. — Ok, déclara Nadia. Moitié de la journée, tu regardes ta série. Moitié, je ne touche rien. Et personne ne râle. — Marché conclu. Et ajoutons : une chose ensemble chaque jour. — Promenade, ou film, ou jeu, suggéra Léra, depuis le couloir. J’opte pour le jeu de société ! Première règle des vacances. Pas la fin des habitudes, mais une nouvelle routine : André moins coupable devant Netflix, Nadia osant s’installer près de lui, sans to-do-list à la main. Ils passèrent chez les parents d’André : ambiance moins bruyante, parents fatigués, moins de visiteurs. On mangea du gâteau, parla météo. — Vous êtes libres cette année ? Moins organisés ? — On se laisse de l’air, expliqua André. — Très bien, approuva sa mère. Ça fait du bien de s’arrêter de tout porter sur ses épaules. André n’attendait pas ça, pensant recevoir des reproches. Sur la route, il rapporta la scène à Nadia. — Tu vois : tous ne trouvent pas qu’on trahit les traditions. — Peut-être que c’est seulement moi… Difficile de changer d’un coup. — On avance étape par étape. Elle hocha la tête. Le reste des vacances, ils modulèrent : une journée entière à la maison, lectures et cuisine simple ; une randonnée urbaine en centre-ville, sous les décorations, pause dans un petit café où personne ne les attendait. — J’apprécie qu’il n’y ait pas de programme tous les jours, souffla Nadia en regardant la rue. Pour la première fois, je me demande ce que je veux, pas ce que je dois. — Et que veux-tu aujourd’hui ? — Juste marcher à côté de toi. Il sourit. — Et moi, ne pas me reprocher qu’il ne se passe rien d’extraordinaire. — C’est difficile… — On va s’entraîner ! Ils regardaient les passants : chacun son rythme, chacun sa fête. Le dernier jour des vacances était clair et froid. Léra partie chez une amie, la maison encore plus tranquille. — On va au parc ? proposa André. Juste nous deux. — Volontiers. Ils sortirent, la neige crissait sous les pieds. Le parc était calme. On croisait des familles sur la glace, des poussettes. Ils marchèrent, en silence, simplement ensemble. Nadia pensait déjà au retour du travail, aux demandes. Mais elle sentait aussi un calme inédit. — Je pensais qu’en ne recevant pas tout le monde, tout casserait. Qu’on était de moins bonnes personnes… — Et alors ? — Rien n’a cassé, rien du tout. — Moi j’ai cru qu’en ne servant à rien, je deviendrais inutile… Mais on peut juste être là, ensemble. — Surtout pour Léra. Un peu plus loin, ils s’assirent sur un banc. André lui prit la main. — Promis, l’an prochain, on ne fait rien automatiquement. On commence par nos envies, ensuite on ajuste. — Promis. Et si je panique et préviens tout le monde qu’on arrive, arrête-moi ! — Et si je nous inscris partout, arrête-moi ! — D’accord. Ils restèrent encore, puis rentrèrent. L’entrée sentait le sapin et la mandarine, une musique discrète chez les voisins. André fit chauffer le thé, sortit des sablés, Nadia alluma une bougie sur le rebord de la fenêtre, comme chaque soir d’hiver. — Tu crois qu’on fera toujours comme ça ? — Je ne sais pas. Un jour, on voudra peut-être inviter tout le monde… Mais ce sera notre choix, pas une obligation. — Oui. L’inquiétude n’avait pas disparu, mais elle ne dictait plus tout. Le soir, Léra rentra, le nez rouge, souriante. — Chez mon amie, ses parents sont partis en cure. Ils ont laissé un mot : « On s’est offert du repos, tu es assez grande ! » Elle a râlé puis trouvé ça cool. — Tu vois, dit André. Tout le monde apprend. — Moi aussi, dit Léra. J’aime bien quand vous ne courez pas, juste à la maison. Même si vous vous chamaillez parfois ! Nadia rit. — On essaiera d’être « juste à la maison » plus souvent. Ils se sont installés tous les trois devant le film choisi par Léra. Le thé refroidissait sur la table, les biscuits s’émiettaient. Par la fenêtre, quelques feux d’artifice éclataient, sans couvrir leurs rires. La fête qu’ils craignaient de rater n’était pas là où c’était le plus bruyant. Elle était dans cette scène ordinaire : trois personnes qui acceptent de se reposer ensemble, sans rien prouver à personne sur la façon de réussir leur Nouvel An. Et c’était largement suffisant.