Je ne suis plus la reine

15octobre2025

Cher journal,

Aujourdhui jai enfin compris que je ne suis plus le petit garçon qui se cache derrière les attentes de sa mère. Ma mère, Madame Lucienne, na jamais fini ses études universitaires et ne sest jamais rendue employée. Elle vit à Lyon, loin de la frénésie parisienne, et se plaint toujours que je veux épouser une « campagne sans éducation ». Elle décrit ma fiancée, Églantine, comme une simple fille de la province, incapable de mapporter quoi que ce soit dutile.

Pourtant, Églantine est brillante : elle a intégré la Faculté de médecine de Paris et prépare déjà sa spécialité en cardiologie. Ma mère, avec son air condescendant, lance : « Vous avez dû vendre toutes vos vaches pour payer ses frais de scolarité. » Elle oublie que, moi, je nai même pas de diplôme complet ; cest après la troisième année que je suis né, et mon père ma interdit de travailler pour que je me consacre à la famille.

Je lui ai répondu, le cœur serré : « Maman, je suis maintenant un homme autonome. Je choisirai ma voie moimême. » Elle a répliqué, blessée, quelle ne viendrait pas à notre mariage.

Face à cette hostilité, Églantine et moi avons décidé de ne pas organiser de grande cérémonie afin de ne pas provoquer notre future bellemère. Les parents dÉglantine ne pouvaient pas venir non plus, occupés à soccuper de leur grandmère malade. Nous sommes donc allés à la mairie de SaintGermainenLaye, avons signé les registres, puis avons partagé un café avec nos témoins. Quand Madame Zélie, la mère dÉglantine, a appris cela, elle a de nouveau fait la moue, affirmant que les parents de la mariée navaient pas tout vendu, mais quils navaient tout simplement pas les moyens de financer un banquet.

Nous nétions pas trop affectés par le ton de notre future bellemère ; nous savions quelle finirait par shabituer. Nous avions déjà un petit appartement dans le 12ᵉ arrondissement où nous comptions vivre. Il ne restait plus quune légère rénovation pour joindre lancien logement de la grandmère dÉglantine à notre espace, mais cela ne nous effrayait pas. Nous étions heureux, comme dans un roman.

Nous nous étions rencontrés lors dune promenade sur la Butte aux Cailles, chacun avec son groupe damis. Un coup de vent a emporté le foulard de soie dÉglantine ; je lai rattrapé, je lai heurtée, nos regards se sont croisés et le foulard a disparu de notre esprit. Le reste du jour sest déroulé comme prévu : des fleurs, des bonbons, un film, et six mois plus tard nous avions décidé de nous marier officiellement.

Après la petite cérémonie civile, nous avons voulu rencontrer les parents dÉglantine. Nous avons dabord rendu visite à ma mère. Nous lavions avertie, acheté un bouquet de roses, une boîte de ses chocolats noirs préférés. Ma mère ma prévenu que ma mère la considère comme une fille de la campagne, mais jai insisté.

« Bonjour, Monsieur le fils, voilà la femme que vous avez choisie, » a déclaré Madame Lucienne, dune voix un peu tremblante.
« Bonjour, Lucienne. Albert est vraiment un homme formidable, il ma repérée parmi la foule du parc, » a répliqué Églantine, un brin naïve.

Elle nous a invités à la table où, avec un soin presque muséal, était dressé un repas complet : foie gras, caviar desturgeon, et en dessert, une tarte Tatin. Les couverts étaient soigneusement disposés, les verres de vin rouge et blanc brillants.

« Cest magnifique, comme un musée, » ai-je entendu Églantine sexclamer.
« Églantine, arrêtez dappeler mon fils Albert par ce surnom, cest Albert, » a protesté Madame Lucienne.
« Pardon, comme vous dites. »

Pendant le repas, jai tenté de tousser pour détourner lattention, mais ma mère na rien su dire. Le service sest terminé, nous avons pris un taxi pour rentrer.

« Pourquoi astu tourné en ridicule ma mère toute la soirée ? » ma demandé Églantine en souriant.
« Je nai pas fait de moquerie, je fais juste comme si je venais de sortir dune vache avec un seau de lait, » aije répondu, et nous avons ri.

Plus tard, nous avons accepté daller rendre visite aux parents dÉglantine dans leur ferme de la Drôme, à environ 120km de Paris. Le trajet en 4×4 dAlbert a été rapide. Leur maison était grande, avec trois pièces au rezdechaussée et deux combles décorés de panneaux de bois sculpté, embaumée dune odeur de tartes aux pommes.

À notre arrivée, la mère dÉglantine, Katia, nous a accueillis chaleureusement. « Bonjour, chers amis, entrez. Le père arrivera bientôt. Je suis la mère dÉglantine, Katia. »
Madame Zélie a affiché un sourire crispé, ne sattendant pas à rencontrer une femme si soignée dans ce village. Le père, un homme grand aux cheveux poivreetsel, nous a accueillis en nous serrant fort. Il a évoqué des souvenirs de leurs études à lInstitut dÉtudes Politiques, de rencontres à la Présidence et à lENA.

Le déjeuner sest déroulé à merveille ; même la grandmère dÉglantine, assise dans son fauteuil, a partagé des rires. Après, nous avons fait une promenade au bord du lac. Un petit garçon du voisinage, Antoine, nous a suivi, tout excité, racontant ses secrets denfant. Il a pris la main de Madame Zélie et la guidée vers leau.

« Tante Zélie, venez nager ! » sest exclamé le garçon.
« Jai peur de leau et je nai pas de maillot, » a rétorqué Madame Zélie.
« Ne vous inquiétez pas, vous êtes comme une reine qui regarde tout de haut, mais ici on aime simplement les gens, » a répondu Antoine dune voix mature.

En les regardant, jai compris que ma bellemère était piquée au vif. Elle se sentait comme une reine sans royaume, mais, au fond, elle nest plus reine. Elle a pensé : « Il nest jamais trop tard pour aimer les gens, même si je ne suis plus la reine. »

Ce jour ma rappelé que les titres et les préjugés nont pas de place dans une vraie famille. Je suis reconnaissant davoir Églantine à mes côtés, et jespère que, petit à petit, Madame Zélie acceptera notre amour sans arrièreplan de dignité aristocratique.

À demain, cher journal, pour de nouvelles réflexions.

Albert.

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