Épouse et beau-père Karine prétend seulement vouloir faire connaissance avec les parents de Vadim. Pourquoi s’en soucierait-elle, franchement ? Ce n’est pas avec eux qu’elle compte vivre, et du père de Vadim, un homme apparemment aisé, elle n’attend rien d’autre que des soucis et des soupçons. Mais jouer la comédie jusqu’au bout, puisqu’elle s’est décidée à se marier, c’est la règle du jeu. Karine a choisi une tenue simple, histoire d’être perçue comme une fille douce et sans histoire. Rencontrer les parents de son fiancé, c’est toujours un événement piégé, mais face à des parents intelligents, c’est carrément un test grandeur nature. Vadim pensait qu’il lui fallait des encouragements : — Ne t’en fais pas, Karine, surtout ne stresse pas. Papa est taciturne, mais conciliant. Ils ne te diront rien d’horrible, tu verras. Et ils t’aimeront. Papa est un peu étrange, mais maman est la reine des soirées, — promettait-il devant la porte familiale. Karine esquissa un sourire, repoussant une mèche sur l’épaule. Père taciturne, mère extravertie. Charmant mélange. Elle en rit intérieurement. La maison ne l’impressionna pas. Elle en avait visité d’autres, plus luxueuses encore. Ils furent aussitôt accueillis. Karine n’était guère nerveuse. Pourquoi se faire du mauvais sang ? Ce sont des gens normaux. Nina, la mère, d’après Vadim, est femme au foyer depuis toujours, profite de quelques voyages entre copines, rien d’extravagant. Le père, Valéry, est plutôt silencieux et peu jovial. Son prénom pourtant sonnait étrangement à ses oreilles… Ils les accueillirent… Et Karine s’arrêta net, incapable d’entrer. C’était la fin… La future belle-mère lui était inconnue, mais le futur beau-père, elle le reconnut en une fraction de seconde… Ils s’étaient déjà croisés. Trois ans plus tôt. Rarement, mais pour s’arranger mutuellement. Dans des bars, des hôtels, des restaurants. Bien entendu, ni l’épouse de Valéry ni son fils n’étaient au courant. Voilà où ils en étaient. Valéry la reconnut aussi. Dans ses yeux, un éclat difficile à déchiffrer : surprise, sidération, ou quelque chose de plus sombre, des calculs peut-être, mais il ne laissa rien paraître. Vadim, ravi, présenta Karine à ses parents, sans rien soupçonner. — Maman, papa, je vous présente Karine. Ma fiancée. J’aurais voulu vous la présenter plus tôt, mais elle est très timide. Aïe… Valéry tendit la main. Sa poignée de main était ferme, presque dure. — Enchanté, Karine, — dit-il, avec une nuance imperceptible… Peut-être de la colère. Ou un avertissement. Ou… Karine se demandait comment elle se tirerait d’affaire, redoutant l’instant où Valéry dévoilerait son passé. — Moi de même, Valéry, — répondit-elle en jouant le jeu, tâchant de ne pas se trahir. Elle serra la main, sentant le pic d’adrénaline. Allait-il parler… Mais… rien. Valéry, forçant un semblant de sourire, lui tira une chaise à table. Sans plus. Karine comprit soudain : il ne parlerait jamais. S’il la trahissait, il se trahirait lui-même auprès de sa femme. Une fois la pression retombée, l’ambiance devint cordiale. Nina évoquait des anecdotes d’enfance de Vadim, tandis que Valéry semblait s’intéresser à Karine, posant des questions sur sa carrière. Quelle ironie, il en savait déjà bien plus qu’il n’y paraissait. Sa finesse la frôlait sans l’atteindre. Il osa même quelques traits d’humour auxquels Karine, surprise, rit malgré elle. Mais ses blagues contenaient de subtils sous-entendus, compréhensibles d’eux deux seuls. Par exemple, croisant le regard de Karine, il lança : — Vous me rappelez une ancienne… collègue. Une femme très maligne, elle avait toujours le don d’entrer dans les bonnes grâces. De tout le monde. Karine rebondit sans ciller : — Chacun son talent, Valéry. Vadim, tout à sa passion, contemplait Karine avec admiration, insensible aux non-dits. Il l’aimait sincèrement. C’était sans doute l’essentiel. Et le plus triste, pour lui. Plus tard, la conversation dériva sur les voyages. Valéry, insistant, demanda : — Moi, j’aime les coins isolés. Où l’on peut réfléchir au calme, avec un bon livre. Et vous, Karine, où vous plaisez-vous ? Petite tentative. — J’aime l’ambiance, la vie, le bruit, — répondit Karine, sans se laisser piéger, — Même si parfois, trop tendre l’oreille peut coûter cher. Il sembla que, furtivement, Nina perçut quelque chose. Un froncement de sourcil effacé, vite oublié. Valéry savait que Karine n’était pas du genre à rechercher la tranquillité. Et il savait pourquoi. Quand la soirée toucha à sa fin, Valéry, embrassant Vadim, lança : — Prends soin d’elle, mon fils. Elle… est spéciale. Un compliment ou une pique ? Seule Karine le comprit. Le climat tomba d’un coup : “Spéciale”. Quel mot… *** La nuit venue, Karine ne trouva pas le sommeil. Réfléchissant à cette rencontre imprévue et à ses conséquences, elle soupçonnait que Valéry, comme elle, était éveillé. Lui, troublé de la revoir là ; elle, par la conversation à venir. En réalité, par tout. Elle sortit en silence, vêtue d’un short et d’un sweat d’intérieur, et descendit, faisant exprès de faire un peu de bruit dans les escaliers et s’installant sur la véranda, sûre que Valéry la verrait. Il arriva rapidement. — Insomnie ? — demanda-t-il en arrivant derrière elle. — Impossible de dormir, — rétorqua Karine. Un léger vent, son parfum qui la frôla. Il l’observa longuement. — Que veux-tu à mon fils, Karine ? Je sais de quoi tu es capable, combien d’hommes comme moi tu as fréquentés. Tu n’en voulais toujours qu’à l’argent. Tu ne l’as jamais caché, tu en annonçais même la couleur. Pourquoi Vadim ? Puisqu’il ne voulait pas évoquer leur passé, Karine non plus ne jouerait pas la gentille fille. Elle siffla : — Je l’aime, Valéry. Pourquoi pas ? Il n’en crut rien. — L’aimer, toi ? Tu plaisantes. Je sais quelle sorte d’oiseau tu es, Karine. Je raconterai tout à Vadim. Ce que tu faisais, qui tu es vraiment. Tu penses qu’il t’épousera après ça ? Karine s’approcha, à portée de bras, pencha la tête, l’étudia. Comme si elle ne l’avait pas déjà assez vu ! — Raconte, Valéry. Mais dans ce cas, ta femme connaîtra aussi notre petit secret. — Ce n’est pas… — Pas du chantage, juste la réciprocité. Si tu montres à tous comment tu m’as connue, il sera impossible de cacher ce que tu faisais. Fais-moi confiance, je compléterai ton récit. — Ce n’est pas pareil… — Ah bon ? C’est ce que tu diras à ta femme aussi ? Valéry se figea. Tentative de l’intimider : ratée. Il venait de comprendre. Il était coincé. Ils étaient liés dans la même galère. — Qu’as-tu l’intention de lui raconter, au juste ? — Pas qu’à elle. À tout le monde. À Vadim aussi. Je raconterai quel mari modèle tu fais, combien d’heures sup tu passais soi-disant au boulot… Tout. Je n’aurai plus rien à perdre. Tu veux sauver ton fils de moi ? Vas-y. Choix cornélien. Décourager son fils d’épouser Karine, c’est signer pour son propre divorce. — Tu n’oserais pas. — Moi, non ? Et toi, si ? — Karine ironisa, comme si lui oserait, mais pas elle, — Peut-être pas, à moins que tu n’ouvres la boîte de Pandore sur ma soi-disant vénalité, alors que de ton côté, tu as une bombe qui pourrait te coûter ton mariage ? N’oublie pas, Nina est très attachée à la fidélité. Une nuit d’ivresse, il s’était confessé à Karine : il trompait sa femme, elle, si fidèle, si honnête. Nina lui refuserait tout pardon. Il devait faire attention. Il savait que Karine ne bluffait pas. — D’accord, je ne dirai rien. Et toi aussi, tais-toi. Oublions ce passé. Voilà pourquoi Karine ne s’inquiétait pas. Il serait le plus perdant des deux. — Comme tu voudras, Valéry. Le lendemain, ils quittèrent la maison familiale. Sous le regard assassin de son futur beau-père, Karine fit ses adieux à sa belle-mère, qui l’appelait déjà « ma fille ». Valéry en eut un tic nerveux. Il ne pouvait pas mettre Vadim en garde contre la manipulation de Karine sans se trahir. Perdre Nina, c’était aussi perdre la moitié de sa fortune. Et son fils lui en voudrait à mort… Plus tard, Karine et Vadim séjournèrent deux semaines chez ses parents. Vacances de rêve, dit-on. Valéry évitait Karine, prétextant des affaires urgentes. Mais un jour, resté seul, la curiosité le rongea. Il fouilla le sac de Karine, cherchant une faille. Son regard tomba sur un test de grossesse. Deux barres nettes. — Je croyais que le drame c’était le mariage de mon fils… Non, ça, c’est le vrai drame ! — Il remit le test dans le sac, mais n’eut pas le temps de le refermer. Karine l’avait déjà surpris. — Fouiller dans les affaires d’autrui, c’est vilain, — ironisa-t-elle, mais la nouvelle ne semblait pas si grave à ses yeux. Valéry, piqué au vif : — Tu es enceinte de Vadim ? Karine s’approcha calmement, récupéra le sac, puis, le regardant dans les yeux, déclara : — Vous venez de gâcher la surprise, Valéry. Valéry fulminait. Cette fois, c’était fichu, Karine n’allait jamais lâcher son fils. Et s’il révélait la vérité, il coulerait tout le monde. Impossible de parler, trop risqué, même si c’était insupportable de voir son fils se jeter dans la gueule du loup. *** Neuf mois plus tard… puis encore six mois. Vadim et Karine élèvent Alice. Valéry évitait de leur rendre visite. Il ne reconnaissait pas sa petite-fille. Karine l’effrayait, avec son indifférence à l’égard de Vadim et son passé trouble. Et puis, encore une fois… Nina partait rendre visite à Vadim et Karine. — Tu viens, Valéry ? — Non, j’ai mal à la tête. — Encore ? Ça devient inquiétant. — Non, juste fatigué. Vas-y sans moi. Valéry sortait l’excuse de la migraine, du rhume, de la jambe boiteuse. Il avala même deux cachets pour se donner une contenance. Impossible d’affronter Karine, ou de supporter sa présence. Mais tout révéler restait impensable. La soirée traîna, pleine de pensées sombres. Il dormit. Lut. Mais s’aperçut soudain que Nina tardait. Onze heures, toujours absente. Elle ne répondait pas au téléphone. Il appela Vadim. — Fiston, tout va bien ? Nina est encore chez vous ? Elle n’est pas rentrée. — Papa, t’es le dernier à qui je veux parler là. Et il raccrocha… Valéry s’apprêtait à foncer chez son fils lorsqu’il entendit une voiture. Celle de Karine. À la voir, il manqua tourner de l’œil. — Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-il arrivé ? Karine gardait un étonnant flegme. Elle se servit un verre de vin, but, s’installa. — C’est la débandade. — Quelle débandade ? — La nôtre, la tienne et la mienne. Vadim est tombé sur le site d’un café où il voulait réserver une soirée pour notre anniversaire. Il y est tombé sur des photos datant de quatre ans, de la fameuse soirée à l’« Oasis ». Tu te souviens ? Vadim voulait réserver, il a fouillé… et là, bam, nos photos. Le photographe a tout publié ! Maintenant, Vadim est fou furieux. Ta Nina veut divorcer. Quant à moi, comme tu le souhaitais, je vais sûrement divorcer de ton fils. Valéry la fixa. Des souvenirs en avalanche. Ce site, cette soirée… Il s’était dit qu’aucun bien n’en sortirait. Il avait pourtant prévenu qu’on ne les photographie pas… Mais qui aurait cru à pareille coincidence ! Il s’effondra à côté d’elle, assis sur le sol. — Pourquoi es-tu venue ici ? — Je voulais juste fuir la pagaille, — sourit Karine, — La maison est sens dessus dessous. Alice est avec la nounou. Un verre de vin ? Elle lui tendit sa propre bouteille. Ils partagèrent le silence. Les cigales, seul trait d’union entre eux. — Tout est de ta faute, — lâcha Valéry. Karine hocha la tête, le regard dans le vide. — Je sais. — Tu es insupportable. — Je sais bien. — Tu n’as même pas pitié de Vadim. — Un peu. Mais plus de moi-même. — Tu n’aimes que toi. — Je n’en disconviens pas. Il attrapa soudain son menton, la força à le regarder. — Tu sais que je ne t’ai jamais aimée, — souffla-t-il. — J’en suis persuadée. *** Le lendemain matin, quand Nina rentra pour se réconcilier, prête à tout lui pardonner même si cela coûtait la moitié de ses nerfs, elle trouva Karine et Valéry endormis ensemble. — Qui est là ? — dit Karine en se levant. — Moi, — répondit Nina, assistant impuissante à l’effondrement de sa vie. Karine, l’apercevant, esquissa simplement un sourire. Valéry, lui, ne rejoignit pas sa femme.

Femme et père

Il me semble que c’était hier, alors qu’en réalité tant d’années se sont écoulées À cette époque-là, Camille navait fait que prétendre vouloir rencontrer les parents de Philippe. Pourquoi sen soucier ? Ce nétait pas avec eux quelle allait vivre, et puis, de ce père réputé pour son aisance on nen tire au final que des ennuis et de la suspicion.

Mais puisquelle avait accepté lidée du mariage, il fallait bien jouer le jeu jusquau bout.

Camille sétait apprêtée, mais sans ostentation, adoptant la simplicité quon prête aux filles sages.

Rencontrer les parents de son fiancé a toujours quelque chose de périlleux ; croiser des esprits subtils chez eux, cest carrément un passage au tamis.

Philippe, sentant son trouble, sétait voulu rassurant devant la lourde porte de leur maison bourgeoise à Lyon :

Tinquiète, Camille, ne tinquiète pas. Papa est renfrogné, mais pas mauvais bougre. Ils ne vont pas te manger. Tu vas leur plaire, jen suis sûr. Papa est un peu spécial, cest vrai, mais maman, cest le cœur même du foyer, confia-t-il en souriant.

Camille eut un sourire, replaçant une mèche de cheveux du bout des doigts. Un père renfrogné, une mère pétillante : sacrée combinaison. Elle eut un sourire en coin.

La demeure crânait moins quelle ne laurait cru. Elle avait déjà vu mieux dans certains quartiers chics de Paris.

Ils furent accueillis tout de suite.

Camille ne ressentit pas vraiment de nervosité. Pourquoi trembler ? Des gens comme les autres. Hélène, la mère – ainsi que le lui avait dit Philippe – navait quasiment jamais travaillé, passée reine dans lart dorganiser des tournées entre amies. Rien dextraordinaire. Quant au père, Monsieur Gérard Dupuis, il fallait bien dire que sous ses airs peu affables, il était avant tout dun calme olympien. Mais… son nom à lui sonnait étrangement familier à Camille.

Le seuil à peine franchi, Camille se pétrifia, incapable daller plus avant. Cétait la fin Si Hélène lui était inconnue, Gérard, lui, fut reconnu aussitôt. Ils sétaient déjà rencontrés, trois ans plus tôt. Pas souvent, certes, mais leurs échanges furent… profitables à tous deux. Bars feutrés, hôtels, restaurants. Évidemment, ni sa femme ni fils navaient connaissance de cette liaison.

En voilà une situation.

Gérard la reconnut aussi. Dans ses yeux, Camille put lire perplexité, gêne, peut-être même une certaine menace, toutes choses quil sefforça de masquer derrière le silence.

Philippe, persuadé darriver sur un terrain vierge, fit les présentations avec un entrain naïf.

Maman, papa, je vous présente Camille. Ma fiancée. Je laurais amenée avant, mais elle est si discrète

Aïe, pensa Camille

Gérard Dupuis tendit la main.

Sa poignée était ferme, presque rude.

Enchanté, Camille, lança-t-il dun ton dont la saveur amère néchappa pas à la jeune femme. De la colère ? Une mise en garde ? Un souvenir piquant ?

Camille s’efforça dêtre naturelle, s’alignant sur le ton adopté.

Ravie également, Monsieur Dupuis, répondit-elle en serrant sa main, se demandant sil allait la dénoncer sur-le-champ. Que va-t-il arriver?

Mais il ne se passa rien.

Gérard, esquissant ce qui devait être un sourire, tira galamment la chaise pour Camille.

Allait-il lhumilier plus tard devant tous ?

Rien ne se passa non plus.

La révélation fut soudaine il ne dirait rien. Car sil la perdait, il sexposait lui-même devant son épouse.

Une fois détendue, Camille goûta lambiance détendue. Hélène narrait des anecdotes de lenfance de Philippe ; Gérard semblait porter attention à Camille, la questionnant sur son poste de rédactrice. Il savait bien plus sur elle quil ne le prétendait, mais ses pointes dironie ne latteignaient plus. Il osa même plaisanter, et, à sa grande surprise, Camille se surprit à rire, bien que chaque mot était un clin dœil caché à leur histoire.

Comme ce moment où, un regard appuyé, il souligna :

Vous me faites penser à une ancienne collègue, Camille. Très intelligente, qui savait charmer son monde. Nimporte qui.

Camille, imperturbable :

Les talents, Monsieur Dupuis, prennent bien des formes.

Philippe, lui, flottait dans le nuage éperdu propre aux fiancés. Il ne vit ni les sous-entendus, ni les regards équivoques. Il laimait vraiment. Et cétait, au fond, ce quil y avait de plus cruel. Pour lui.

Plus tard, parlant des voyages, Gérard lança à Camille :

Moi, jaime les lieux retirés. La tranquillité, un bon livre, rien dautre. Et vous, Camille, quels endroits vous plaisent ?

Essai de piège.

Jaime la vie, lanimation, la foule, répondit-elle sans se laisser prendre, même si parfois trop doreilles indiscrètes, cest risqué.

Un instant, Hélène fronça les sourcils, saisissant au vol une allusion, mais balaya vite une pensée qui la dérangeait.

Gérard savait que Camille fuyait le silence. Il en comprenait la raison.

Le soir venu, Gérard serra longuement son fils dans les bras.

Prends soin delle, mon grand. Elle est unique.

Un compliment ? Un sarcasme ? Camille fut la seule à entendre le sous-entendu. Le terme unique la glaça.

***

Cette nuit-là, toute la maison sassoupit, sauf Camille.

Étendue sur le dos, elle refaisait le film de la journée, essayant de décider de la marche à suivre face à ce passé qui la poursuivait. Gérard, elle le savait, navait pas dû fermer lœil non plus. Limpensé, linavoué rôdait entre eux deux.

Elle se leva, enfila un pull sur son pyjama, et glissa silencieusement dans le couloir. Une saveur dautrefois. Arrivant sur la terrasse, elle laissa exprès résonner légèrement ses pas pour être entendue de qui ne dormirait pas. Elle savait que Gérard remarquerait sa présence.

Il arriva rapidement.

Tu narrives pas à dormir ? souffla-t-il.

Le sommeil me boude, répondit Camille.

Une brise porta jusquà elle la fragrance reconnaissable de sa cologne.

Il la dévisageait attentivement.

Quespères-tu obtenir de mon fils, Camille ? De nous deux, je sais exactement qui tu es. Jai toujours su pourquoi tu étais là. À combien as-tu nommé ton prix ? Pourquoi Philippe ?

Puisquil ne venait pas en pleurant sur leur passé, Camille décida décarter la complaisance.

Parce que je laime, Gérard, chanta-t-elle dun air faussement candide, et pourquoi pas ?

Il nen fit rien.

Lamour ? Toi ? Jen ris. Je te connais trop bien, Camille. Je dirai tout à Philippe. Je révélerai qui tu es, ce que tu as fait. Penses-tu quil tépousera alors ?

Camille sapprocha, jusquà effleurer son épaule.

Vas-y, révèle tout, Gérard, murmura-t-elle, savourant chaque syllabe. Mais dans ce cas, ta femme apprendra aussi la vérité sur notre ancienne complicité.

Ce nest

Non, ce nest pas du chantage. Cest la réciprocité. Si tu ouvres la porte au passé, elle révélera tout. Crois-moi, je raconterai ce que tu aimes occulter.

Tu ne peux pas comparer

Vraiment ? Tu comptes dire la même chose à Hélène ?

Un silence fébrile sinstalla. Il avait essayé de la menacer, cétait raté. Ils étaient à égalité.

Que révéleras-tu exactement ?

Pas seulement à elle. À tout le monde. Philippe saura aussi ce qui te motivait. Ta fidélité exemplaire On entend encore ses éloges dans la bouche dHélène.

Petit, chancelant, il se souvenait de ce soir dautrefois où il avait avoué à Camille ses frasques, ivre de regret. Peut-être quHélène ny survivrait pas si la vérité sortait. Voilà ce quil risquait vraiment.

Il devina que Camille ne blaguait pas.

Soit. Je ne dirai rien. Mais tu gardes le silence, aussi. On enterre le passé.

Camille acquiesça. Au fond, il avait bien plus à perdre quelle.

Entendu, Gérard.

Le lendemain, ils quittèrent la maison familiale. Camille salua Hélène, déjà conquise, qui lappela « ma fille ». Gérard tressaillit.

Il regardait partir la jeune femme, rongé par limpossibilité de sauver son fils sans se condamner lui-même, sachant que, sans Hélène, il perdrait non seulement sa femme, mais la moitié de son héritage. Elle ne le quitterait certainement pas sans rien et Philippe naurait que du mépris pour lui.

Un autre jour, ils restèrent deux semaines chez les Dupuis. Vacances dété, selon lusage.

Gérard, prétextant des obligations, évitait soigneusement Camille. Un jour, resté seul, la curiosité malsaine lemporta : il fouilla dans le sac à main de la future belle-fille, imaginant trouver le levier de sa délivrance.

Il fouilla, tomba sur une trousse de maquillage, des carnets, puis un test de grossesse, affichant deux barres nettes.

Dire que je pensais que la pire catastrophe serait que mon fils lépouse Non, ça cest pire ! pensa-t-il en reposant lobjet, sans même refermer le sac.

Camille le surprit.

Ce nest pas joli de fouiller les affaires des autres, gronda-t-elle mi-amusée.

Gérard ne nia même pas.

Tu es enceinte de Philippe ?

Elle sapprocha, lui prit le sac et souffla, les yeux brillants :

Vous avez gâché la surprise, Monsieur Dupuis.

Gérard eut un accès de rage discrète. Maintenant, cétait certain : Camille ne lâcherait plus Philippe. Désormais, sil révélait tout, il y aurait ruine totale. À présent, il navait que le silence, étouffant, pour tout viatique.

***

Neuf mois passèrent puis encore six.

Philippe et Camille élevaient leur fille, Amandine.

Gérard évitait les visites. Il ne voulait ni voir Camille, ni songer à elle, ni à sa petite-fille qu’il ne considérait pas comme la sienne. Il craignait Camille, son indifférence glacée, son passé ombreux.

Et encore, un jour :

Hélène annonça quelle passerait rendre visite à Philippe et Camille.

Gérard, tu viens avec moi ?

Non, jai mal à la tête.

Encore ? Ça devient inquiétant.

Je suis juste fatigué, cest tout. Vas-y sans moi.

Gérard simulait chaque fois des migraines, bronchites ou douleurs fantômes, guettant les prétextes pour ne pas revoir la jeune femme qui le terrorisait, sans pour autant avouer ce qui le liait à elle.

La soirée sétira. Lecture, demi-sommeil, pensées noires.

Mais Hélène tardait drôlement. Il était déjà vingt-trois heures. Aucune réponse au téléphone. Gérard appela aussitôt Philippe.

Tout va bien ? Hélène est partie ? Elle nest pas rentrée.

Papa, tu es le dernier à qui jai envie de parler, lui rétorqua-t-il avant de raccrocher.

Gérard sempressait denfiler un manteau quand une voiture se gara devant la maison. Celle de Camille. Son cœur faillit lâcher : quest-ce quelle voulait, elle, à cette heure ?

Que fais-tu là ? Parle ! sécria-t-il, lempoignant, bouleversé.

Camille, faussement tranquille, se versa un verre de vin, s’assit confortablement.

Tout sest effondré.

Quoi donc ?

Tout, Gérard. Philippe est tombé sur danciennes photos de nous, lors dune fête au Café des Tilleuls il y a quatre ans tu te rappelles ? Il voulait réserver ce lieu pour notre anniversaire, il est tombé sur le site, et là nos mines radieuses en première page. Le photographe avait tout posté ! Philippe est fou de rage. Hélène veut divorcer. Quant à moi eh bien, ton souhait sexauce peut-être, je divorce aussi.

Gérard regarda Camille comme foudroyé. Lenchaînement infernal de causes, de souvenirs Il revoyait cette fête, ce site maudit Il avait protesté, supplié quon ne publie aucune photo et voilà où cela menait.

Épuisé, il seffondra à côté delle.

Pourquoi être venue ici ?

Je voulais fuir cette pagaille ce soir, expliqua Camille, souriante. La petite Amandine est avec sa nourrice. Tu veux du vin ?

Elle lui tendit sa propre bouteille.

Ils sassirent sur la terrasse, nayant plus que le chant des grillons pour tramer un semblant de lien.

Tout ça, cest ta faute, grogna Gérard.

Camille hocha la tête, le regard vide.

Certainement.

Tu es insupportable.

Je sais.

Tu nas aucun regret pour Philippe.

Un peu. Mais je me plains surtout pour moi.

Tu naimes que toi-même.

Je nai jamais prétendu le contraire.

Il la saisit alors doucement par le menton, lobligeant à soutenir son regard.

Tu sais, je ne tai jamais aimée, murmura-t-il.

Je nen doute pas, répliqua-t-elle calmement.

***

Le lendemain, lorsque Hélène revint, prête à pardonner, à sauver ce qui pouvait lêtre de sa famille, elle trouva Camille et Gérard endormis, côte à côte.

Qui est là ? grogna Camille en se réveillant.

Moi, répondit Hélène, observant la scène de la ruine de sa vie.

Camille lui adressa un sourire tranquille. Gérard, lui, ne la suivit pas en courantLe silence dura, étrange. Hélène, droite dans lencadrement, jeta un regard circulaire sur la terrasse où la nuit sattardait encore. Les deux survivants de ses amours éparses, ridicules, devaient paraître pathétiques sous ses yeux. Et pourtant, une vague de pitié la submergea, et cest dune voix douce, inattendue, quelle reprit :

Il va falloir du courage, vous savez. Pour affronter la lumière, maintenant.

Gérard, les traits tirés, chercha quelques mots à lui offrir, mais aucun ne franchit ses lèvres. Camille, quant à elle, contemplait Hélène, devinant derrière ce regard abîmé la force de celles qui ont trop vécu pour encore trembler.

Finalement, Hélène soupira :

Je vais préparer du café. Il va faire jour, et les masques sont tombés, non ?

Camille esquissa un sourire presque attendri. Elle comprit quil ny aurait ni cri, ni scène. Juste lamère acceptation, le grand ménage des illusions. Derrière Hélène, la lumière franche du matin inondait déjà la cuisine. Gérard, les épaules rentrées, hésita, puis suivit sa femme, comme sil demandait une dernière trêve.

Camille demeura seule un instant, épuisée mais légère. Elle caressa lidée que rien ne se reconstruit tout à fait sur des ruines mais parfois, on apprend à marcher autrement, dans leurs cendres.

Un jour, peut-être, Amandine demanderait à comprendre doù elle venait, qui elle était vraiment. Ce matin-là, Camille promit silencieusement de ne jamais lui mentir sur la lumière crue de lamour, ni sur la chaleur trouble des familles.

Elle les rejoignit dans la cuisine, ramenant le parfum du soleil avec elle. Cétait un matin, cétait la fin, ou le commencement. Et dans le cliquetis des tasses et des spoons, la vie reprit maladroite, éclatée, mais libre enfin.

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Épouse et beau-père Karine prétend seulement vouloir faire connaissance avec les parents de Vadim. Pourquoi s’en soucierait-elle, franchement ? Ce n’est pas avec eux qu’elle compte vivre, et du père de Vadim, un homme apparemment aisé, elle n’attend rien d’autre que des soucis et des soupçons. Mais jouer la comédie jusqu’au bout, puisqu’elle s’est décidée à se marier, c’est la règle du jeu. Karine a choisi une tenue simple, histoire d’être perçue comme une fille douce et sans histoire. Rencontrer les parents de son fiancé, c’est toujours un événement piégé, mais face à des parents intelligents, c’est carrément un test grandeur nature. Vadim pensait qu’il lui fallait des encouragements : — Ne t’en fais pas, Karine, surtout ne stresse pas. Papa est taciturne, mais conciliant. Ils ne te diront rien d’horrible, tu verras. Et ils t’aimeront. Papa est un peu étrange, mais maman est la reine des soirées, — promettait-il devant la porte familiale. Karine esquissa un sourire, repoussant une mèche sur l’épaule. Père taciturne, mère extravertie. Charmant mélange. Elle en rit intérieurement. La maison ne l’impressionna pas. Elle en avait visité d’autres, plus luxueuses encore. Ils furent aussitôt accueillis. Karine n’était guère nerveuse. Pourquoi se faire du mauvais sang ? Ce sont des gens normaux. Nina, la mère, d’après Vadim, est femme au foyer depuis toujours, profite de quelques voyages entre copines, rien d’extravagant. Le père, Valéry, est plutôt silencieux et peu jovial. Son prénom pourtant sonnait étrangement à ses oreilles… Ils les accueillirent… Et Karine s’arrêta net, incapable d’entrer. C’était la fin… La future belle-mère lui était inconnue, mais le futur beau-père, elle le reconnut en une fraction de seconde… Ils s’étaient déjà croisés. Trois ans plus tôt. Rarement, mais pour s’arranger mutuellement. Dans des bars, des hôtels, des restaurants. Bien entendu, ni l’épouse de Valéry ni son fils n’étaient au courant. Voilà où ils en étaient. Valéry la reconnut aussi. Dans ses yeux, un éclat difficile à déchiffrer : surprise, sidération, ou quelque chose de plus sombre, des calculs peut-être, mais il ne laissa rien paraître. Vadim, ravi, présenta Karine à ses parents, sans rien soupçonner. — Maman, papa, je vous présente Karine. Ma fiancée. J’aurais voulu vous la présenter plus tôt, mais elle est très timide. Aïe… Valéry tendit la main. Sa poignée de main était ferme, presque dure. — Enchanté, Karine, — dit-il, avec une nuance imperceptible… Peut-être de la colère. Ou un avertissement. Ou… Karine se demandait comment elle se tirerait d’affaire, redoutant l’instant où Valéry dévoilerait son passé. — Moi de même, Valéry, — répondit-elle en jouant le jeu, tâchant de ne pas se trahir. Elle serra la main, sentant le pic d’adrénaline. Allait-il parler… Mais… rien. Valéry, forçant un semblant de sourire, lui tira une chaise à table. Sans plus. Karine comprit soudain : il ne parlerait jamais. S’il la trahissait, il se trahirait lui-même auprès de sa femme. Une fois la pression retombée, l’ambiance devint cordiale. Nina évoquait des anecdotes d’enfance de Vadim, tandis que Valéry semblait s’intéresser à Karine, posant des questions sur sa carrière. Quelle ironie, il en savait déjà bien plus qu’il n’y paraissait. Sa finesse la frôlait sans l’atteindre. Il osa même quelques traits d’humour auxquels Karine, surprise, rit malgré elle. Mais ses blagues contenaient de subtils sous-entendus, compréhensibles d’eux deux seuls. Par exemple, croisant le regard de Karine, il lança : — Vous me rappelez une ancienne… collègue. Une femme très maligne, elle avait toujours le don d’entrer dans les bonnes grâces. De tout le monde. Karine rebondit sans ciller : — Chacun son talent, Valéry. Vadim, tout à sa passion, contemplait Karine avec admiration, insensible aux non-dits. Il l’aimait sincèrement. C’était sans doute l’essentiel. Et le plus triste, pour lui. Plus tard, la conversation dériva sur les voyages. Valéry, insistant, demanda : — Moi, j’aime les coins isolés. Où l’on peut réfléchir au calme, avec un bon livre. Et vous, Karine, où vous plaisez-vous ? Petite tentative. — J’aime l’ambiance, la vie, le bruit, — répondit Karine, sans se laisser piéger, — Même si parfois, trop tendre l’oreille peut coûter cher. Il sembla que, furtivement, Nina perçut quelque chose. Un froncement de sourcil effacé, vite oublié. Valéry savait que Karine n’était pas du genre à rechercher la tranquillité. Et il savait pourquoi. Quand la soirée toucha à sa fin, Valéry, embrassant Vadim, lança : — Prends soin d’elle, mon fils. Elle… est spéciale. Un compliment ou une pique ? Seule Karine le comprit. Le climat tomba d’un coup : “Spéciale”. Quel mot… *** La nuit venue, Karine ne trouva pas le sommeil. Réfléchissant à cette rencontre imprévue et à ses conséquences, elle soupçonnait que Valéry, comme elle, était éveillé. Lui, troublé de la revoir là ; elle, par la conversation à venir. En réalité, par tout. Elle sortit en silence, vêtue d’un short et d’un sweat d’intérieur, et descendit, faisant exprès de faire un peu de bruit dans les escaliers et s’installant sur la véranda, sûre que Valéry la verrait. Il arriva rapidement. — Insomnie ? — demanda-t-il en arrivant derrière elle. — Impossible de dormir, — rétorqua Karine. Un léger vent, son parfum qui la frôla. Il l’observa longuement. — Que veux-tu à mon fils, Karine ? Je sais de quoi tu es capable, combien d’hommes comme moi tu as fréquentés. Tu n’en voulais toujours qu’à l’argent. Tu ne l’as jamais caché, tu en annonçais même la couleur. Pourquoi Vadim ? Puisqu’il ne voulait pas évoquer leur passé, Karine non plus ne jouerait pas la gentille fille. Elle siffla : — Je l’aime, Valéry. Pourquoi pas ? Il n’en crut rien. — L’aimer, toi ? Tu plaisantes. Je sais quelle sorte d’oiseau tu es, Karine. Je raconterai tout à Vadim. Ce que tu faisais, qui tu es vraiment. Tu penses qu’il t’épousera après ça ? Karine s’approcha, à portée de bras, pencha la tête, l’étudia. Comme si elle ne l’avait pas déjà assez vu ! — Raconte, Valéry. Mais dans ce cas, ta femme connaîtra aussi notre petit secret. — Ce n’est pas… — Pas du chantage, juste la réciprocité. Si tu montres à tous comment tu m’as connue, il sera impossible de cacher ce que tu faisais. Fais-moi confiance, je compléterai ton récit. — Ce n’est pas pareil… — Ah bon ? C’est ce que tu diras à ta femme aussi ? Valéry se figea. Tentative de l’intimider : ratée. Il venait de comprendre. Il était coincé. Ils étaient liés dans la même galère. — Qu’as-tu l’intention de lui raconter, au juste ? — Pas qu’à elle. À tout le monde. À Vadim aussi. Je raconterai quel mari modèle tu fais, combien d’heures sup tu passais soi-disant au boulot… Tout. Je n’aurai plus rien à perdre. Tu veux sauver ton fils de moi ? Vas-y. Choix cornélien. Décourager son fils d’épouser Karine, c’est signer pour son propre divorce. — Tu n’oserais pas. — Moi, non ? Et toi, si ? — Karine ironisa, comme si lui oserait, mais pas elle, — Peut-être pas, à moins que tu n’ouvres la boîte de Pandore sur ma soi-disant vénalité, alors que de ton côté, tu as une bombe qui pourrait te coûter ton mariage ? N’oublie pas, Nina est très attachée à la fidélité. Une nuit d’ivresse, il s’était confessé à Karine : il trompait sa femme, elle, si fidèle, si honnête. Nina lui refuserait tout pardon. Il devait faire attention. Il savait que Karine ne bluffait pas. — D’accord, je ne dirai rien. Et toi aussi, tais-toi. Oublions ce passé. Voilà pourquoi Karine ne s’inquiétait pas. Il serait le plus perdant des deux. — Comme tu voudras, Valéry. Le lendemain, ils quittèrent la maison familiale. Sous le regard assassin de son futur beau-père, Karine fit ses adieux à sa belle-mère, qui l’appelait déjà « ma fille ». Valéry en eut un tic nerveux. Il ne pouvait pas mettre Vadim en garde contre la manipulation de Karine sans se trahir. Perdre Nina, c’était aussi perdre la moitié de sa fortune. Et son fils lui en voudrait à mort… Plus tard, Karine et Vadim séjournèrent deux semaines chez ses parents. Vacances de rêve, dit-on. Valéry évitait Karine, prétextant des affaires urgentes. Mais un jour, resté seul, la curiosité le rongea. Il fouilla le sac de Karine, cherchant une faille. Son regard tomba sur un test de grossesse. Deux barres nettes. — Je croyais que le drame c’était le mariage de mon fils… Non, ça, c’est le vrai drame ! — Il remit le test dans le sac, mais n’eut pas le temps de le refermer. Karine l’avait déjà surpris. — Fouiller dans les affaires d’autrui, c’est vilain, — ironisa-t-elle, mais la nouvelle ne semblait pas si grave à ses yeux. Valéry, piqué au vif : — Tu es enceinte de Vadim ? Karine s’approcha calmement, récupéra le sac, puis, le regardant dans les yeux, déclara : — Vous venez de gâcher la surprise, Valéry. Valéry fulminait. Cette fois, c’était fichu, Karine n’allait jamais lâcher son fils. Et s’il révélait la vérité, il coulerait tout le monde. Impossible de parler, trop risqué, même si c’était insupportable de voir son fils se jeter dans la gueule du loup. *** Neuf mois plus tard… puis encore six mois. Vadim et Karine élèvent Alice. Valéry évitait de leur rendre visite. Il ne reconnaissait pas sa petite-fille. Karine l’effrayait, avec son indifférence à l’égard de Vadim et son passé trouble. Et puis, encore une fois… Nina partait rendre visite à Vadim et Karine. — Tu viens, Valéry ? — Non, j’ai mal à la tête. — Encore ? Ça devient inquiétant. — Non, juste fatigué. Vas-y sans moi. Valéry sortait l’excuse de la migraine, du rhume, de la jambe boiteuse. Il avala même deux cachets pour se donner une contenance. Impossible d’affronter Karine, ou de supporter sa présence. Mais tout révéler restait impensable. La soirée traîna, pleine de pensées sombres. Il dormit. Lut. Mais s’aperçut soudain que Nina tardait. Onze heures, toujours absente. Elle ne répondait pas au téléphone. Il appela Vadim. — Fiston, tout va bien ? Nina est encore chez vous ? Elle n’est pas rentrée. — Papa, t’es le dernier à qui je veux parler là. Et il raccrocha… Valéry s’apprêtait à foncer chez son fils lorsqu’il entendit une voiture. Celle de Karine. À la voir, il manqua tourner de l’œil. — Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-il arrivé ? Karine gardait un étonnant flegme. Elle se servit un verre de vin, but, s’installa. — C’est la débandade. — Quelle débandade ? — La nôtre, la tienne et la mienne. Vadim est tombé sur le site d’un café où il voulait réserver une soirée pour notre anniversaire. Il y est tombé sur des photos datant de quatre ans, de la fameuse soirée à l’« Oasis ». Tu te souviens ? Vadim voulait réserver, il a fouillé… et là, bam, nos photos. Le photographe a tout publié ! Maintenant, Vadim est fou furieux. Ta Nina veut divorcer. Quant à moi, comme tu le souhaitais, je vais sûrement divorcer de ton fils. Valéry la fixa. Des souvenirs en avalanche. Ce site, cette soirée… Il s’était dit qu’aucun bien n’en sortirait. Il avait pourtant prévenu qu’on ne les photographie pas… Mais qui aurait cru à pareille coincidence ! Il s’effondra à côté d’elle, assis sur le sol. — Pourquoi es-tu venue ici ? — Je voulais juste fuir la pagaille, — sourit Karine, — La maison est sens dessus dessous. Alice est avec la nounou. Un verre de vin ? Elle lui tendit sa propre bouteille. Ils partagèrent le silence. Les cigales, seul trait d’union entre eux. — Tout est de ta faute, — lâcha Valéry. Karine hocha la tête, le regard dans le vide. — Je sais. — Tu es insupportable. — Je sais bien. — Tu n’as même pas pitié de Vadim. — Un peu. Mais plus de moi-même. — Tu n’aimes que toi. — Je n’en disconviens pas. Il attrapa soudain son menton, la força à le regarder. — Tu sais que je ne t’ai jamais aimée, — souffla-t-il. — J’en suis persuadée. *** Le lendemain matin, quand Nina rentra pour se réconcilier, prête à tout lui pardonner même si cela coûtait la moitié de ses nerfs, elle trouva Karine et Valéry endormis ensemble. — Qui est là ? — dit Karine en se levant. — Moi, — répondit Nina, assistant impuissante à l’effondrement de sa vie. Karine, l’apercevant, esquissa simplement un sourire. Valéry, lui, ne rejoignit pas sa femme.
Nous donnons notre chien : une histoire de rituels, de silences partagés et de familles françaises à l’épreuve des règles de copropriété, des voisins exigeants, et d’une petite fille qui a retrouvé les mots la nuit grâce à son chien nommé Feuille