Des proches ont exigé de prendre ma chambre pendant les fêtes et sont repartis les mains vides : chronique d’un réveillon parisien marqué par querelles de famille, caprices gastronomiques et conflits générationnels autour du respect de l’intimité et de la tradition – ou quand défendre son espace devient le plus beau des cadeaux.

Où est-ce que je peux mettre ce saladier de pâté en croûte ? Ton frigo est blindé, on ne peut rien rajouter, cest plein de tes… comment tu dis déjà… carpaccio et avocats, franchement, quelle idée grommèle Madeleine en tentant de coincer sa grosse bassine sur létagère du bas, tout en décalant les jolies boîtes alignées.

Claire, occupée à remuer sa sauce devant la gazinière, inspire profondément, comptant jusquà dix dans sa tête. Ce nest que le début. Les invités ne sont là que depuis vingt minutes et déjà, on se croirait en plein débarquement de saltimbanques, prêts à revoir tout le mode de vie des hôtes à leur façon.

Tante Madeleine, vous pouvez poser ça sur la loggia, il fait froid et tout est vitré, ça ne risque rien, tente Claire sans hausser le ton. Le frigo est réservé aux entrées, ça ne doit pas geler.

Sur la loggia ! fulmine la tante, solide, permanente blond platine et une énorme robe de chambre à fleurs quelle a déballée dans lentrée. Il y a de la poussière de la rue, tout de même ! Et puis, on ne met pas de la nourriture par terre. Bon, je vais dégager tes bocaux dherbes, personne ne va manger ça. Les hommes, il leur faut de la viande, pas du fourrage.

Claire lance un regard au fond de la cuisine, espérant le soutien de son époux. Pierre, grand, réservé, tranchait du pain en essayant de se fondre dans le décor. Il connaît trop bien le tempérament de Madeleine et de sa fille, Hélène, la cousine de Claire, qui inspecte à voix haute la salle de bains en critiquant le carrelage.

Pierre, peux-tu aider tante Madeleine à porter le pâté sur la loggia ? lâche Claire dun ton ferme. Jai tout préparé, cest propre et il ny a aucune poussière.

Pierre sexécute, prend la bassine des mains de la tante et disparaît au couloir. Madeleine, délestée de sa charge, se tourne vers Claire.

Tu es livide, ma petite Claire ! Tes encore à te priver, hein ? Tu nas que la peau sur les os. Regarde ma Hélène, elle a de belles joues, on dirait une Normande. Toi, tu deviens transparente. Et ce que vous avez fait comme travaux on dirait un hôpital. Tout blanc, tout gris. Quelle tristesse. Tu pourrais mettre du papier peint doré, comme ceux quon vend maintenant, ça fait chic.

On aime le minimalisme, tante Madeleine répond simplement Claire, goûtant sa sauce. À chacun ses goûts.

Hélène fait irruption dans la cuisine. Trois ans plus âgée que Claire, mais toujours limpression davoir une quinzaine dannées de plus et le devoir de léduquer. Derrière elle trottent ses deux fils, cinq et six ans, déjà couverts de chocolat.

Dis, Claire, il ny a quune douche ? sétonne Hélène, croisant les jambes sur la chaise. Pas de vraie baignoire ? Je fais comment pour laver les garçons ce soir ? Ils aiment séclabousser.

On préfère la douche. Les petits peuvent aussi sy laver, ils ne sont plus des nourrissons, rétorque Claire, agacée.

La visite était prévue de longue date, mais Claire espérait jusquau bout quils annuleraient. Madeleine et Hélène, leurs fils sous le bras, avaient insisté pour passer les fêtes à Paris, il faut bien voir la famille et profiter de la beauté parisienne. Élevée dans lesprit de laccueil, Claire na pas su dire non, même en se rappelant leur précédent séjour trois ans dépuisement, une semaine pour se remettre et nettoyer.

Sauf quavant, Claire et Pierre vivaient en vieux deux-pièces avec le lino élimé. Désormais, ils viennent juste demménager dans un grand trois-pièces, refait par un architecte, et chaque détail a été choisi dans la dispute et la passion.

Claire est, plus que tout, fière de la chambre à coucher leur sanctuaire bleu nuit, rideaux occultants, vaste lit avec matelas digne dun palace, moquette épaisse. La règle : jamais dinvités dans la chambre, porte fermée. Le salon avec un grand canapé convertible et, au pire, le bureau de Pierre équipé dune méridienne.

Maman, jai soif ! chouine le plus jeune dHélène.

Va demander à Claire du jus, sagace Hélène. Claire, tu leur donnes à boire ? Ils sont épuisés par le voyage.

Claire sort du frigo du jus de pomme et verse dans deux verres.

Pas une goutte par terre, attention, cest du vrai parquet ici, prévient-elle.

Faut pas être si maniaque avec ton parquet, glousse Madeleine. Les choses sont faites pour vivre, pas pour être vénérées. Ce sont des enfants. Ils renversent, tu nettoies. On dirait que tu deviens bien trop précieuse, Paris ta changée.

Pierre, de retour, sent la tension et propose :

On sinstalle pour dîner ? Il est déjà cinq heures, bientôt lheure de fêter le réveillon.

Le repas commence dans le désordre. Les enfants chahutent autour de la table, chipant saucisson et fromage, Hélène raconte son voyage à une amie au téléphone, Madeleine critique les plats.

Une salade avec des crevettes ? Madeleine inspecte le crustacé avec dédain. Je ne comprends pas. Un bon hareng sous la couette, cest autre chose ! Ça, cest pour les magazines : tout est herbe et plastique. Claire, tu aurais pu faire une vraie purée avec beurre et ciboulette, pas ce machin à lhuile de truffe Quelle odeur, on dirait que ça a tourné.

Cest raffiné, maman, traîne Hélène. Mais javoue que jaime les classiques. Claire, passe-moi les champignons. Tu les fais toi-même ou tu les achètes ?

Ce sont des fermiers, je les achète, admet Claire.

Ah, la flemme de cuisiner, conclut Madeleine. Moi jai apporté mon bocal. Je vais louvrir, vous verrez ce que cest, des VRAIS champignons.

Claire mastique en silence, les yeux dans son assiette. Sous la table, Pierre serre sa main, murmure dans un regard : Courage, ce nest que pour trois jours.

La soirée avance, le champagne coule, les enfants finissent par se calmer sur les écrans, la question du couchage tombe.

Ouf, jen peux plus, le train ma cassée, geint Madeleine en massant son dos. Je dois allonger la jambe.

Oui maman, il te faut du vrai repos, appuie Hélène. Claire, où tu nous mets ?

Claire a tout planifié.

Le salon : le canapé déplié pour deux adultes, spacieux et confortable. Pour Hélène et les petits, la méridienne du bureau, elle souvre en lit. Si besoin, on ajoute le matelas gonflable dans le salon, il est comme un vrai lit.

Silence. Madeleine arrête de mâcher, Hélène se fige.

Tu veux dire le canapé ? Madeleine regarde sa nièce, ébahie. Claire, tu plaisantes ? Avec mon dos, cest impossible ! Il me faut un vrai lit, une vraie chambre.

Ce canapé est fait pour les invités, il est dur et plat tente Claire.

Un canapé reste un canapé ! tranche Madeleine. Cest pour les jeunes. Moi, jai besoin dune vraie literie. Je pensais bien que tu nous laisserais ta chambre. On dit que ton matelas est exceptionnel.

Claire se crispe. Elle redoutait des caprices, mais pas la demande de sinstaller dans son intimité.

Ma chambre ? Pierre fronce les sourcils. Madeleine, notre chambre, cest la nôtre.

Eh bien oui ! intervient Hélène. Vous nallez pas vous effondrer à dormir sur le canapé, vous êtes jeunes. Pour maman, il faut du confort. Et cest plus facile pour nous si on garde les enfants avec.

Attendez le sang monte aux joues de Claire. Vous voulez quon quitte notre chambre, quon vous laisse notre lit, et quon dorme dans le salon ?

Arrête de dramatiser ! sindigne Madeleine. Quitter, laisser Ce nest pas pour toujours, juste pour les fêtes. En famille, on donne toujours le meilleur aux invités. Ma mère me la appris, ta grand-mère aussi. Toi, tu as oublié, hein ?

Laccueil, cest nourrir et abreuver, tranche Claire. Mais la chambre, cest comme une brosse à dents : cest personnel. Je ne peux pas céder. Désolée, cest non.

Hélène pose brusquement son verre, le cristal résonne.

Tu es sérieuse ? Tu refuses le lit à ta tante et tes petits cousins ? Après trois cents kilomètres pour te retrouver, tu nous colles sur le canapé, comme des chiens ?

Ce nest pas comme des chiens, sétonne Pierre. Ce canapé vaut mille cinq cents euros, cest du grand confort. Moi-même, jy dors parfois.

On sen fiche du prix ! crie Madeleine. Cest une question de respect ! Ta mère, que Dieu ait son âme, aurait eu honte de voir ce que tu es devenue. Égoïste ! Telle père, telle fille !

Toucher la mère, le coup bas. Claire se souvient bien de sa maman, douce et effacée, subissant toute sa vie les exigences de Madeleine, soccupant de ses enfants. Claire les a vus souvent débarquer, emporter les meilleurs morceaux, tout critiquer, repartir en laissant du ras-le-bol et un porte-monnaie vide.

Pas un mot sur maman, chuchote Claire avec froideur. Ma mère était une sainte, et vous en avez abusé. Moi, je connais mes limites. La chambre est fermée, et ça ne changera pas. Ceux qui nacceptent pas le canapé : il y a des hôtels, je peux réserver.

LHÔTEL ? sétrangle Hélène. Tu nous mets dehors pour quon paie ? Maman, tentends ça ?

Jentends trop bien ! Madeleine porte la main à sa poitrine. Oh, jai mal mon cœur Vite, donnez-moi de leau !

Hélène court pour le verre, glisse un comprimé. Les enfants, tout à coup silencieux, suivent le spectacle.

Voilà, ordonne Hélène. On dort dans la chambre ou on part sur-le-champ. Plus jamais on ne remettra les pieds ici, on dira tout à la famille, tu es devenue une bourgeoise de Paris. Tu choisis.

Claire regarde Pierre, qui approuve en silence. Il en a assez de lindélicatesse et des attitudes de squat.

Drôle de choix, Hélène, dit calmement Claire en se levant. Je vous offre tout le confort raisonnable, vous exigez mon lit, et vous faites des chantages. Si cest plus important que la famille, alors on na rien à se dire.

Très bien ! Madeleine bondit, oubliant son dos. Hélène, ramasse les affaires ! On part dici ! Plutôt dormir à la gare quavec des gens comme eux !

Maman, on ne peut pas rentrer ce soir, il ny a plus de train ! Hélène, prise au dépourvu, pensait faire plier Claire.

On prendra un taxi ! Direction chez Solange, à lautre bout de Paris. Solange vit en chambre de bonne, mais au moins elle a du cœur ! À eux leurs truffes !

Branle-bas de combat. Hélène, furieuse, commence à bourrer les sacs, tandis que Madeleine fait le tour en maudissant lingratitude.

On reprend nos cadeaux ! exige tout à coup Madeleine, stoppée dans lentrée. Jai apporté un joli lot de serviettes en lin ! Vous nen valez pas la peine. Cest Solange qui les aura.

Claire va chercher le sac rêche, jamais utilisé et le tend à la porte.

Tenez. Et votre bocal de champignons aussi.

Et les bonbons pour les enfants ! crie Hélène.

Pierre assiste muet à la scène, honteux du spectacle.

En quinze minutes, tout est empaqueté, Madeleine ne cesse de brailler, invoquant de vieilles rancunes et prédisant à Claire une vieillesse solitaire, personne ne te servira jamais un verre deau.

On a appelé le taxi ? demande Pierre une fois quils sont chaussés.

Pas de vos services, on se débrouille ! ricane Hélène, tapotant son portable. Maman, on y va, la voiture arrive. On préfère lair frais à votre maison de rancœur.

Ils sengouffrent sur le palier, Madeleine claque la porte si fort que le plâtre se détache du plafond.

Silence. Le frigo ronronne, lhorloge du salon bat. La salade de crevettes, les verres sales, la nappe tachée restent sur la table.

Claire seffondre sur une chaise, tremblante. Pierre la serre dans ses bras, dépose un baiser sur ses cheveux.

Cest fini, ma Claire. Détends-toi. Ils sont partis.

Claire relève la tête. Pas de larmes, elle rit un rire nerveux mais libéré.

Tu as entendu ? Mieux vaut la gare que votre maison ! Parfait quelle délivrance !

Quelle joie, vraiment sourit Pierre. Et tu sais quoi ? Ils ont oublié leur pâté ! Le saladier est sur la loggia !

Claire éclate de rire.

Le pâté, cest vrai ! Leur trésor abandonné ! Et Solange tu sais, elle loge avec un mari qui picole dans douze mètres carrés. Jimagine comme elle va apprécier latterrissage ce soir

Ce nest plus notre histoire, philosophe Pierre, se servant du champagne. Je nai hésité quun instant, mais quand Madeleine a visé ta mère Javais envie de prendre la porte moi-même. Tu as été forte.

Jaime trop notre chambre, avoue Claire en piquant une gorgée. Et toi. Et ce calme. Je crois que ce sera le meilleur Nouvel An : nous deux, à manger comme des rois, sans personne pour râler sur les entrées.

Ils débarrassent la table. Claire ramasse la vaisselle, Pierre la met dans le lave-vaisselle. Lair semble purifié, débarrassé du poids des reproches et de la jalousie.

Claire se pose près de la fenêtre. De gros flocons tombent, recouvrant les traces du taxi. Paris brille de milles feux. Là-bas, quelque part, ses proches trimbalent leur rancœur. Claire éprouve presque un peu de pitié : vivre ainsi, cest plus dur que dormir sur un canapé.

Pierre, lappelle-t-elle. On met de la musique ? On allume les bougies, cest la fête.

Bien sûr, répond Pierre. Le plat va être prêt. Le fameux canard, celui quils nont même pas goûté.

Une heure plus tard, ils dînent sous la lueur des bougies, du jazz doux en fond. Le canard aux pommes est exquis, doré et moelleux.

À nous, lève Pierre son verre. À notre maison. Et pour quelle reste toujours ouverte à ceux qui nous respectent.

Aux limites, ajoute Claire, trinquant. Celles quon apprend à défendre.

Très tard, allongée sur le fameux matelas bleu nuit, Claire savoure un bonheur inédit. Le calme enveloppe la pièce, le linge sent la lavande, pas les parfums des autres. Elle se dit que ses proches doivent squatter chez Solange ou attendre à la gare, pestant contre la bourgeoise de Paris. Mais cela ne latteint plus.

Elle réalise une chose : impossible de plaire à tout le monde, surtout à ses dépens. Et si le prix de la paix est la rancœur de la famille envahissante, cest un prix acceptable.

Le matin, son téléphone explose de messages. La rumeur est déjà passée : Claire aurait jeté la pauvre tante dehors par nuit glaciale. Elle ne lit rien, ne répond pas. Met le téléphone en mode avion, sétire dans le drap frais, sourit à la journée.

Le pâté, elle et Pierre le donnent plus tard aux chiens du quartier. Eux, reconnaissants, ne font pas la fine bouche sur lail ou la texture. Contrairement à certains, les animaux savent apprécier la bonté.

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Des proches ont exigé de prendre ma chambre pendant les fêtes et sont repartis les mains vides : chronique d’un réveillon parisien marqué par querelles de famille, caprices gastronomiques et conflits générationnels autour du respect de l’intimité et de la tradition – ou quand défendre son espace devient le plus beau des cadeaux.
« Mais enfin, tu vas t’arrêter un jour ?! » lança Lisa en balançant un torchon sur la table. « Ça fait une heure que je suis rentrée du boulot, même pas le temps de me changer ! » « Ça recommence… » soupira André, bloquant le passage dans l’encadrement de la porte. « Maman est juste passée cinq minutes. » « Cinq minutes ? Vraiment ? » Lisa désigna la montagne de vaisselle. « Les dix autres personnes sont juste venues dire bonjour ? Genre tous ensemble ? » Un éclat de rire bruyant résonna du salon. Quelqu’un monta le son de la télé à fond. « Mais tu n’es pas de la famille ou quoi ? » André grimaça. « On passe un bon moment, tout le monde s’amuse. » « Toi, tu t’amuses, tu écoutes des histoires, tu rigoles. Moi, je coupe des patates pour la troisième salade piémontaise ! Et il est neuf heures du soir. Demain, j’ai une présentation importante, au fait. » « Ta fameuse présentation… Pff, des images, tu parles… » « Des images ? » Lisa rougit d’indignation. « C’est un projet à un million ! Que je… » « Ma chère Lison ! » entonna la voix douce de la belle-mère, Madame Dupuis, en apparaissant sur le seuil de la cuisine. « Pourquoi tu prépares la salade si lentement ? On attend tous, tu sais. » « Vous pourriez prévenir la prochaine fois, tout de même… » tenta Lisa en maîtrisant sa voix. « Oh, il n’y a pas de quoi prévenir… On est la famille, on est juste venus prendre le goûter, allons ! Dans notre temps… Les jeux de famille, hein. » « À votre époque, il n’y avait pas de smartphones, » marmonna Lisa. « Comment ? » « Je disais que la découpe était prête, » coupa Lisa en prenant son couteau, attaquant le saucisson. « André, ta femme t’échappe, il n’y a plus ni hospitalité ni respect pour les aînés… » « Mais non, maman, elle est fatiguée, c’est tout. » « Fatiguée ! À son âge, j’élevais quatre enfants, travaillais, cuisinais, lavais… Je ne me plaignais jamais. » Dans le salon, un nouveau fou rire explosa. « André, viens voir, Victor raconte un truc ! » « J’y vais ! » André fila, ravi. « Toujours pareil… » murmura Lisa, le regardant partir. « Pour se défiler, il y a du monde… » « N’ose pas parler comme ça de ton mari ! » lança la belle-mère. « Tu devrais t’estimer heureuse qu’il t’ait épousée, vu ton caractère… » Lisa n’écoutait plus. Elle regarda le couteau, la planche, le tube de mayonnaise… et repensa à la boîte de gouttes achetées à la pharmacie ce matin… « Vous savez quoi, Madame Dupuis ? Vous avez raison. Je vais tout préparer, ce soir ce sera un dîner inoubliable. » « Enfin ! Je vais appeler Zinaida, tiens, et qu’elle vienne aussi avec sa petite famille, elle habite à côté. » Une voix du salon : « Tu te souviens, Gali, la dernière fois, ta bru avait trop salé le riz… On a bu toute la nuit ! » « Oui, Lison cuisine… d’une façon, » acquiesça la belle-mère. Lisa mélangea la salade en comptant jusqu’à dix. On sonna à l’entrée. « C’est sûrement Zina ! » s’anima la belle-mère. « André, ouvre ! » « Je suis occupé ! » cria-t-il du salon. « Lisa, tu veux bien ? » « J’ai les mains sales… » marmonna Lisa. « C’est incroyable, incapable d’aider son mari ! » clama la belle-mère, partant ouvrir. À la porte : pas seulement la mémé Zina, mais aussi la sœur d’André, Marina, son mari et leurs deux enfants bruyants. « On passait juste par là… » sourit Marina, poussant tout ce petit monde. Lisa saisit un nouveau tube de mayo. 21h30. « Tu maugrées quoi là ? » « Je disais, approchez-vous, le dîner est presque prêt. » Elle sortit la fameuse petite boîte de son sac. Effet garanti sous une heure, il valait mieux ne pas quitter la maison ni les WC pendant ce laps de temps… Lisa sourit et versa un tiers du flacon dans la salade. « Il y aura un plat chaud ? » demanda André en passant la tête. « Oui, oui, tout arrive. Ce soir, tout sera spécial. » « Ma femme ! » s’exclama André. « Tu vois, maman, elle recommence à cuisiner. » « Toujours à bosser, jamais là pour la maison, » renchérit la belle-mère. « Mais ce soir alors, tu t’investis ! » « Oui, vraiment un dîner à graver dans les mémoires… » Nouvelle sonnerie. Encore du monde : Victor, Hélène et la belle-mère de Victor, bien sûr. Lisa fit le compte dans sa tête… sortit une autre fiole. « Je vais aussi améliorer la sauce, pour qu’il y en ait pour tout le monde. » « Voilà qui est bien ! Un dîner sans sauce, ce n’est pas un vrai dîner ! » « Ce soir, tout sera parfait, » promit Lisa, dosant méthodiquement les gouttes dans la sauce. « Allez, tout le monde à table ! » annonça la belle-mère, rayonnante. Les enfants plongèrent dans la salade. « On ne pourrait pas commencer par le chaud ? Faut que la salade repose… » proposa Lisa. « Toujours à compliquer les choses ! » s’agaça la belle-mère. « Servez les enfants ! » « Oui, elle exagère… Avant on faisait sans tout ça ! » « Aujourd’hui sera… très particulier, » sourit Lisa. « Tu ne manges pas, Lisa ? » demanda André. « J’ai déjà mangé au boulot… J’ai eu ma dose rien qu’avec les odeurs. » « À croire qu’elle ne veut même plus partager un repas de famille, » ricana Marina. « À propos de boulot, » lança Victor, « tu gagnes vraiment ta vie en faisant des dessins ? Les gens n’ont rien à faire ou quoi… » Lisa observait, silencieuse, tout le monde resservant. Les assiettes se vidaient à une vitesse effrayante. « Délicieux ! marmonna Mémé Zina. Enfin tu sais cuisiner, pas comme avec tes salades branchées d’avant. » « Oui, la dernière fois, ton “César” m’a donné des brûlures toute la soirée ! » « Ce soir, pas de brûlures… Plutôt d’autres sensations… » « Quoi donc ? » « Si on mettait un peu de musique ? » « Excellente idée ! J’apporte la sono ! » André s’arrêta net dans l’embrasure. « Lisa, t’es bizarre aujourd’hui. » « Je vais bien. Je vous observe… Vous mangez… beaucoup, même en prévision. » « Arrête, tout le monde se régale, même maman est contente. » « Tant mieux. D’ailleurs, j’ai réservé un peu plus de sauce, exprès pour ta mère, avec tout mon amour, faut qu’elle goûte surtout. » Elle consulta sa montre. Selon ses calculs, les “effets spéciaux” commenceraient d’ici une demi-heure, le temps que tout le monde digère bien. « Lison, un thé ? » « Oui, j’apporte… Mais là, il faut que je parte, le bureau m’a appelée, urgence. » « Comment ça ? En plein dîner familial ! » « Vous êtes venus sans prévenir, je pars sans prévenir. Familial, non ? » « Ah la jeunesse… Aucune valeur de la famille ! » Mais une demi-heure plus tard, plus personne n’évoquait les valeurs… « André, je me sens mal, » gémit la belle-mère, se tenant le ventre. « Moi aussi… » grogna Victor. « La salade, peut-être ? » suggéra Tante Valérie avant de se lever en courant vers les toilettes. « C’est moi d’abord ! » hurla Marina en essayant de dépasser Hélène et Victor. Bientôt, une file s’organisa le long du couloir. Les enfants de Marina geignaient : « Maman, on va être malades ! » « Tenez bon ! » « Galou, bientôt fini avec les toilettes ? » « Je viens juste de rentrer ! » tonna la voix de la belle-mère, couverte d’un bruit à faire pâlir une mitrailleuse. « De mon temps, jamais vu ça… » souffla mémé Zina. « André ! Appelle ta femme ! C’est sa cuisine, ça ! » Il appela, mais tomba sur le répondeur. Un message s’afficha bientôt : « J’espère que le dîner était réussi. Les voisins ont aussi des toilettes. Et Victor a un appart’, juste à côté. Bougez-vous, famille, courez. Peut-être arriverez-vous à temps. » « Elle l’a fait exprès ? » s’étrangla Tante Valérie. « Maman, t’as pas fini ? La queue s’allonge ! » « J’peux pas sortir ! Qu’est-ce qu’elle a mis là-dedans, cette peste ?! » On sonna. Une voisine de l’étage du dessus demanda si tout allait bien : « Ma lampe tremble, chez moi… » « On n’en peut plus ! Faut appeler le SAMU ? » « Jamais ! Pour éviter la honte ! » « C’est mieux de se ridiculiser devant les voisins ? » Nouveau message de Lisa : « J’allais oublier : demain, je demande le divorce. » « Quoi, le divorce ?! » glapit la belle-mère, s’extirpant enfin des toilettes. « On réglera ça plus tard ! » rugit Victor, premier à se précipiter dans le WC juste libéré. « On a des urgences plus graves ! » Les enfants se mirent à pleurnicher de concert. Hélène appelait les voisins. Mémé Zina déplorait la jeunesse moderne. Et le téléphone d’André vibrait à nouveau : « Et ne t’inquiète pas pour mes affaires : je les ai récupérées pendant que vous savouriez le dîner. Bonne digestion ! » « PS : Merci pour tes compliments sur mes ‘dessins’, André. Maintenant, ces ‘dessins’ rapportent de l’argent, rien qu’à moi. Le projet à un million a été vendu hier. Je te laisse trouver une nouvelle cuisinière — il ne te restera plus qu’à cuisiner toi-même, car j’ai vidé le compte. Tu ne m’en veux pas ? On est une famille, non ? » La file aux toilettes ne cessait d’augmenter. Là-bas, dans le couloir, un cri : « Les voisins ne répondent PAS ! » Et pendant ce temps, Lisa, installée dans une petite brasserie de la rive gauche, savourait un cappuccino et, pour la première fois depuis trois ans, éprouvait un vrai bonheur. Dîner de famille explosif : quand Lisa en a eu ras-le-bol de la “tribu Dupuis” et de la belle-maman envahissante… une soirée très spéciale à la française !