Mon père, Jean, me racontait à lâge de soixantedouze ans quil allait épouser son ancienne camarade de classe.
Quand il ma annoncé ce mariage, jai été stupéfait. Soixantedouze ans, vraiment?
Pendant vingt ans, il était resté seul depuis la mort de ma mère, Claire, il y a près de trente ans. Jai quitté la maison familiale à Bordeaux pour fonder ma propre vie à Paris. Chaque Noël et chaque été, ma femme Sophie, nos deux enfants Lucas et Emma, et moi, nous rendions chez lui. Jean est un roc; il ne se plaint jamais de sa santé et continue à gérer le grand domaine, les champs de blé et le troupeau. Sophie et moi nhésitons pas à laider quand il faut tailler le jardin ou fendre le bois pour lhiver.
Récemment, au téléphone, il ma dit dune voix pleine démotion quil était temps daccueillir une femme chez lui. Il sest avéré que cétait Marie, une vieille camarade de classe. Ils sétaient bien connu, sétaient séparés lorsquils ont pris des chemins différents, et, aujourdhui, dans la vieillesse, ils ont décidé de rejoindre leurs destins. Une plaisanterie du sort, pensaisje.
En apprenant les préparatifs du mariage, je lui ai immédiatement fait comprendre que nous ne pouvions pas assister à la cérémonie, mais cela ne la pas découragé. Il sest marié il y a quelques mois, dans une petite réception à la ferme.
Questce qui a manqué à Jean pour quil nattende pas la fin de sa vie sans ce revirement?
La vérité, cest que la maison familiale est immense, les terres sétendent sur plusieurs hectares en Bretagne, et la ferme regorge de ressources. La nouvelle épouse aurait des enfants et des petitsenfants qui pourraient réclamer ce patrimoine. Je me demande donc si cette union nest quune affaire dargent.
Sophie et moi habitons un troispièces à Paris, que nous avons remboursé pendant trentecinq ans avec un prêt hypothécaire. Nous avons deux enfants et nous pensions léguer notre appartement aux plus âgés, tandis que la maison de mon père irait au plus jeune. Aujourdhui, nous ignorons qui en sera le bénéficiaire.
Nous navons pas rendu visite à Jean depuis six mois, et lidée même dy aller nous répugne depuis quil a commencé à reconstruire sa vie. Les proches nous appellent sans cesse, nous disant que nous devrions être heureux quil ait trouvé le bonheur à son âge. Bien sûr, je serais content de le voir, si ce nétait pas la crainte que cette femme ne le veuille que pour son argent, et que nous finissions par nous battre avec une foule de beauxparents pour la ferme où jai passé la moitié de ma vie.
Je ne sais plus quoi faire. Je ne peux plus ignorer mon père, et je nai plus la force de faire semblant que tout va bien. Que me conseillezvous pour sortir de cet engrenage?







