J’ai cessé de faire le ménage et la lessive après les remarques de mon mari sur ma paresse.

Victor, tu es sérieux, là ? Tu crois que parce que je passe la journée au bureau à classer des dossiers, je dois ensuite rester à ne rien faire à la maison?

Nathalie sarrêta, le fer à repasser à la main. La vapeur séchappa en sifflant de la semelle de lappareil, mais elle ny prêta aucune attention. Elle fixait son mari, étendu nonchalamment sur le canapé devant la télévision. Dans une main, il tenait la télécommande, dans lautre un sandwich à moitié mâché dont les miettes parsemaient déjà le tapis tout frais nettoyé la veille.

Victor, les yeux rivés sur le match où vingtdeux millionnaires faisaient la manche sur un terrain verdoyant, haussa la main dun air désinvolte.

Allez, Nath, ne commence pas. Questce que tu te plains? Jai juste dit les faits. On nest plus au XIXᵉsiècle. La machine à laver fait le linge, le lavevaisselle lave la vaisselle, le robot aspirateur (on lappelle «ZouZou») balaie le sol. Toi, tappuies sur des boutons, cest de la gestion, pas du travail. Moi, je suis debout toute la journée sur les chantiers, avec les chefs déquipes, sous le stress. Jai le droit de rentrer, de me détendre, pas dentendre tes récriminations sur des chaussettes éparpillées.

Nathalie posa lentement le fer sur le reposefer. Une fine corde de patience, tendue depuis douze ans de mariage, se rompit avec un craquement assourdissant.

Des boutons, cest tout? répétatelle dune voix presque inaudible.

Exactement répondit enfin Victor en se tournant vers elle. Et alors? Ce nest pas comme si tu lavais ton linge à la rivière ou que tu faisais du pain au feu de bois. La technologie fait tout. Alors ne te fais pas la héroïne. Tu veux du steak?

Le dîner, cest pour bientôt? demanda Nathalie, une légèreté nouvelle perçant dans sa voix. Des steaks, alors?

Oui, avec de la purée et une sauce crémeuse, comme tu sais le faire.

Cest noté acquiesça-telle. La technologie sen charge.

Elle sortit de la pièce en refermant la porte dun geste décidé. Victor, ravi que sa femme ne «pilait» plus et se dirigeait vers la cuisine, augmenta le volume de la télévision. Il ne remarqua pas que Nathalie nallait pas à la cuisine mais à la chambre.

Là, elle prit sur une étagère le roman quelle navait pu finir depuis six mois à force de jongler entre la cuisinière et le ménage, se versa un verre deau minérale bien fraîche, sallongea sur le lit et alluma la petite lampe de chevet.

Quarante minutes plus tard, la porte de la chambre souvrit avec fracas. Victor, lair perplexe et légèrement irrité, se tenait dans le couloir.

Nath, il est huit heures et il ny a aucune odeur de steaks. Tu dors?

Nathalie tourna une page, ajusta son oreiller et, dun regard tranquille derrière ses lunettes, répondit:

Non, Victor, je ne dors pas. Je me repose, comme tu las dit.

Tu veux dire? Le dîner?

Tu as dit que la technologie faisait tout. Alors laisse le four faire les steaks, le frigo préparer la salade, le multicuiseur soccuper de la purée. Appuie sur les boutons, cest du management.

Victor ricana, pensant quelle plaisantait.

Très drôle. Arrête de te plaindre. Viens, je suis affamé, jai besoin de me restaurer après le travail.

Moi aussi, jai eu mon rapport annuel, des chiffres, des tableaux, la fiscalité. Jai aussi «pas fait de solitaire» toute la journée. Et si, selon toi, mon travail à la maison est de la paresse, alors jai décidé de ne plus «être paresseuse». Je travaille au bureau, et à la maison je me repose, comme tu.

Victor resta un instant, digérant ces paroles, puis haussa les épaules.

Fais ce que tu veux. Tu as tes règles du mois, cest ça? Je préparerai des raviolis.

Il se dirigea bruyamment vers la cuisine, faisant claquer les casseroles et la porte du congélateur. Nathalie sourit légèrement et retourna à sa lecture, consciente que ce nétait que le début.

Le matin suivant débuta dans le chaos.

Nathalie! Où sont mes chaussettes bleues? sécria Victor depuis le fond du vestiaire.

Nathalie, déjà vêtue dun tailleur strict, savourait un café dans la cuisine. Elle sétait levée trente minutes plus tard que dhabitude, nayant pas préparé le petit déjeuner pour Victor ni rangé son «dégraissé».

Nathalie! Jarrive en retard! Où sont les chaussettes? cria Victor, entrant en caleçon et vêtement dépareillé, lœil hagard.

Bonjour, répondit calmement Nathalie. Je ne sais pas où sont tes chaussettes. Probablement là où tu les as laissées.

Elles sont dans le panier à linge sale! Pourquoi ne sontelles pas lavées? Et aucune chaussette propre dans le tiroir!

Cest étrange, haussa-telle les épaules. Tu dis que la machine lave, mais apparemment tu nas pas appuyé sur le bouton, ou la machine a décidé de ne pas aller chercher tes chaussettes au sol pour les mettre dans le tambour. La technologie paresseuse, nestce pas?

Victor rougit.

Tu te moques de moi? Je nai rien à mettre!

Mets les noires ou les grises.

Elles ne vont pas avec mon pantalon bleu! Et cest à toi de surveiller mes affaires!

Cétait mon devoir, corrigea Nathalie en posant sa tasse dans lévier. Jusquà ce que tu me dises que ce nest pas du travail, juste du divertissement. Alors jai choisi de me divertir autrement. Bon, je file, le bus nattendra pas.

Elle donna un petit coup de baiser sur la joue du mari décontenancé et séchappa de lappartement.

Le soir, Nathalie resta au café avec une amie, rentra vers neuf, repue et satisfaite. Lappartement exhalait une odeur suspecte de brûlé et de saleté.

Une montagne de vaisselle sélevait dans lévier, sur la table, même sur le feu: assiettes crasseuses, poêle couverte de gras, tasses au marc de café. Leur fils, quatorzeans Armand, était dans sa chambre avec des écouteurs. Victor était affalé sur le canapé.

Oh, la reine est là, marmonna-til sans se retourner. Le frigo est vide, on a commandé des pizzas avec Théo. Les boîtes sont dans le couloir, sortez les poubelles, ça pue déjà.

Nathalie traversa le couloir, évitant trois boîtes vides de pizza.

Celui qui pue doit sortir les poubelles, lançatelle en sen allant à la salle de bain.

Dans la salle de bain lattendait la surprise: le panier à linge débordait, au sommet se trouvait le pantalon bleu de Victor, taché de graisse, souvenir dun déjeuner raté au travail.

Nath! cria Victor depuis le salon. Mets le pantalon à la machine, jai une réunion demain! Passe du détachant, sinon ça partira jamais!

Nathalie prit une douche, évitant de regarder le désordre. En sortant, elle passa à côté de son mari:

La machine est dans la salle de bain. Le détachant est sur létagère. Le mode demploi est en ligne. Bonne nuit.

Une semaine sécoula. Lappartement, qui brillait habituellement grâce aux efforts de Nathalie, se transformait lentement en porcherie. Le sable crissait à lentrée le robot aspirateur refusait de sallumer et Victor ne voulait pas le lancer, jugeant cela inférieur à sa dignité. Lévier devint un petit aquarium, le plan de travail collait au thé renversé et aux miettes.

Victor allait travailler en jean et pull, car les chemises repassées manquaient depuis trois jours. Il était sombre, grincheux, cherchant constamment à provoquer une dispute. Mais Nathalie tenait bon: elle cuisinait pour elle, des salades légères, du fromage blanc, des fruits, ne lavant quune assiette et une fourchette après chaque repas. Elle lavait son linge séparément, rapidement, discrètement.

Maman, je nai plus de teeshirts propres, se plaignait Armand, entrant dans la chambre.

La machine nest pas cassée, le détergent est là, comme dhabitude. Deux boutons, tu peux le faire. Tu es déjà un pro de linformatique, tu ne devrais pas avoir de problème avec une lessive.

Armand se mit à laver, réalisant que sa mère nétait pas en train de plaisanter. En quelques jours, il gérait déjà son linge et, étonnamment, lavait parfois une assiette.

Victor, quant à lui, restait obstinément sur son principe, attendant que Nathalie «perde le contrôle».

Le point culminant arriva vendredi soir.

Nathalie, ma mère vient dimanche, annonça Victor, triomphant, en entrant dans la cuisine où elle tranchait une pomme. Elle passera la nuit, alors arrête ton cirque. Il faut que lappartement soit impeccable, tu ne veux pas que Zélie Martin, ta bellemaman, voit ce désordre et pense que tu es une mauvaise ménagère.

Zélie Martin était une vieille dame dune rigueur chirurgicale, capable dopérer sur une table de cuisine. Chaque grain de poussière était pour elle une insulte personnelle. La relation entre elle et Nathalie était froide, polie, et Victor connaissait bien la terreur que lui inspirait la critique de la bellemaman.

Nathalie posa le couteau, regarda la montagne de vaisselle qui ressemblait à la tour de Pise, le plancher collant, la couche de poussière sur la télé où on pouvait dessiner avec le doigt.

Excellente nouvelle, souritelle. La mère arrive, parfait.

Alors cest réglé, répliqua Victor, rayonnant. Demain matin, grand ménage. Je pars à la pêche avec les copains, ça fait longtemps. Tu fais tourner le robot, mets la machine. Je reviendrai le soir, je vérifierai.

Bon voyage, acquiesça Nathalie. Reposetoi.

Samedi fut parfait pour Victor : pêche, sauna, discussions de mecs. Il était convaincu que son coup de maître aurait fonctionné. Nathalie, malgré son sourire détendu, se promettait de nettoyer lappartement, préparer des tartes et éponger les nappes.

Il rentra tard, jovial, imaginant déjà lodeur du gâteau et le regard apaisé de sa femme. En ouvrant la porte, il trébucha sur un sac poubelle qui traînait depuis lundi, désormais trois en tout.

Lappartement était silencieux, sombre, et sentait le vieux gaspillage et le lait aigre. Victor alluma la lumière, constata que rien navait changé, voire pire: des chaussettes jonchaient le sol, le miroir du hall était maculé.

Nathalie! hurlatil en entrant dans la chambre.

Sa femme était assise sur le lit, un ordinateur portable ouvert, à la recherche de séjours en cure thermale.

Questce que cest que ce désastre? pointatil le doigt vers le couloir. Tu nas rien rangé? Ma mère arrive demain à dix heures!

Je men souviens, répliqua calmement Nathalie. Et alors?

Tu veux me faire honte? Tu sais ce quelle va dire?

Victor, fermatelle le portable. Tu as dit que le ménage était une perte de temps, que la technologie sen chargeait. Alors jai laissé tout à la technologie. Elle na manifestement pas réussi. Et moi, je ne men mêle pas, je reste «paresseuse», je ne fais que presser des boutons.

Quelle technologie! explosa Victor. Tu es une femme! Tu dois être la maîtresse de la maison!

Cest notre maison, Victor, ditelle. Et la saleté, cest surtout la tienne. Armand a déjà commencé à aider. Mais ce porcherie, cest le monument de ton attitude envers mon travail. Je ne le toucherai pas. Laisse la mère voir comme vit son fils «paresseux» quand sa femme nen veut plus.

Tu ne peux pas.

Oh, je le peux. Bonne nuit, Victor. Demain sera dur.

Le dimanche matin, le soleil brillait. La sonnette retentit à dix heures pile. Victor, les yeux rouges de fatigue, sapprêtait à ouvrir.

Zélie Martin, en tailleur impeccable, coiffure impeccable, regard de contrôle, se tenait sur le seuil.

Bonjour, mon fils! sexclamatelle, franchissant le pas. Montrezmoi comment vous vivez

Elle balaya du regard le tas de chaussures éparpillées, le sable sur le sol, le désordre.

Maman, entrez, ne vous déchaussez pas, le sol est sale, balbutia Victor, souhaitant disparaître.

Nathalie sortit de la cuisine, fraîche, maquillée à la perfection.

Bonjour, Zélie Martin! Comment allezvous?

Zélie fixa dabord le fils, puis le monticule de boîtes de pizza dans le coin, son nez se pinça.

Nathalie? Questce qui se passe ici? Vous avez déménagé? Vous avez été cambriolés? Pourquoi une telle pagaille?

Nathalie, souriante, haussa les épaules.

Rien du tout, Zélie Martin. Victor ma ouvert les yeux. Jai compris que pendant des années je faisais semblant dêtre débordée. Il ma dit quau XXIᵉ siècle, la technologie fait tout. Alors on attend le robot qui sortira les poubelles, le lavevaisselle qui ramènera les assiettes au comptoir. Nestce pas ça, la modernité?

Victor, adossé au mur, se fondait aux teintes grises du papier peint.

Zélie entra dans la cuisine, découvrit du riz desséché sur le feu, des taches sur le plan de travail. Elle frotta le rebord de la fenêtre, secoua le poignet avec dégoût.

Victor, ditelle dune voix glacée, cest vrai? Tu as dit ça à ta femme?

Maman, elle exagère! Jai juste dit que cétait plus simple que pour nos grandsparents!

Plus simple?! sécria la bellemaman. Par mon temps, on faisait bouillir les langes! Et qui soccupe de la technologie? Qui la charge, la nettoie, la remplit, qui fait les courses, qui planifie le menu? Tu sais combien coûte un kilo de bœuf aujourdhui? Tu penses que les steaks poussent sur les arbres?

Victor se laissa tomber contre le mur, attendant une réplique, mais reçut un coup de semonce de sa mère.

Ma fille, je ne vois pas de problème. Tu as faim? Allons au café du coin, je connais une bonne pâtisserie. Le manager soccupera de tout.

Avec plaisir, Zélie Martin, répondit Nathalie, retenant un rire.

Maman, et moi? demanda Victor,Tu nauras quà appuyer sur le bouton du robot, et le dîner sera prêt en un clin dœil.

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