Ma belle-mère nous invite à emménager dans son appartement… mais tout indique qu’elle a ses arrières-pensées — Merci beaucoup pour la proposition, c’est vraiment généreux. Mais nous allons refuser. Le visage de ma belle-mère s’est allongé. — Mais pourquoi donc ? Par fierté ? — Non, pas par fierté. Simplement, nous avons notre vie bien organisée. Changer les enfants d’école en cours d’année, c’est un stress. Et puis on s’est habitués ici. On a refait tout l’appartement, tout est neuf. Chez vous… — Christine s’est interrompue, cherchant ses mots, mais a décidé d’être directe. — Chez vous, il y a surtout des souvenirs, des objets précieux. Les enfants, ils sont petits, ils pourraient casser ou salir quelque chose. On préfère éviter ce stress. En rentrant du travail, Christine a trouvé son mari debout dans le couloir, visiblement en train de l’attendre. Elle a enlevé ses chaussures, traversé la chambre en silence pour se changer, puis s’est dirigée vers la cuisine. Son mari l’a suivie, tout aussi silencieux. Christine a craqué : — Tu vas encore recommencer ? Je t’ai déjà dit : non ! Denis a soupiré longuement. — Maman a encore appelé aujourd’hui. Elle dit que sa tension monte. Que c’est dur, là-bas, avec papi et mamie qui vont vraiment mal, ils sont capricieux comme des enfants. Elle n’y arrive plus seule. — Et alors ? — Christine a bu une gorgée d’eau froide, essayant de calmer son irritation. — C’est elle qui a choisi la vie à la campagne. Elle loue son appart’, touche l’argent, profite de l’air pur. Elle aimait ça. — Elle aimait tant qu’elle avait de l’énergie. Maintenant, elle se plaint que c’est trop dur, trop calme. Bref… — Denis prit une grande respiration — Elle nous propose d’emménager chez elle. Dans son F4. Christine a écarquillé les yeux, puis a lâché : — Non. — Pourquoi tout de suite “non” ? Tu n’as même pas écouté jusqu’au bout ! — Denis a levé les bras au ciel — Regarde : le quartier est super. Quinze minutes jusqu’à ton bureau, vingt jusqu’au mien. L’école bilingue juste en face, la maternelle dans la cour. Fini les bouchons ! Et notre appartement, on peut le louer, le crédit s’auto-remboursera ! Il en restera même. — Denis, tu t’entends ? — Christine s’est approchée de lui. — Cela fait deux ans et demi qu’on vit ici. J’ai choisi moi-même chaque emplacement de prise ! Les enfants ont leurs amis juste à côté. On est, enfin, chez nous. CHEZ NOUS ! — Quelle différence, l’endroit, si tu rentres juste pour dormir ? On passe deux heures dans les transports ! — a-t-il répliqué — Là-bas, c’est une bel appartement haussmannien, plafonds de trois mètres, murs épais, aucun bruit des voisins. — Et une déco des années 80 qui sent le renfermé, — a répliqué Christine — Tu te rappelles l’odeur ? Et surtout, ce n’est pas chez nous. C’est l’appart’ d’Anne-Léonore. — Maman assure qu’elle ne s’en mêlera pas. Elle vivra là-bas à la campagne, elle veut juste que l’appart’ soit surveillé. Christine a esquissé un sourire amer. — Denis, t’as la mémoire courte ! Souviens-toi quand on a voulu acheter ici… Son mari a détourné le regard. Bien sûr qu’il s’en souvenait. Sept ans dans les locations, chaque sou gratté. Quand ils ont enfin eu l’apport, Denis avait proposé à sa mère de vendre son grand F4 en centre-ville pour s’offrir une belle F2 et une autre pour les jeunes. Anne-Léonore acquiesçait, souriait, disait « bien sûr, il faut agrandir pour les enfants ». Les options étaient prêtes. Le rêve prenait forme. Et, le dernier jour, elle a appelé. — Souviens-toi de ce qu’elle a dit ? — relança Christine — « Mon quartier est trop prestigieux, mes voisins sont si distingués. Comment irais-je dans votre résidence moderne au milieu des prolos ? Non, je ne veux pas. » Donc on est allés à la banque, pris un crédit démesuré et acheté cet appart à cinq kilomètres du périph. Seuls. Sans ses « mètres prestigieux ». — Elle a eu peur du changement, c’était l’âge, — marmonna Denis — Aujourd’hui elle pense différemment. Elle se sent seule. Elle aimerait que ses petits-enfants soient là. — Les petits-enfants ? Elle les voit une fois par mois quand on ramène des courses. Et après une demi-heure, elle soupire qu’ils lui donnent la migraine. Tandis que Christine reparlait, les enfants déboulent en cuisine, affamés, se chamaillant. Le dîner passé, la conversation reprit la nuit tombée. *** Samedi, direction la campagne : Anne-Léonore a appelé le matin, voix faible : médicaments finis pour papi, « cœur serré ». Une heure et demie de route. Anne-Léonore les attend sur le perron. À soixante-trois ans, elle en impose : coiffure, manucure, foulard en soie. — Oh, vous voilà enfin, — elle tend la joue. — Christine, tu as grossi ? Ou c’est la blouse ? — Bonjour, Anne-Léonore. C’est la blouse, — répond Christine sans broncher. Dans le salon, les parents de la belle-mère, très âgés, somnolent devant la télévision. — Vous prendrez un thé ? — lance Anne-Léonore depuis la cuisine. — J’ai des biscuits… un peu secs, je ne sors plus, mes jambes me tirent. — On a apporté un gâteau, — Denis pose la boîte. — Maman, parlons de l’appartement… Anne-Léonore s’anime : — Oui, oui, Denis. Je n’en peux plus. L’air, la nature, c’est bien, mais il faut s’occuper des parents. Mais l’hiver, c’est l’ennui mortel. Et l’appartement, là, occupé par des inconnus, ils abîment tout. Ça me fait mal au cœur ! — Mais tes locataires sont respectueux, non ? — tente Denis. — Respectueux ! — ricane Anne-Léonore. — Je suis passée : le rideau de travers et une odeur… pas la mienne ! Je me dis : pourquoi souffrir là-bas, loin, alors que vous pourriez venir ? Il y a de la place pour tous. Christine échange un regard avec Denis. — Anne-Léonore, et vous, vous habiteriez où ? — demande-t-elle franchement. La belle-mère hausse les sourcils : — Où ? Ici, évidemment. Avec les parents. Peut-être quelques allers-retours, des rendez-vous à la clinique, mes amis médecins sont là-bas. — Allers-retours : combien souvent ? — interroge Christine. — Disons… deux fois par semaine. Ou une semaine complète s’il pleut. J’ai ma chambre, ma literie, vous logerez les enfants dans la grande pièce. Ma chambre reste telle quelle. On ne sait jamais. Christine s’énerve : — Attendez, vous nous proposez d’emménager dans votre F4, de laisser une pièce fermée à clé, et de vivre à quatre dans deux pièces ? — Quelle pièce fermée ? — s’étonne Anne-Léonore. — Servez-vous ! Juste, ne touchez pas à mes affaires. Et au vaisselier. Il y a le cristal. Et mes livres. Denis, tu te rappelles ? On ne touche pas à la bibliothèque ! Denis se tortille sur sa chaise. — Mais si on s’installe, il faut bien aménager : installer des lits pour les enfants… — Des lits pourquoi ? Il y a un excellent canapé, convertible. Ton père l’a choisi. Inutile de dépenser. Christine se lève. — Denis, tu veux bien venir ? Elle sort sur le perron, suivie bientôt par Denis, gêné. — Tu as entendu ? — siffle-t-elle — “Ne touchez pas au canapé”, “ma chambre”, “je viens quand bon me semble”. Tu mesures ce que ça veut dire ? — Christine, elle craint juste les changements… — Non, Denis ! On va juste garder son appart gratuitement ! Même pas le droit de déplacer une armoire ! Elle reviendra quand elle veut, pénétrera chez nous, critiquera mes rideaux, ma soupe et mes draps ! — Mais le boulot serait plus proche… — tente faiblement Denis. — Je m’en fiche du boulot ! Je préfère deux heures de bouchons et retrouver chez moi, où JE décide. Denis baisse les yeux, conscient de la vérité. La facilité l’a aveuglé. — Et rappelle-toi le coup du fameux échange… Elle nous a plantés pour l’adresse chic. Maintenant elle trouve le temps long et cherche de la compagnie pour râler. La porte s’ouvre, Anne-Léonore apparaît. — Vous chuchotez quoi là ? Christine se retourne : — On ne va pas vous déranger. Nous ne déménagerons pas. — Quelles bêtises — fulmine la belle-mère — Denis, tu dis rien ? Tu fais ce qu’elle veut ? Denis relève la tête : — Maman, Christine a raison. On ne viendra pas. On a notre maison. Anne-Léonore pince les lèvres. Elle a compris, mais ne veut pas avouer sa défaite. — Tant pis. Je voulais juste aider. Faites comme vous voulez, perdez votre temps dans les bouchons ! Mais après, ne venez pas vous plaindre. — On ne viendra pas, — promet Denis. — On y va, maman. Tu as besoin d’autres médicaments ? — J’ai besoin de rien de vous, — réplique-t-elle sèchement avant de rentrer et claquer la porte. Ils reprennent la route en silence. Les embouteillages se dispersent. — T’es fâché ? — demande Christine à un feu. Denis secoue la tête. — Non. J’imagine juste Arnaud sautant sur le “canapé de papa” et maman faisant une syncope. Tu avais raison. Mauvaise idée. — Je veux bien aider, — reprend doucement Christine. — On portera les courses, les médicaments. On engagera quelqu’un si besoin. Mais on vivra séparés. La distance, c’est la clé d’une bonne entente. — Surtout avec ma mère, — glisse Denis dans un sourire. *** Bien sûr, Anne-Léonore a gardé sa rancœur. Elle avait déjà fait partir les locataires, persuadée que son fils et sa belle-fille viendraient. Ils ont subi un mois d’appels insistants. Mais Denis a tenu bon : finalement, c’est facile de dire « non », quand il le faut.

La belle-mère a proposé quon vienne habiter dans son appartement, sûrement avec une idée derrière la tête.

Merci beaucoup pour ta proposition, vraiment cest gentil. Mais on va décliner.
Le visage de ma belle-mère sest allongé tout de suite.
Et pourquoi ça ? Trop fiers ou quoi ?
Non, même pas. Cest juste quon a pris nos habitudes. Les enfants devraient changer décole en plein milieu dannée, ce serait stressant pour eux. Et puis on est bien, on a tout refait à neuf récemment, tout est organisé à notre façon.
Et chez toi Aurélie a marqué une pause, cherchant ses mots, puis a choisi dy aller franchement. Chez toi, il y a surtout beaucoup de souvenirs, dobjets précieux pour toi.
Avec nos petits, il y aurait forcément des accidents, des tâches, des trucs cassés. Franchement, pourquoi se rajouter du stress ?

Quand Aurélie est rentrée du boulot ce soir-là, son mari lattendait dans lentrée, manifestement prêt à discuter.
Elle a enlevé ses chaussures, traversé le couloir sans dire un mot, sest changée dans la chambre puis est allée direct à la cuisine. Jean la suivait en silence, traînant un peu les pieds.
Aurélie na pas résisté :

Tu vas remettre ça? Jai déjà dit non!

Jean a poussé un long soupir.

Maman a rappelé aujourdhui. Elle dit quelle se sent mal, quelle a des vertiges. Cest dur pour elle là-bas, avec papi et mamie qui ne vont plus bien du tout, ils font des caprices comme des gosses. Toute seule, elle ne sen sort pas.

Et alors ? Aurélie a avalé une gorgée deau froide, histoire de calmer son irritation. Cest elle qui a choisi daller vivre à la maison de campagne.
Elle loue son appart, ça lui fait un revenu, elle a lair pur quelle voulait. Elle adorait être là-bas.
Oui avant. Mais maintenant, elle se plaint de la solitude, cest difficile. Bref Jean a pris une inspiration. Elle nous propose demménager chez elle. Dans la grande trois-pièces.

Aurélie a ouvert de grands yeux et a lâché :

Non.

Mais pourquoi directement non ? Tu ne veux même pas écouter les arguments, Jean a levé les bras. Franchement, regarde: le quartier est génial. En quinze minutes tes à ton bureau, vingt pour moi.
Lécole bilingue est à deux pas, la crèche juste en bas. Plus besoin de galérer dans les embouteillages matin et soir !
Et notre appart, on le met en location, ça paie le crédit. Il restera même un peu.

Jean, tu te rends compte de ce que tu dis ? Aurélie sest rapprochée de lui, presque en colère. Ça fait deux ans et demi quon est installés ici.
Jai choisi chaque prise, chaque étagère ! Les enfants ont leurs copains dans limmeuble den face.
Cest enfin chez nous. À nous.

Mais quelle importance, au fond ? On ne fait plus que dormir ici vu les heures de transports ! il a répliqué. Là-bas, cest un vieil immeuble haussmannien, plafond à trois mètres, murs épais, pas un bruit de voisin.

Cest surtout resté dans son jus depuis lépoque où jétais au lycée a coupé Aurélie. Tas oublié lodeur? Et surtout : ce nest pas chez nous, cest chez Catherine Dubois.

Elle a promis quelle ninterviendrait pas. Elle veut juste que quelquun veille sur son appart pendant quelle reste à la campagne.

Aurélie a eu un rictus amer.

Jean, tas la mémoire courte. Tu te rappelles lachat de cet appart?
Jean a baissé les yeux. Évidemment quil sen souvenait Ils ont galéré des années dans des studios en location, mis de côté chaque centime.
Quand ils ont enfin eu lapport, Jean avait demandé à sa mère de vendre son grand appart pour prendre une petite chez elle et leur donner le reste à investir dans un appart decent.
Catherine, à lépoque, disait : « Mais oui mes chéris, cest vous qui en avez besoin ! »
Ils avaient déjà repéré plein de biens. Ils se voyaient déjà. Et puis, le jour du rendez-vous chez le notaire, changement de plan : elle a téléphoné.

Tu te souviens de sa phrase ? insistait Aurélie. Finalement Mon quartier est très huppé, mes voisins sont corrects. Je vais pas aller menterrer dans un lotissement quelconque. Non, finalement, je reste ici.
Du coup, on a pris un crédit à taux exorbitant et acheté ce quatre-pièces en banlieue parisienne, tout seuls. Sans les mètres carrés de prestige.

Elle sest trompée, elle avait peur, cest lâge marmonna Jean. Maintenant, elle voudrait voir ses petits-enfants, elle se sent seule.

Elle veut les petits-enfants? À peine si elle les voit, et quand on passe la voir avec des courses, au bout dune demi-heure elle se plaint du bruit !

À ce moment-là, Louis, six ans, a débarqué dans la cuisine, suivi dÉlise, quatre ans.

Maman, papa, on a faim ! a crié Louis. Élise a cassé mon avion ! Jai mis trois heures à le monter !
Même pas vrai ! a gazouillé Élise. Il est tombé tout seul !
Aurélie a pris une grande respiration.

Bon, on va se laver les mains. Le dîner est prêt ? Papa a fait des pâtes ?

Oui, et des knackis a ronchonné Jean.

Le temps que les enfants fassent un vacarme sur les chaises et quAurélie serve, la discussion sest calmée. Ils ne lont reprise que le soir, au lit.

***

Le samedi, pas le choix : direction la campagne. Catherine avait appelé le matin, la voix dramatisant, annonçant un manque de médicaments pour ses parents, et un petit point au cœur.

Il leur a fallu une heure et demie pour arriver. Catherine, soixante-trois ans, était impeccable comme toujours : brushing, vernis impeccable, foulard en soie autour du cou, un brin coquette.
Enfin, vous voilà ! elle a tendu sa joue pour un bisou. Aurélie, taurais pas un peu grossi ? Ou cest la coupe de ta blouse ?

Bonjour, Catherine. Cest la blouse qui est large, a bredouillé Aurélie, habituée à ces remarques.

Dans le salon, les parents de Catherine, désormais tout petits et frêles, somnolaient devant la télé. Un simple salut, à peine un regard, pas un mot échangé.
Vous prendrez bien un thé ? a proposé Catherine en passant à la cuisine. Jai quelques biscuits, bon un peu rassis Jsors plus faire les courses, mes jambes me portent plus.

On a apporté un gâteau Jean a posé la boîte. Maman, revenons à ta proposition, tu voulais quon parle appart

Catherine a repris du poil de la bête :

Oui, Jean. Je suis épuisée. Ici, ok, cest lair pur, il faut soccuper des vieux. Mais lhiver, on sennuie à mourir. Et laisser lappart vide, ou même aux locataires, ça mangoisse, timagines pas !
Mais ils sont bien tes locataires, a tenté Jean.

Bien, bien la dernière fois, le rideau pendait de travers, et puis cette odeur ce nest pas moi, ce nest pas chez moi!

Du coup, je me dis, vous vous entêtez là-bas, dans votre piège à souris Venez ici, il y a trois chambres, tout le monde est à laise !

Aurélie a regardé Jean.

Et vous, vous feriez quoi? elle a demandé.

Surprise, Catherine a haussé les sourcils.

Bah, moi, je reste ici, évidemment ! Avec mes parents. Peut-être de temps en temps, jirai à Paris pour passer des analyses à la clinique et revoir mes docteurs, ils me connaissent tous là-bas.

De temps en temps, cest-à-dire?

Oh, peut-être deux fois par semaine, ou pour une semaine, sil fait mauvais à la campagne. Jai toujours ma chambre là-bas, il ne faut pas la toucher, surtout. Laissez-la tranquille. Installez les petits dans le salon ou la deuxième chambre. Ma chambre cest ma chambre, voilà.
Aurélie sentait la moutarde lui monter au nez.

Donc, vous nous proposez trois pièces, mais dont une reste fermée, et on se serre à quatre sur deux chambres ?

Pourquoi fermée ? Vous pouvez lutiliser, mais on touche pas à mes affaires, ni au buffet, ni aux livres. Toi Jean, souviens-toi, la bibliothèque ne bouge pas !

Jean se tortillait sur sa chaise.

Mais si on déménage, il faut quon puisse organiser les chambres, mettre des lits

Pas besoin, il y a un excellent canapé-lit. On ne va pas gaspiller de largent, tout de même !

Aurélie sest levée.

Jean, tu viens, on parle dehors ?

Sans attendre, elle est sortie sur le perron. Jean a suivi, un peu penaud.
Tas entendu ? a marmonné Aurélie. On touche pas au canapé, la chambre reste à moi, je viens quand je veux. Tu captes ce que ça veut dire ?

Aurélie, elle a juste peur de changer dhabitudes

Pas du tout. Avoue, on soccuperait gratuitement de son appart, même pas moyen de déplacer un meuble.
Elle débarquerait nimporte quand, clefs en main, et mexpliquerait comment plier les draps et cuisiner la blanquette.
Mais ce serait plus court pour le boulot a tenté Jean.
Je men fiche, moi ! Je préfère rester deux heures coincée dans les bouchons mais rentrer le soir chez moi, où je fais ce que je veux !

Jean fixait ses chaussures il savait au fond quelle avait raison, mais la facilité de la proposition lavait séduit.
Et puis rappelle-toi la vente de lappart, elle nous a laissés tomber parce que le quartier plutôt que la famille.
Aujourdhui, elle sennuie, elle veut du spectacle, que ses petits-enfants soient là pour lanimer.

À ce moment, Catherine est sortie sur le perron.

Quest-ce que vous complotez tous les deux ?
Aurélie sest tournée vers elle, calme :

On ne va pas vous porter préjudice. On ne déménagera pas.
Nimporte quoi, a grommelé la belle-mère. Jean, tu ne dis rien ? Cest Aurélie qui décide et toi tu fais oui de la tête ?

Jean a relevé la tête.

Maman, Aurélie a raison. On ne viendra pas. On a notre chez-nous.
Catherine a serré les lèvres, piquée au vif, sans vouloir ladmettre.
Faites comme vous voulez ! Après, ne venez pas vous plaindre de votre galère en banlieue, hein. Je vous proposais juste de rendre service !
On ne se plaindra pas, a promis Jean. On rentre. Tu as besoin dautre chose en médicaments ?
Jai besoin de rien de vous, elle sest détournée, théâtrale, en claquant la porte.

Le retour a été silencieux. Les embouteillages sétaient tassés mais le GPS annonçait encore du rouge avant leur secteur.
Tu men veux ? a demandé Aurélie à un feu.
Jean a secoué la tête.

Non. Jai juste imaginé Louis sautant sur le fameux canapé, maman en train de faire une syncope. Tas raison. Cétait nimporte quoi.

Je veux bien rendre service, Jean, elle a glissé sa main sur la sienne. On amènera à manger, les médicaments. Si vraiment ça devient compliqué, on prendra de laide, une dame de compagnie. Mais jamais, jamais, on ne vivra ensemble.

La distance, cest le secret de la paix en famille.
Surtout chez moi, a souri Jean.

***
Évidemment, Catherine la eu en travers. Elle avait même déjà donné congé à ses locataires, persuadée quils viendraient.
Un mois durant, elle a harcelé Jean au téléphone, mais il a tenu bon. Comme quoi, cest pas si compliqué de dire non quand il le faut, tu vois ?

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Ma belle-mère nous invite à emménager dans son appartement… mais tout indique qu’elle a ses arrières-pensées — Merci beaucoup pour la proposition, c’est vraiment généreux. Mais nous allons refuser. Le visage de ma belle-mère s’est allongé. — Mais pourquoi donc ? Par fierté ? — Non, pas par fierté. Simplement, nous avons notre vie bien organisée. Changer les enfants d’école en cours d’année, c’est un stress. Et puis on s’est habitués ici. On a refait tout l’appartement, tout est neuf. Chez vous… — Christine s’est interrompue, cherchant ses mots, mais a décidé d’être directe. — Chez vous, il y a surtout des souvenirs, des objets précieux. Les enfants, ils sont petits, ils pourraient casser ou salir quelque chose. On préfère éviter ce stress. En rentrant du travail, Christine a trouvé son mari debout dans le couloir, visiblement en train de l’attendre. Elle a enlevé ses chaussures, traversé la chambre en silence pour se changer, puis s’est dirigée vers la cuisine. Son mari l’a suivie, tout aussi silencieux. Christine a craqué : — Tu vas encore recommencer ? Je t’ai déjà dit : non ! Denis a soupiré longuement. — Maman a encore appelé aujourd’hui. Elle dit que sa tension monte. Que c’est dur, là-bas, avec papi et mamie qui vont vraiment mal, ils sont capricieux comme des enfants. Elle n’y arrive plus seule. — Et alors ? — Christine a bu une gorgée d’eau froide, essayant de calmer son irritation. — C’est elle qui a choisi la vie à la campagne. Elle loue son appart’, touche l’argent, profite de l’air pur. Elle aimait ça. — Elle aimait tant qu’elle avait de l’énergie. Maintenant, elle se plaint que c’est trop dur, trop calme. Bref… — Denis prit une grande respiration — Elle nous propose d’emménager chez elle. Dans son F4. Christine a écarquillé les yeux, puis a lâché : — Non. — Pourquoi tout de suite “non” ? Tu n’as même pas écouté jusqu’au bout ! — Denis a levé les bras au ciel — Regarde : le quartier est super. Quinze minutes jusqu’à ton bureau, vingt jusqu’au mien. L’école bilingue juste en face, la maternelle dans la cour. Fini les bouchons ! Et notre appartement, on peut le louer, le crédit s’auto-remboursera ! Il en restera même. — Denis, tu t’entends ? — Christine s’est approchée de lui. — Cela fait deux ans et demi qu’on vit ici. J’ai choisi moi-même chaque emplacement de prise ! Les enfants ont leurs amis juste à côté. On est, enfin, chez nous. CHEZ NOUS ! — Quelle différence, l’endroit, si tu rentres juste pour dormir ? On passe deux heures dans les transports ! — a-t-il répliqué — Là-bas, c’est une bel appartement haussmannien, plafonds de trois mètres, murs épais, aucun bruit des voisins. — Et une déco des années 80 qui sent le renfermé, — a répliqué Christine — Tu te rappelles l’odeur ? Et surtout, ce n’est pas chez nous. C’est l’appart’ d’Anne-Léonore. — Maman assure qu’elle ne s’en mêlera pas. Elle vivra là-bas à la campagne, elle veut juste que l’appart’ soit surveillé. Christine a esquissé un sourire amer. — Denis, t’as la mémoire courte ! Souviens-toi quand on a voulu acheter ici… Son mari a détourné le regard. Bien sûr qu’il s’en souvenait. Sept ans dans les locations, chaque sou gratté. Quand ils ont enfin eu l’apport, Denis avait proposé à sa mère de vendre son grand F4 en centre-ville pour s’offrir une belle F2 et une autre pour les jeunes. Anne-Léonore acquiesçait, souriait, disait « bien sûr, il faut agrandir pour les enfants ». Les options étaient prêtes. Le rêve prenait forme. Et, le dernier jour, elle a appelé. — Souviens-toi de ce qu’elle a dit ? — relança Christine — « Mon quartier est trop prestigieux, mes voisins sont si distingués. Comment irais-je dans votre résidence moderne au milieu des prolos ? Non, je ne veux pas. » Donc on est allés à la banque, pris un crédit démesuré et acheté cet appart à cinq kilomètres du périph. Seuls. Sans ses « mètres prestigieux ». — Elle a eu peur du changement, c’était l’âge, — marmonna Denis — Aujourd’hui elle pense différemment. Elle se sent seule. Elle aimerait que ses petits-enfants soient là. — Les petits-enfants ? Elle les voit une fois par mois quand on ramène des courses. Et après une demi-heure, elle soupire qu’ils lui donnent la migraine. Tandis que Christine reparlait, les enfants déboulent en cuisine, affamés, se chamaillant. Le dîner passé, la conversation reprit la nuit tombée. *** Samedi, direction la campagne : Anne-Léonore a appelé le matin, voix faible : médicaments finis pour papi, « cœur serré ». Une heure et demie de route. Anne-Léonore les attend sur le perron. À soixante-trois ans, elle en impose : coiffure, manucure, foulard en soie. — Oh, vous voilà enfin, — elle tend la joue. — Christine, tu as grossi ? Ou c’est la blouse ? — Bonjour, Anne-Léonore. C’est la blouse, — répond Christine sans broncher. Dans le salon, les parents de la belle-mère, très âgés, somnolent devant la télévision. — Vous prendrez un thé ? — lance Anne-Léonore depuis la cuisine. — J’ai des biscuits… un peu secs, je ne sors plus, mes jambes me tirent. — On a apporté un gâteau, — Denis pose la boîte. — Maman, parlons de l’appartement… Anne-Léonore s’anime : — Oui, oui, Denis. Je n’en peux plus. L’air, la nature, c’est bien, mais il faut s’occuper des parents. Mais l’hiver, c’est l’ennui mortel. Et l’appartement, là, occupé par des inconnus, ils abîment tout. Ça me fait mal au cœur ! — Mais tes locataires sont respectueux, non ? — tente Denis. — Respectueux ! — ricane Anne-Léonore. — Je suis passée : le rideau de travers et une odeur… pas la mienne ! Je me dis : pourquoi souffrir là-bas, loin, alors que vous pourriez venir ? Il y a de la place pour tous. Christine échange un regard avec Denis. — Anne-Léonore, et vous, vous habiteriez où ? — demande-t-elle franchement. La belle-mère hausse les sourcils : — Où ? Ici, évidemment. Avec les parents. Peut-être quelques allers-retours, des rendez-vous à la clinique, mes amis médecins sont là-bas. — Allers-retours : combien souvent ? — interroge Christine. — Disons… deux fois par semaine. Ou une semaine complète s’il pleut. J’ai ma chambre, ma literie, vous logerez les enfants dans la grande pièce. Ma chambre reste telle quelle. On ne sait jamais. Christine s’énerve : — Attendez, vous nous proposez d’emménager dans votre F4, de laisser une pièce fermée à clé, et de vivre à quatre dans deux pièces ? — Quelle pièce fermée ? — s’étonne Anne-Léonore. — Servez-vous ! Juste, ne touchez pas à mes affaires. Et au vaisselier. Il y a le cristal. Et mes livres. Denis, tu te rappelles ? On ne touche pas à la bibliothèque ! Denis se tortille sur sa chaise. — Mais si on s’installe, il faut bien aménager : installer des lits pour les enfants… — Des lits pourquoi ? Il y a un excellent canapé, convertible. Ton père l’a choisi. Inutile de dépenser. Christine se lève. — Denis, tu veux bien venir ? Elle sort sur le perron, suivie bientôt par Denis, gêné. — Tu as entendu ? — siffle-t-elle — “Ne touchez pas au canapé”, “ma chambre”, “je viens quand bon me semble”. Tu mesures ce que ça veut dire ? — Christine, elle craint juste les changements… — Non, Denis ! On va juste garder son appart gratuitement ! Même pas le droit de déplacer une armoire ! Elle reviendra quand elle veut, pénétrera chez nous, critiquera mes rideaux, ma soupe et mes draps ! — Mais le boulot serait plus proche… — tente faiblement Denis. — Je m’en fiche du boulot ! Je préfère deux heures de bouchons et retrouver chez moi, où JE décide. Denis baisse les yeux, conscient de la vérité. La facilité l’a aveuglé. — Et rappelle-toi le coup du fameux échange… Elle nous a plantés pour l’adresse chic. Maintenant elle trouve le temps long et cherche de la compagnie pour râler. La porte s’ouvre, Anne-Léonore apparaît. — Vous chuchotez quoi là ? Christine se retourne : — On ne va pas vous déranger. Nous ne déménagerons pas. — Quelles bêtises — fulmine la belle-mère — Denis, tu dis rien ? Tu fais ce qu’elle veut ? Denis relève la tête : — Maman, Christine a raison. On ne viendra pas. On a notre maison. Anne-Léonore pince les lèvres. Elle a compris, mais ne veut pas avouer sa défaite. — Tant pis. Je voulais juste aider. Faites comme vous voulez, perdez votre temps dans les bouchons ! Mais après, ne venez pas vous plaindre. — On ne viendra pas, — promet Denis. — On y va, maman. Tu as besoin d’autres médicaments ? — J’ai besoin de rien de vous, — réplique-t-elle sèchement avant de rentrer et claquer la porte. Ils reprennent la route en silence. Les embouteillages se dispersent. — T’es fâché ? — demande Christine à un feu. Denis secoue la tête. — Non. J’imagine juste Arnaud sautant sur le “canapé de papa” et maman faisant une syncope. Tu avais raison. Mauvaise idée. — Je veux bien aider, — reprend doucement Christine. — On portera les courses, les médicaments. On engagera quelqu’un si besoin. Mais on vivra séparés. La distance, c’est la clé d’une bonne entente. — Surtout avec ma mère, — glisse Denis dans un sourire. *** Bien sûr, Anne-Léonore a gardé sa rancœur. Elle avait déjà fait partir les locataires, persuadée que son fils et sa belle-fille viendraient. Ils ont subi un mois d’appels insistants. Mais Denis a tenu bon : finalement, c’est facile de dire « non », quand il le faut.
J’ai surpris ma belle-sœur en train de comploter pour récupérer mon appartement – Je lui ai réservé une surprise inattendue