Elle entre dans le café pour son entretien et y trouve son mari avec une autre femme.
Maman, à quoi ça sert? Sa fille Léa la regarde, le visage crispé comme si elle allait sauter en parachute. Tu as déjà cinquantedeux ans!
Cest justement pour ça que jai besoin de ça, répond Odile en boutonnant sa blouse grise et en se scrutant dans le miroir. Rester à la maison à attendre la retraite, ce nest pas pour moi.
Mais papa sy oppose! Il disait
Ton père parle beaucoup, corrige Odile en ajustant son col. Mais moi, je veux me sentir utile. Et largent, ça ne fera pas de mal, entre nous.
Léa soupire et se tait. Odile sait que sa fille est affectée, mais la décision est prise. Lan dernier, elle a été licenciée de la bibliothèque ; depuis, elle tourne en rond chez elle. Victor travaille, gagne bien, largent ne manque pas, mais elle se sent inutile, vide.
Il faut que jy aille, ditelle en saisissant son sac. Lentretien est à quatorze heures.
Où exactement?
Au café du Moulin, rue de la Bastille. Ils recherchent un·e réceptionniste. Jai appelé hier, on ma donné rendezvous avec le directeur.
Léa hoche la tête, mais il est clair quOdile ne reçoit pas laccord de sa fille. Ce nest pas grave, elle comprendra avec le temps.
Il fait un temps printanier, même si on nest quau milieu davril. Odile marche dun pas rapide, nerveuse. La dernière fois quelle a cherché un emploi, cétait il y a vingt ans. Le monde a changé: les CV en ligne, les sites doffres demploi. Mais elle a repéré une petite annonce dans le journal local, avec un numéro de téléphone. Elle a appelé, on la invitée.
Le café est modeste, chaleureux. Lenseigne indique «Le Moulin». Odile le connaît, elle le croise des centaines de fois, mais ny est jamais entrée. Victor naime pas les cafés, il préfère les repas faits maison.
Elle pousse la porte. La lumière éclaire la salle, lodeur du café et des pâtisseries fraîches flotte. Une jeune serveuse se tient derrière le comptoir, quelques clients sont installés à des tables. Odile regarde autour, cherchant le directeur.
Et elle le voit.
Assis à une table près de la fenêtre, le dos tourné, se trouve Victor, son mari, dans sa chemise bleue préférée. Elle le reconnaîtrait nimporte où: épaules larges, cheveux courts grisonnants, une petite tache de naissance sur la nuque.
En face de lui, une femme.
Odile reste figée. Son cœur tombe, une lourde sensation de plomb envahit ses jambes. La femme a une trentaine dannées, les cheveux roux, un rire clair, la main posée près de celle de Victor. Trop proche.
Odile se trouve à lentrée, incapable de bouger. Ses pensées sentrechoquent, son cœur bat si fort quon pourrait lentendre dans tout le café. Que faire? Approcher? Senfuir? Faire une scène?
Bonjour, vous êtes Odile Martin? un homme dune quarantaine dannées en chemise blanche sapproche. Je suis Denis Petit, nous avons parlé au téléphone.
Odile se tourne vers lui, mais les mots restent coincés dans sa gorge. Elle acquiesce machinalement.
Suivezmoi, asseyezvous làbas, indiqueil une table visible depuis lendroit où est assis Victor.
Peutêtre que commence Odile, la voix tremblante.
Cest plus calme là, répond le directeur en savançant. Odile na dautre choix que de le suivre.
Elle sassied, le dos tourné vers Victor, mais cela nallège rien. Tout se resserre en un nœud serré dans son ventre.
Alors, vous voulez travailler comme réceptionniste? ouvre Denis son carnet. Parlezmoi un peu de votre parcours.
Odile essaie de se concentrer sur ses questions, mais la seule pensée qui résonne est «Victor ici, avec une autre».
Jai travaillé à la bibliothèque pendant vingt ans, comme responsable du hall de lecture, ditelle, la voix lointaine.
Une bonne expérience du contact avec le public, acquiesce le directeur. Pourquoi ce changement?
Le licenciement, avaletelle, la bouche sèche. La bibliothèque a été restructurée.
Elle remarque la serveuse déposer quelque chose sur la table de Victor, entend le rire de la femme rousse.
Avezvous déjà géré une caisse? demande Denis.
Oui, jai déjà, répondelle, sans vraiment comprendre la question.
Elle aurait besoin de se retourner, de vérifier que cest bien son mari, de sassurer quelle ne se trompe pas dhomme. Mais elle sait, au fond delle, que cest bien Victor.
Pouvezvous commencer la semaine prochaine? revient le directeur, la ramenant à la réalité.
Quoi? clignet-elle.
Je vous demande quand vous pourriez débuter.
Odile ouvre la bouche, mais un instant après, elle entend la voix de Victor parler doucement à la femme, un ton tendre quil na plus employé avec elle depuis des années.
Excusezmoi, se lèveelle brusquement, presque à renverser la chaise. Il faut que jaille aux toilettes.
Sans attendre de réponse, elle fonce vers la porte indiquée. Elle referme la porte derrière elle, les larmes lui brûlent les yeux. Elle sagrippe au lavabo, son reflet dans le miroir la montre : cinquantedeux ans, quelques mèches argentées dans ses cheveux châtain, des rides autour des yeux. En face, la femme rousse, jeune, éclatante.
«Calmetoi,» se répèteelle. «Peutêtre une collègue, une connaissance» Mais on ne regarde pas une collègue de cette façon, ni on pose les mains si près lune de lautre sur la table.
Elle se lave le visage à leau froide, retouche son maquillage, tremblante. Elle doit retourner, finir lentretien ou simplement partir? Confronter Victor, demander des explications?
Elle ressort, le directeur la regarde, un peu inquiet.
Vous allez bien? Vous avez lair pâle.
Oui, juste un peu nerveuse, forcetelle un sourire.
Ne vous inquiétez pas, lentretien est presque fini. Vous nous semblez correspondre. Des questions de votre côté?
Odile pose mécaniquement des questions sur les horaires, le salaire, les tâches. Elle hoche, mais tout brûle à lintérieur. Elle aimerait courir chez elle, remonter le temps, ne jamais être venue.
Parfait, conclut Denis en lui serrant la main. On se retrouve lundi à neuf heures. Entendu?
Odile acquiesce, se lève. En sortant du café, Victor est introuvable. Elle parcourt les rues sans but, les pensées comme des oiseaux en cage.
Peutêtre étaitce vraiment une collègue? Victor travaille dans une société de construction, responsable des ventes, plein de réunions daffaires. Il déjeune souvent avec des clients, il naime pas les cafés. Alors pourquoi étaitil là? Pourquoi cette femme? Ce rire, cette proximité.
Elle compose le numéro de Victor. Trois sonneries, puis la voix de son mari, calme.
Salut, cest moi, commenceelle, la voix tremblante. Où?
Au bureau, quoi?
Juste comment ça va?
Normal, répondil, un brin irrité. Odile, je suis occupé, je te rappelle plus tard.
Tu as déjà déjeuné?
Un silence, bref mais perceptible.
Oui, au bureau. Écoute, je ne peux pas parler maintenant, on se parle ce soir.
Il raccroche. Odile reste au milieu du trottoir, le téléphone à la main. Pour la première fois depuis vingthuit ans de mariage, Victor lui ment ouvertement.
Elle sassied sur un banc, les jambes ne la soutiennent plus. Les passants filent, pressés, pendant que son monde bascule.
Le soir, elle rentre tard. Victor nest pas encore rentré, il avait prévenu quil aurait du retard. Odile prépare du thé, sinstalle à la fenêtre, les idées tourbillonnent. Que faire? Confronter? Faire comme si de rien nétait?
Victor rentre vers minuit, épuisé, le visage fatigué.
Tu dors encore? demandetil, surpris.
Pas du tout, répondelle en serrant sa tasse. Comment ça se passe au travail?
Éreinté comme un chien, répondil, ouvrant le frigo. Une journée cauchemardesque.
Des réunions?
Oui, les unes après les autres.
Odile observe son dos, celui quelle connaît depuis tant dannées.
Victor, ditelle doucement, tu maimes?
Il reste figé, ne sait que répondre.
Questce que tu me demandes? Odile, tu exagères, se fouetteil la tempe. Vingthuit ans de mariage, une fille adulte, et tu me poses ça?
Dismoi simplement, tu maimes ou pas?
Il mâche son saucisson, hésite.
Bien sûr, finitil. Nous sommes une famille.
Ce nest pas la réponse quelle attendait, ni le ton quelle voulait entendre.
Tu es bizarre aujourdhui, remarque Victor, sapprochant. Lentretien?
Normal, ils mont prise, répondelle. Cest fini.
Alors, tu peux travailler, ditil en se dirigeant vers la chambre.
Il se glisse sous la couette, Odile reste au bord de la fenêtre, la nuit de printemps sépaissit, les voitures grondent au loin, les lampadaires allument leurs halos. La vie continue, mais la sienne ne ressemble plus à rien.
Le lendemain matin, Victor part tôt comme dhabitude. Odile reste allongée, le plafond en face, réfléchissant à ce quil faut faire. Elle se lève, shabille et prend le métro, sans savoir où elle va. Puis elle se rend compte quelle se dirige vers Véra, son amie qui habite à lautre bout de la ville, la seule à qui elle peut se confier.
Oh, quel drame! sexclame Véra en laccueillant. Tu as lair dévastée
Odile raconte tout, du café au mensonge de Victor. Véra écoute, sert du thé.
Et maintenant, questce que tu comptes faire? demandetelle enfin.
Je ne sais pas, Odile se prend la tête entre les mains. Véra, je ne sais vraiment plus.
Peutêtre que cétait vraiment une réunion pro?
Non, je lai vu regarder la femme.
Véra remue son sucre, pensive.
Tu aurais pu le confronter sur le moment?
Je nai pas pu. Jai paniqué.
Je comprends. Mais on pourrait y retourner, non? Voir sil vient souvent.
Odile lève les yeux, lidée paraît étrange, comme un polar.
Comme dans un film noir? ricanetelle amèrement.
Oui, il faut la vérité.
Le jour suivant, elles se retrouvent au «Moulin» et sinstallent à une petite table au fond. Odile se sent ridicule, mais cinquantedeux ans, et elle surveille son mari comme une écolière.
À quatorze heures, Victor entre, seul, sassied à la même table près de la fenêtre, commande un café, sort son téléphone.
Sacré menteur, murmure Véra. Il attend quelquun.
Odile reste silencieuse, observant Victor à cinq mètres, inconscient de sa présence.
Quelques minutes après, la porte souvre. La même femme rousse fait son entrée, manteau clair, sac en bandoulière, belle et soignée. Elle sourit à Victor, il se lève, laccueille dans ses bras. Un bref baiser, puis ils sassiedent face à face, se tiennent la main sur la table.
Jy vais, sécrie Véra en se levant, mais Odile la retient.
Pas besoin, répondelle dune voix étonnamment calme. Jai vu, cest tout.
Elles restent là, regardant le couple parler, rire, payer et sortir ensemble.
Et maintenant? demande Véra une fois seules.
Maintenant je connais la vérité, répond Odile. Merci davoir été là.
De retour chez elle, elle ouvre le grand sac de voyage et commence à emballer les affaires de Victor : chemises, pantalons, chaussettes, rasoir, déodorant, brosse à dents, dossiers.
Là, Léa rentre de lécole, se tient dans lembrasure.
Maman, questce qui se passe?
Ton père a une autre femme, dit Odile sans cesser demballer. Je mets son sac.
Quoi?! sécrie la fille, pâle. Maman, tu
La vérité, continuetelle. Je lai vu, pas une fois, mais plusieurs.
Léa sassied, abasourdie.
Mais peutêtre
Aucun «peutêtre», fermetelle le sac. Jai vingthuit ans avec cet homme, je sais quand on me ment.
Victor rentre tard dans la nuit, voit le sac dans le hall.
Cest quoi?
Tes affaires, répond Odile, debout dans lembrasure. Tu peux les récupérer.
Il pâlit.
Odile, questce que tu
La femme rousse du «Moulin», le mensonge, laventure.
Un silence assourdissant les entoure. Victor reste planté, puis sassoit lentement dans le vestibule.
Comment le saistu?
Je lai vue. Pas une fois, mais plusieurs.
Il se couvre le visage de ses mains.
Ce nest pas ce que tu crois.
Vraiment? Alors quoi?
Je ne voulais pas que tu lapprennes ainsi.
Donc tu voulais que je ne lapprenne jamais, répond Odile, étonnée de sa propre sérénité. Qui estelle?
Ce nest pas important.
Pour moi, cest crucial.
Victor relève la tête, le visage usé.
Elle sappelle Marine. On sest rencontrés il y a six mois à une conférence. Elle est designer. Ce nétait pas prévu, cest arrivé.
Six mois, répète Odile. Six mois de double vie.
Je ne voulais pas briser la famille.
Mais tu las déjà fait.
Il se lève, tente de sapprocher, mais elle recule.
Pas besoin.
Odile, parlonsen. Peutêtre
Non, aucun «peutêtre». Prends tes affaires et pars.
Et Léa?
Léa est adulte, elle sen occupera.
Victor la regarde longtemps, puis acquiesce, prend le sac et sort. La porte se referme doucement, sans claquement. Odile reste dans lentrée, écoutant ses pas séloigner dans lescalier, le bruit de la porte dentrée qui se referme au rezdépartement.
Léa sort de la chambre, sassoit à côté delle et lenlace. Elles restent ainsi longtemps, sans mot.
Une semaine plus tard, Odile reprend son poste au café «Le Moulin». Elle enfile son uniforme, épingle son badge, prend place derrière le comptoir et sourit au premier client.
La vie continue. Une nouvelle vie. La sienne.







