Pendant quon vend lappartement, va vivre un temps à la maison de retraite, déclara la fille, dune voix hésitante.
Clémence sétait mariée très tard. Il faut dire que le sort ne lui avait pas souri, et la quarantaine entamée, elle ne croyait plus croiser, selon ses critères, un homme digne delle.
Le digne chevalier en question, Édouard, la dépassait de cinq ans. Il avait déjà connu plusieurs mariages, trois enfants à charge, et sur les recommandations du juge, il avait cédé son appartement à ses enfants.
Ainsi, après quelques mois à changer dadresse et de locations en région parisienne, Clémence dû convaincre son mari demménager chez sa mère, Bernadette Duval, sexagénaire vivant dans un HLM de Montrouge.
Dès le seuil franchi, Édouard grimaça, fronça le nez et fit comprendre quil ne supportait pas lodeur du lieu.
Ça sent le vieux, ici marmonna-t-il dun ton sec. On devrait vraiment aérer, tu ne crois pas ?
Bernadette entendit très bien ce que son gendre venait de lancer, mais elle fit comme si de rien nétait.
Où logerons-nous ? soupira lourdement Édouard, visiblement rebuté par leur nouveau toit.
Prête à tout pour apaiser son mari, Clémence sagita aussitôt, entraînant sa mère à lécart.
Maman, Édouard et moi, on va prendre ta chambre, murmura-t-elle presque, et toi, tu restes dans la petite pièce, juste pour un temps
Le même jour, Bernadette fut déplacée sans ménagement dans un réduit à peine habitable, elle-même devant trimbaler ses affaires ; Édouard, lui, naida pas le moins du monde.
Dès lors, la vie devint bien rude pour Bernadette. Rien ne trouvait grâce aux yeux dÉdouard : cuisine, ménage, la couleur des papiers peints Tout lirritait.
Mais surtout, cette odeur. Il prétendait que lappartement empestait le vieux, à tel point quil en aurait attrapé une allergie.
Dès que Clémence passait le seuil, son mari toussait à lexcès, surjouant son malaise.
On ne va pas continuer comme ça ! Il faut trancher ! lança-t-il à Clémence, visiblement excédé.
Nous navons pas les moyens de louer ailleurs, balbutia la femme, impuissante.
Débarrasse-toi de ta mère, râla Édouard en grimaçant. On crève ici.
Où veux-tu que je lenvoie ?
Jen sais rien, trouve ! De toute façon, cet appartement est irrécupérable. Faut le vendre et acheter autre chose, lâcha Édouard, en claquant la langue. Voilà, ça y est, cest réglé ! Parle-lui, à ta mère !
Je que lui dire ? Linquiétude perçait dans la voix de Clémence.
Tu tarranges ! La vérité, cest quaprès sa mort lappartement te reviendra, non ? On accélère, voilà tout, répondit-il, glacial.
Jai quand même honte
Et moi, tu me choisis ou elle ? Jai bien voulu de toi à quarante ans, moi. Tu vois beaucoup dhommes qui veulent dune vieille fille, franchement ? appuya Édouard, un éclair cruel dans les yeux. Si je men vais, tu finiras seule à nouveau, et là crois-moi, personne ne voudra de toi.
Dun regard oblique et résigné, Clémence quitta son mari et se dirigea vers la chambre où sa mère, résignée, sinstallait.
Maman, tu dois te sentir à létroit ici entama Clémence sur la pointe des pieds.
Tu as libéré ma chambre ? demanda Bernadette, pleine despoir.
Non, on a une autre idée. Tu me laisses bien lappartement un jour, pas vrai ? Clémence guettait son assentiment.
Bien sûr que oui.
Alors, autant ne pas attendre ! Je voudrais vendre et acheter un bel appartement, dans un bon quartier.
Pourquoi ne pas rénover celui-là ?
Non, il en faut un plus grand !
Et moi, je vais où, ma fille ? Les lèvres de Bernadette commencèrent à trembler.
Tu pourrais vivre, en attendant, dans une maison de retraite, lâcha Clémence, un sourire forcé aux lèvres. Mais ce nest que provisoire, on viendra vite te chercher.
Cest vrai ? Bernadette accrocha le regard de sa fille, emplie despoir.
Promis. On soccupe de tout, on rénove après on te ramènera, promit Clémence, serrant la main de sa mère.
Émue, Bernadette finit par signer les papiers et transférer la propriété à sa fille.
À peine lacte de vente finalisé, Édouard, les yeux brillants de satisfaction, déclara :
Empaque les affaires de ta mère ! Direction la maison de retraite.
Déjà ? sétrangla Clémence, rattrapée par la culpabilité.
Attends quoi ? Elle na même pas une bonne retraite ! On na pas besoin delle. Quelle nous laisse vivre, ta mère, elle a déjà eu sa vie, articula-t-il, implacable.
Et lappartement, il nest même pas encore vendu ?
Fais ce que je te dis ou tu finiras seule, coupa Édouard, avec froideur.
Deux jours plus tard, le maigre baluchon de Bernadette et elle-même furent embarqués dans la vieille voiture familiale, direction la maison de retraite de la banlieue. Le visage tourné vers la vitre, son mouchoir cachant des larmes discrètes, Bernadette sentait au fond delle que tout cela finirait mal.
Édouard ne fit même pas le trajet avec elles, prétextant vouloir aérer lappartement de ces mauvaises odeurs.
Le personnel inscrivit promptement Bernadette à la résidence. Clémence, embarrassée, prit congé précipitamment.
Tu reviendras me chercher, dis ? hasarda la vieille femme, lespoir perçant dans sa voix résignée.
Oui, maman, répondit Clémence, les yeux fuyants.
Au fond, elle savait quÉdouard ne voudrait jamais revoir Bernadette sous leur toit.
Ils vendirent vite lappartement, en tirèrent deux cent mille euros, et achetèrent un appartement flambant neuf à Chatillon, quÉdouard se fit enregistrer à son nom, prétextant quon ne pouvait faire confiance à Clémence.
Des mois plus tard, Clémence tenta timidement dévoquer Bernadette. Édouard explosa :
Ne recommence surtout pas avec ces histoires, sinon tu prends la porte ! aboya-t-il, irrité.
Clémence ravala ses paroles. Elle tenta de rendre visite à sa mère, mais chaque fois, elle se figeait à lidée de croiser ses pleurs.
Bernadette passa cinq ans à attendre chaque jour un signe de sa fille.
Mais Clémence ne revint jamais. Un an après la mort de Bernadette, Clémence apprit la nouvelle… Édouard venait de la jeter à la rue.
Accablée par la honte, rongée par la culpabilité, Clémence se retira au couvent, priant nuit et jour pour racheter sa faute.






