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Le matin chez Geneviève Dubois débutait toujours de la même façon, comme lécho dun souvenir que, pourtant, elle ne se rappelait pas vraiment. La bouilloire siffle doucement sur le gaz, deux cuillères de thé dans sa vieille théière ventrue, préservée de lépoque où ses enfants étaient encore petits, et tout semblait possible. Tandis que leau chauffe lentement, Geneviève allume la radio sur France Inter, les voix des présentateurs se mêlant au parfum du pain grillé. Elles lui sont plus familières que beaucoup de visages qu’elle croise dans la rue.
Sur le mur, une horloge aux aiguilles dorées glisse sur le matin. Elles avancent, fidèles, mais le vieux combiné du téléphone filaire, suspendu juste en dessous, sonne de moins en moins souvent. Avant, il crépitait le soir, quand ses amies lappelaient pour commenter les feuilletons ou leurs tensions artérielles. Désormais, certaines sont tombées malades, dautres ont rejoint leurs enfants à Marseille ou Lille, parfois elles sont parties pour de bon. Le téléphone demeure là, lourd, sa poignée bien moulée dans la paume. Parfois, Geneviève la caresse en passant, comme s’il fallait s’assurer que cet fil ténu n’est pas rompu.
Ses enfants se parlent entre eux sur leurs mobiles. Elle le sait, elle le devine ; quand ils viennent la voir à Paris, ils gardent l’écran vissé à la main. Son fils, au beau milieu dune phrase, sarrête soudain, plongé dans le bleu du petit monde électronique, marmonne « attends une seconde » et tapote sur la vitre comme sur une serrure magique. Sa petite-fille, Maxence, toute maigre avec sa natte qui sagite dans le rêve, ne lâche jamais son téléphone, comme un animal rare. Ses amis, ses cours, sa musique, tout sy enchevêtre. Pour eux, tout est là-dedans.
Geneviève, elle, possède un vieux modèle à touches, acheté la première fois quelle sétait évanouie dans la cuisine à cause de la tension.
« Comme ça, on pourra toujours te joindre », avait dit son fils, sérieux.
Le téléphone repose dans une housse grise sur une étagère de lentrée ; parfois, elle oublie de le charger, parfois il se perd au fond de son sac, entre ses mouchoirs et des tickets du Monoprix. Il sonne rarement, et quand il le fait, Geneviève hésite, appuie sur la mauvaise touche, sénerve après elle-même, embrumée par lagitation.
Ce jour-là, cest son anniversaire. Soixante-quinze ans. Le chiffre bègue, étrangeté sur un papier, alors quelle se sent dix, quinze ans plus jeune. Quimporte, le passeport noublie pas. Le matin suit son cours de rêve : le thé, la radio, quelques exercices de gymnastique que le médecin du centre médical du quartier lui a montrés. Elle sort du frigo la salade faite la veille, dépose sur la table une tarte aux pommes du boulanger. Les enfants ont promis darriver vers deux heures.
Elle se surprend encore de constater que l’on ne discute plus de son anniversaire par téléphone, mais via un « chat ». Son fils lui a dit un jour :
On règle tout dans notre groupe WhatsApp, avec Camille. Je te montrerai une fois.
Mais il na jamais montré. Pour Geneviève, le mot « chat » sonne comme un passage dans un tableau surréaliste : des fenêtres minuscules où les gens se parlent en lettres à la place des voix.
À deux heures pile, cest le défilé. Armand, le petit-fils, déboule, sac à dos, écouteurs sur les oreilles, suivi de Maxence, la petite-fille, silencieuse, puis de son fils Jérôme et sa belle-fille Camille, chargés de sacs. Lappartement se métamorphose en carrousel bariolé : senteur de viennoiseries, touches de parfum, effluve de vent venu dailleurs.
Maman, joyeux anniversaire ! Jérôme lembrasse fort, vite, tel un acteur pressé d’atteindre le prochain décor.
Les cadeaux s’entassent sur la table, les fleurs sinstallent dans un vase de cristal. Maxence réclame le mot de passe du Wi-fi. Jérôme fronce le nez, sort dune poche un petit papier froissé et commence à égrener des chiffres et des lettres, qui dans la tête de Geneviève se transforment en un bourdonnement énigmatique.
Mamie, pourquoi tu ne viens pas sur le chat ? lance Armand, en passant sur le carrelage, les baskets à la main. On partage tout là-dessus ! Cest la fête en ligne !
Un chat, pff elle balaie lidée dun geste, tendant à Armand une part de tarte. Jai mon téléphone, ça me va bien.
Maman, intervient Camille, la voix douce mais crépitante, justement on voulait elle échange un regard avec Jérôme. Voilà, on a une surprise pour toi.
Du sac, Jérôme sort une boîte blanche, lisse et brillante, comme une énigme. Geneviève sent le rêve se troubler, le malaise rôder. Elle sait déjà.
Un smartphone, dit Jérôme, solennel, voix de médecin. Bien. Pas trop cher, mais efficace. Avec appareil photo, Internet, tout ce quil faut.
Pourquoi faire ? demande-t-elle, sa voix jouant à rester de marbre, alors quune tension étrange appuie sur sa gorge.
Mais enfin maman ! Pour quon puisse se parler en vidéo, Camille enchaîne, débit pressé. On a notre chat familial, on y poste des photos, des nouvelles Et puis tout se fait par Internet. Pour prendre un rendez-vous médical, consulter les factures Tu te plaignais de faire la queue à la clinique.
Je marrange bien toute seule, commence-t-elle, mais voit Jérôme retenir son souffle, le regard ailleurs.
Maman, cest mieux pour nous. Si jamais il se passe quoi que ce soit, tu peux écrire directement On na plus besoin de te chercher ton vieux téléphone à boutons, ni de savoir où est la touche verte.
Il sourit, effaçant la dureté des mots. Mais en elle, ça pique. « Savoir où est la touche verte », comme si elle était déjà incapable.
Bon, dit-elle enfin, regardant la boîte. Si vous y tenez tant
Ils louvrent ensemble, comme autrefois les cadeaux de Noël pour les enfants. Sauf que cette fois, ce sont les « enfants » qui dirigent, et elle, assise au centre, se sent plus élève que reine du jour. Un rectangle noir glissant en sort, froid, sans aucune touche apparente.
Tout sutilise au toucher, explique Armand. Regarde, comme ça.
Son doigt glisse sur le verre, le rectangle sallume, des icônes colorées explosent comme des confettis. Geneviève frémit, sattendant à ce quon lui demande des mots de passe, à affronter des mystères.
N’aie pas peur, murmure Maxence dune tendresse inattendue. On va tout tinstaller. Mais ne touche rien sans quon texplique, daccord ?
Ces mots la froissent plus que tout. « Ne touche rien », comme à un enfant maladroit risquant de briser un vase précieux.
Après le repas, la famille sinstalle dans le salon. Jérôme sassied près delle, le smartphone posé sur ses genoux.
Regarde, commence-t-il, la touche dallumage est là. Tu restes appuyée jusquà ce que Voilà. Un écran, une image. Pour déverrouiller, tu glisses le doigt. Comme ça.
Tout va trop vite, ses pensées se bousculent : touche, écran, verrou. Cest une autre langue, une chanson étrangère.
Doucement, supplie-t-elle, une chose à la fois, sinon joublie tout.
Mais non, maman, cest facile, Jérôme balaye même l’inquiétude. On sy fait vite.
Elle acquiesce, bien quelle sache quil lui faudra du temps. Il faut du temps, pour se faufiler dans ce nouveau monde, niché dans un rectangle brillant.
Le soir venu, son smartphone contient déjà les numéros des enfants, des petits-enfants, de sa voisine Lucienne et du médecin du quartier. Jérôme installe WhatsApp, la connecte au chat familial, met les caractères en grand format.
Regarde, montre-t-il, ici cest le chat. On écrit ensemble. Je tape un truc.
Un message saffiche. Puis une notification de Camille : « Bravo, maman te voilà parmi nous ! » Maxence inonde le chat de smileys colorés.
Et moi ? demande Geneviève, comment je fais ?
Tu appuies ici, Jérôme pointe le clavier virtuel. Tu peux aussi enregistrer ta voix, avec le micro.
Geneviève essaie. Ses doigts tremblent, tapote «merci» mais écrit «meric». Les rire fusent : Jérôme, Camille, Maxence. Elle veut rougir, mais le sourire de Jérôme la rassure.
Pas grave. On se trompe toujours au début, dit-il.
Le vide se creuse en elle, comme une faille. Elle se sent fragile, traversée par une honte douce, bancale.
Une fois partis, lappartement senfouit dans le silence. La tarte à moitié entamée, les fleurs dans leur vase, la boîte blanche sur la table, le smartphone à côté, écran noir face à la nuit. Elle le retourne avec précaution. À la pression dun bouton, lécran sillumine : une photo de famille prise à Noël lan dernier. Elle se voit de profil, robe bleue, sourcil haussé, la moue indécise.
Elle caresse lécran, comme on suit leau d’une rivière. Des icônes sagitent, danse des fonctions : téléphone, messages, appareil photo Elle se rappelle que Jérôme disait « Ne touche rien dinutile ». Mais comment deviner ce qui est inutile dans un rêve ?
Elle repose le smartphone, lave la vaisselle. Il doit apprivoiser lappartement.
Le lendemain, elle se réveille tôt, saisie par une énergie étrange. Le téléphone est toujours là, étranger mais moins effrayant. Après tout, ce nest quun objet. Elle avait appris la micro-ondes, pourquoi pas ça ? Elle prépare le thé, sinstalle à table, regarde le rectangle noir, respire et lallume. Sa main est moite. Encore cette photo de Noël. Elle glisse le doigt : voilà la touche verte, familière. Elle appuie dessus.
Une liste de contacts apparaît : Jérôme, Camille, Maxence, Armand, Lucienne, le médecin. Elle touche le nom de son fils. Le téléphone vibre, des lignes s’agitent sur l’écran. Elle le porte à loreille comme le vieux fixe, attend.
Allô ? Jérôme, surpris Maman ? Ça va ?
Oui, dit-elle, fière delle. Je fais un test. Ça marche.
Tu vois, il rit. Tu es parfaite. Mais sur WhatsApp, cest moins cher !
Comment ça ? Elle se perd.
Jexpliquerai ce soir, je suis au travail.
Elle raccroche à la touche rouge. Son cœur rebondit comme après une promenade rapide, mais la chaleur la gagne. Elle la fait seule, sans appeler à laide.
Deux heures plus tard, le chat familial sanime. Le téléphone gazouille. Geneviève sursaute : « Maxence : Mamie, comment tu vas ? » Un champ saffiche pour répondre.
Elle contemple la zone, appuie, un clavier surgit. Les lettres dansent, minuscules. Le temps sétire, comme une pâte à pain. Elle tape : « Tout va bien. Je bois du thé. » Petite faute, mais elle laisse passer. Envoie.
La réponse fuse : « Trop fort ! Tu las écrit toute seule ? » Et un cœur.
Elle se surprend à sourire, toute seule, devant lécran. Ses mots sont là, sur la route commune.
Le soir, Lucienne frappe à la porte, un pot de confiture à la main.
On ma dit que la jeunesse ta offert un de ces téléphones intelligents, sourit-elle, en ôtant ses chaussures au seuil.
Un smartphone, corrige Geneviève, amusée doser dire ce mot si branché.
Il ne mord pas ? Lucienne ricane.
Il fait juste bip, pour linstant. Il na même plus de boutons.
Mon petit-fils insiste aussi. Il me dit quon ne peut plus vivre sans ça. Mais moi, je suis trop vieille, je préfère mon vieux monde.
Le « trop vieille » résonne comme une ombre. Elle aussi la pensé. Mais ce rectangle semble dire : pas trop tard. On peut toujours essayer.
Quelques jours plus tard, Jérôme lappelle, il a pris rendez-vous chez le médecin pour elle, en ligne.
Comment avec Internet ? demande-t-elle, songeuse.
Via le site du Ministère. Tout est là. Tu peux y aller seule, jai mis ton identifiant et le mot de passe sur un papier dans le tiroir.
Elle ouvre le tiroir : le papier lattend, comme une ordonnance. Tout est là, mais elle ne sait comment sy prendre.
Le lendemain, elle ose. Allume le smartphone, cherche le navigateur Internet, comme Armand la montré rapidement. Elle recopie ladresse du site, caractère après caractère deux erreurs, elle efface, recommence. Les couleurs du site sétalent, des touches bleu et blanc partout.
Saisissez lidentifiant et le mot de passe, lit-elle à voix basse.
Lidentifiant passe, le mot de passe lui résiste, un mélange de chiffres et de lettres. Le clavier disparaît, sefface, revient. Elle appuie sur le mauvais endroit, tout sefface, elle râle, surprise de sa propre colère.
Elle abandonne : appel sur le fixe à Jérôme.
Je ny arrive pas ! tonne-t-elle. Vos mots de passe sont une torture.
Calme-toi, maman. Je viens ce soir, avec Armand. Il texpliquera.
Vous venez toujours expliquer, puis vous repartez, et je reste seule avec ça.
Le silence plane à lautre bout.
Je sais, maman. Mais le travail Je passerai avec Armand, il taidera mieux que moi.
Elle accepte, le combiné retombe, pesant.
Armand arrive le soir, baskets à la main, sassoit près delle sur le vieux canapé.
Vas-y, mamie, montre-moi.
Geneviève rouvre le site, expose ses déboires. Les touches, les mots tout la trouble, elle craint de tout effacer.
On ne peut rien casser, rassure Armand. Lessentiel, cest de revenir au début. Je vais te montrer.
Il tapote, guide ses gestes : changer le clavier, faire un rendez-vous, lire les consignes. Tout a lair si facile sous ses doigts rapides.
Regarde, montre-t-il, là cest le rendez-vous. Si tu annules sans faire exprès, il suffit de recommencer.
Et si j’annule par erreur ? sinquiète-t-elle.
On recommence. Rien de grave.
Pour Armand, rien nest grave. Pour elle, tout devient épopée.
Une fois seul à nouveau, elle laisse ses pensées glisser dans cet objet. Lécran semble la mettre à lépreuve sans cesse : codes, erreurs, connexions brisées. Le monde ancien un coup de fil, une visite, une poignée de main se fait loin, remplacé par le ballet des notifications.
Une semaine plus tard, un épisode flou comme dans les rêves advient. Elle se lève, tête lourde, tension instable. Son rendez-vous approche, elle cherche lhoraire. Sur le site, sa réservation a disparu panique. Avait-elle annulé sans le vouloir ? Peut-être en cherchant ce fameux bouton.
Elle hésite à appeler Jérôme, il avait dit être très occupé. Elle imagine la scène : son fils, embrouillé, expliquant à ses collègues que sa mère « ny arrive pas avec son téléphone ». La honte la pique, elle respire, attend, pense à Armand, refuse de limportuner.
Le rectangle noir attend sur la table. Geneviève louvre, rentre dans le site, les doigts tremblants mais concentrés. Plus de rendez-vous. Elle tente « Prendre rendez-vous », sélectionne le médecin, la date : le plus tôt possible, ce sera dans trois jours. Confort minimal, mais elle y arrive. Enfin lécran affiche : « Vous êtes inscrite ». Son nom, la date, l’heure. Elle relit plusieurs fois, cœur léger.
Pour sassurer, une étape de plus : elle ouvre WhatsApp, retrouve le chat du médecin, ajoute un message vocal. Elle hésite, puis ose :
Bonjour, cest Geneviève Dubois. Je me suis inscrite pour un rendez-vous dans trois jours. Jai des soucis de tension. Pouvez-vous vérifier ?
Message parti, petit symbole en couleur. Silence dans la pièce. Puis le téléphone sallume : réponse du médecin, écrit en grosses lettres : « OK JE VOUS AI SUR LA LISTE. SI ÇA SAGGRAVE, APPELEZ-MOI. »
Le poids tombe. Rendez-vous repris, médecin au courant. Tout via le smartphone.
Le soir, elle écrit sur le chat familial : « RDV médecin pris seule. Par Internet. » Petite faute, quimporte. Lessentiel est là.
Première à répondre : Maxence, enthousiaste : « Mamie, tu fais mieux que moi ! » Camille ajoute : « Bravo, jai trop de fierté ! » Jérôme ponctue : « Je te lavais dit ! »
Geneviève lit les messages, quelque chose sétire en elle : elle ne maîtrise pas tous les codes, mais la corde ténue entre eux et elle sest raffermie.
Après le rendez-vous, elle décide de tester la photo. Maxence lui a parlé de ces échanges dimages danimaux, de plats, de petits riens. Ça lui semblait futile, pourtant elle envie lélan commun.
Un jour, le soleil flambe sur les pots de semis, elle prend le smartphone, utilise la caméra. Sa cuisine apparaît, comme encadrée. Elle rapproche lobjectif des pots, appuie : le déclic du rêve, une image légèrement floue mais tendre. Sur la photo, les jeunes pousses et la lumière sur la table drôle, elles lui ressemblent. Elles partent vers la lumière, malgré le poids de la terre.
Elle ouvre le chat familial, attache la photo, écrit : « Mes tomates poussent. » Envoie.
Réponses vives : Maxence avec la photo de sa chambre encombrée de cahiers, Camille la salade et la légende « Je minspire de vous », Jérôme un selfie fatigué mais drôle depuis son bureau : « Ma mère cultive, moi je galère avec les rapports. Qui a la belle vie ? »
Geneviève rit devant son écran, le silence dans la cuisine devient peuplé : ils sont là, chacun dans sa ville, autour delle.
Bien sûr, il y a des couacs. Un jour, elle envoie un vocal de test sur le chat général, on entend sa voix grogner contre la télé et critiquer les infos. Les rires, la moquerie tendre : « Mamie, tu pourrais être animatrice ! » Elle rougit un peu, mais finit par rire. Au moins, sa voix existe.
Parfois elle écrit dans le mauvais chat, demande à tout le monde comment effacer une photo. Armand explique, Maxence avoue qu’elle ne sait pas, Camille envoie un gif qui dit « Maman, cest le progrès ! »
Elle se trompe encore dans les icônes, craint les mises à jour du système, mot qui lui paraît presque inquiétant comme si toute sa mémoire allait seffacer. Mais jour après jour, la peur fond. Elle consulte le plan du bus, la météo, découvre un jour une recette de tarte proche de celle de sa mère. Elle lessaie, photographie le résultat, lenvoie au chat. Légende : « Souvenir de grand-mère. » Les réponses sont des cœurs et des demandes de copie. Elle prend en photo le vieux papier, partage.
Bientôt, elle regarde moins le vieux téléphone mural ; il nest plus seul à relier son appartement au monde.
Un soir, alors que le crépuscule sétire sur les immeubles, elle feuillette les échanges du chat familial. Photos de bureau de Jérôme, selfies de Maxence avec ses amis, messages de Camille sur le quotidien, blagues dArmand, ses propres images de tomates ou de gâteaux. Pour la première fois, elle ne se sent plus derrière la vitre. Elle ne comprend pas tous les emojis, mais ses mots sont lus, on lui répond, on « aime » ses photos, comme disent ses petits-enfants.
Le téléphone se réveille, un nouveau message : « Mamie, demain jai un contrôle de maths. Je peux tappeler après pour râler ? » Maxence.
Geneviève sourit. Elle écrit lentement : « Appelle quand tu veux. Je técoute toujours. » Envoie.
Elle pose le téléphone près de sa tasse de thé. La pièce semble calme, mais ce calme nest plus solitaire. Derrière murs et étages, lattendent appels et messages. Elle na pas rejoint la « hype » des jeunes, comme dit Armand, mais elle a trouvé son coin dans ce pays décrans.
Le thé finit, elle se lève, éteint la lumière de la cuisine. En passant dans le salon, elle jette un œil au rectangle noir, posé, paisible. Si jamais le rêve la happe, elle sait quelle pourra le toucher, et rejoindre les siens.
Cest suffisant pour ce soir.







