Je ne rends visite à personne, je n’invite personne, je ne partage ni ma récolte ni mes outils – dans mon village, on me prend pour un fou.

Il y a longtemps, jai choisi la retraite anticipée, las du tumulte parisien. Je voulais métablir dans le silence des champs, cultiver mes propres légumes, fruits et baies, siroter du thé aux herbes avec du miel de mes ruches. Avant de quitter mon emploi, jai acheté une petite ferme près de SaintCirqLaurent, au cœur du Languedoc, pour y vivre retiré.

Au printemps, jai planté des fleurs, installé des statues de gnomes de jardin, décureuils et de petites lanternes en fer forgé. Les voisins du village, les yeux curieux, ne manquaient pas de me lancer des regards inquisitifs. Un jour, alors que je mettais en terre des semis de pétunias, une voisine, MadameBéatrice, a franchi la haie.

«Jai oublié de planter des pétunias», sestelle lamentée, insinuant que je devais partager les miens avec elle. Mais pourquoi devraisje offrir mes jeunes plants à une femme que je ne connais pas? Les pétunias sont capricieux, difficiles à entretenir, et je nen avais que dix. Jai feint lincompréhension.

Une semaine et demie plus tard, je lai aperçue, à travers la clôture, en pleine conversation avec une autre habitante du village, MadameClaire, dont le regard se posait parfois sur ma maison. Jai eu limpression quelles papotaient de moi.

Un aprèsmidi dété, alors que je travaillais dans le potager, une voix perça le silence. Une femme, MadameÉlodie, se tenait sur le rebord de ma haie et mappela. «Je suis passée devant votre maison et jai vu que vos pommiers étaient chargés de fruits mûrs. Je nen ai jamais eu de mes propres arbres», déclaratelle, les yeux écarquillés détonnement. Comment peuton sinviter ainsi chez autrui pour réclamer des fruits? Nestce pas étrange que je garde ces fruits pour ma fille, que je les réserve à la tombée du jour?

Plus tard, dans une épicerie de Béziers, je faisais la queue pour acheter des bonbons. Derrière moi, une voisine du même quartier, MadameSophie, ma demandé à qui étaient destinés ces sucreries, si je les offrais au thé chez moi. Pourquoi se mêler de mes achats? Pourquoi devraisje inviter une inconnue qui nest ni amie, ni proche, ni collègue?

Il y a une semaine, MadameBéatrice ma vu creuser avec ma petite pelle dans le jardin et ma interrogé sur ce que javais acheté, où et quand. Cette intrusion me pousse à répondre avec une politesse forcée.

En ville, de telles situations narrivent guère. Personne ne vous harcèle de questions indiscrètes, ne vous demande de venir rendre visite, ne veut partager votre récolte ou vos outils. Un de mes voisins ma toutefois confié, en toute confidence, que les villageois me trouvent «anormal». Ainsi soitil.

Peu mimporte leur opinion. Jai acquis cette maison pour jouir de ma tranquillité, pas pour me lier damitié avec les femmes du hameau, ni pour nourrir les ragots. Sils croient ce quils veulent, quils me laissent en paix et quils tiennent leurs distance de mon jardin et de mon âme.

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