Soeur
Anémone Dupont est arrivée annonça la mère en versant du potage vert dans la soupière. On raconte lavoir vue hier au cimetière, où la terre a été parée dune mer de fleurs autour de la tombe des Romanov. La vieille Babine Roussel na pas été oubliée non plus, on dirait quelle veut ériger une nouvelle statue à la mémoire de Roman.
Sébastien Durand, le garagiste, remua sa cuillère dans le bol, absorbé par chaque mot de la mère. Son âme se tordait de douleur. Reconnaîtraitil son visage sil le croisait? Il avait entendu la rumeur, ce matin même, que la nouvelle était arrivée à son atelier. Mais à chaque fois quun étranger franchissait le village, le petit Mallet, un plaisantin du coin, cherchait déjà à se faire quelques sous.
Je te donne un client, Sébastien, et tu me refais la tournée pour une bière glissa Mallet. Je vais percer le pneu qui va venir? Toi, Sébastien Durand?
Ny pense même pas! semporta le garagiste. Je ne veux pas de clients trompés
Tu as ton commerce, jai le mien. Et il paraît que «la vieille» conduit une voiture, même «un petit» pour des pièces. Cest la fille du défunt Roman, la petite Vargatou
Ny rêve pas! Tu ne sais même pas ce qui tourne dans ma tête. Rejoins le dépotoir
Le cœur de Sébastien battait comme un tambour, la nouvelle le rongeait. Depuis combien de temps navaitil pas vu Anémone? Depuis quils sétaient séparés, quil lui avait déclaré tout ce quil gardait au fond de son cœur
Ce même soir, dès quil eut entendu quelle était arrivée, il se précipita à la porte du domaine familial. Une voiture rouge était garée dans la cour, la lumière brillait aux fenêtres. Sébastien resta là, les yeux fixés sur les éclats, un profond chagrin lenvahissant. Il ne la connaissait que de peu, la dernière fois quil lavait vue, elle avait disparu pendant des années.
Pourquoi ne mangestu plus, mon fils? Tout sest refroidi linterrogea la mère.
Je nai plus dappétit Jai du travail, les gars préparent les autos pour le front; je reviendrai tard
Dans le noir de la nuit, il se perdait parmi les pièces de métal, essayant de ne pas laisser les pensées le submerger. Yuri et Paul, ses assistants, le pressaient.
Monsieur Durand, il est temps de rentrer, demain est un autre jour
Allezy répliqua Sébastien. Je dois encore finir ici
Il pourra se battre toute la nuit. Personne nattend sa femme ou ses enfants Cest un loup solitaire murmurèrent les gars.
Sébastien entendait tout, il savait quil était ce loup solitaire, sans femme, sans enfants, sans celle qui libérerait son cœur des chaînes du désir Anémone.
Vers onze heures, il remit le moteur en marche et emprunta les ruelles étroites du village, jusquà la chaumière près du bois. La lumière était toujours allumée. Il alluma une cigarette, le nuage de fumée grisâtre se mêlait à ses souvenirs. Il savait que la cigarette nétait plus bonne pour lui, il avait perdu un poumon au combat, mais il inhalait ce poison pour apaiser son âme.
Sébastien, porte le levier à ton oncle Roman lança le père, essuyant son front en sueur dune main beurrée. Dieu sait où sont mes outils où les aije rangés?
Sébastien jeta le désherbant, «pas un travail dhomme» que la mère lui avait donné pour ne pas lire les deux dernières pages du «Bain enchanté», et enfourcha son vieux vélo à fer. Il traversa le village jusquà la lisière du bois où habitait loncle Roman, frère cadet du père. Le vent soulevait la poussière derrière lui.
Au même moment, Anémone se tenait à la porte, sa robe à petites fleurs, deux tresses nouées de rubans roses.
Vous venez? demandatelle, froncant les sourcils sous le soleil éclatant.
Oui, je viens chercher le levier chez votre père. Et vous?
Je vais chez Babine Roussel chercher du lait. Vous voulez maccompagner?
Oui répondit Sébastien, laissant son vélo derrière la porte, les yeux éblouis par la lumière dAnémone, comme si le souvenir seffaçait.
Babine Roussel, la mère du père et de loncle Roman, habitait de lautre côté du village. Sébastien et Anémone coururent à travers les champs, la couleuvre chantait à proximité, le ruisseau serpentin alternait entre étroits méandres et petites lagunes, un vieux pont branlait au milieu.
Passons le pont, Sébastien
Naie pas peur tendit la main Sébastien, montrant que le pont tenait encore sur ses vieilles pièces de bois. Il sauta, ses pas résonnaient.
Jai peur Peuton passer par le fossé?
Pas question, lâchetoi! sesclaffa Anémone, agrippant les doigts de Sébastien. Elle marcha prudemment, fouillant chaque planche.
Tu vois, rien à craindre ditil quand elle atteignit lautre rive. Elle sourit, et le garçon se sentit héros.
Ils nétaient que des enfants, dix ans chacun, mais leurs sentiments étaient étranges. Sébastien ne comprenait pas ce que cela faisait dêtre près delle: ce nétait pas seulement une amitié fraternelle, cétait quelque chose de plus grand.
Babine Roussel servit du lait frais dans un pot. Sébastien eut une plus grande part, Anémone une petite. Elle tartina du pain de confiture de prunes parfumée, le parfum sélevait dans lair. Elle versa du lait dans une petite crèche en aluminium, fermant le couvercle dun morceau de tissu blanc.
Ne le renverse pas, Sébastien, sinon lança Babine.
Daccord, je ne le renverserai pas répliqua le garçon, riant avec Anémone.
Quoi? demanda Babine, sourde à cause de ses deux oreilles bourrées.
Les deux enfants riaient, leurs bouches couvertes de moustaches blanches de lait.
La maîtresse, Madame Tétanie Semenovna, interrompit la classe.
Les Vargatou, asseyezvous ditelle. Vous dérangez le dicton avec vos bavardages
Elle dictait, lisant lentement chaque mot, répétant chaque phrase. Sébastien, hypnotisé, observait Anémone, dont les cheveux blonds scintillaient sous le soleil qui traversait les fenêtres. Elle écrivait avec soin, touchant légèrement sa joue avec la pointe du crayon. Lorsquelle remarqua le regard de Sébastien, elle murmura :
Quoi?
Sébastien se réveilla de ce «quoi», commença à écrire mais réalisa quil avait perdu beaucoup de points. Il redoutait une nouvelle mauvaise note, la maîtresse lappellerait à nouveau, et il se souviendrait que les cours ne servaient à rien pour lui et Anémone, qui avaient seize ans.
Dans son cœur, il ressentit une douleur incompréhensible en voyant Anémone rire avec Michel Tichouko pendant la récréation, parler, rire bruyamment, toucher ses cheveux timidemment.
Après les cours, Michel raccompagna Anémone chez elle, tandis que Sébastien la suivait en imagination, voyant Michel trébucher, tomber comme une planche, puis un chien fou surgissant et déchirant son pantalon. Ces pensées lapaisaient, mais il revenait à la réalité où Anémone tenait la main de Michel.
Je membrasse déjà chuchota Anémone en cueillant des framboises dans les buissons, posant la baie sur ses lèvres.
Les baisers sont pour les amoureux? répondit Sébastien, triste.
Pas toujours Tu nas jamais embrassé, nestce pas? Tu as peur des filles Tu veux que je tapprenne? proposa Anémone, se rapprochant. Ses cheveux blonds étaient tressés en deux, ses yeux profonds comme des lacs, elle était jeune, pure, presque sacrée.
Sébastien la saisit, lembrassa avec une ardeur qui semblait boire le miel même. Elle cria :
Idiot! sécriatelle. Quel imbécile!
Puis elle senfuit du buisson comme une biche affolée, manquant de renverser Babine Roussel.
Les ouvriers se chamaillent, qui ramassera les framboises? sexclama Babine.
Coupez les branches près du buisson demanda Babine. Les cerises vont tomber sur le chemin
Sébastien tailla les jeunes cerisiers avec vigueur, faisant frissonner Babine.
Quoi, garçon? Tu nes pas toi-même?
Tout va bien, maman
Mais pourquoi sans Anémone? Vous êtes comme des jumeaux
Elle sort avec un autre
Babine sassit sur le banc, retira son foulard, peigna ses cheveux gris, puis le remit.
Viens ici, Sébastien ditelle. Jai le cœur lourd Je sais que tu aimes Anémone, mais je ne peux rien faire Que faire?
Ah, la jeunesse réponditelle. Tu es amoureux, Sébastien
Mais cest ma sœur
Ce nest pas ma sœur Il ny a aucune goutte de sang Vargatou entre vous
Comment cela? sétonnatil.
Babine raconta que loncle Roman, après son service militaire, avait ramené une épouse dOdessa, Valentina, avec un enfant. La famille lavait accueillie, sans jamais dire que lenfant nétait pas du sang de Roman. Anémone nétait alors quune petite. Si cela navait pas été ainsi, elle resterait sa sœur, et son amour brûlerait.
Il ny a pas dAnémone comme toi, mon garçon
Répétez plus fort
Le bal de fin dannée tourbillonna comme une valse légère. Sébastien ne pouvait détacher les yeux dAnémone qui, toute la soirée, ne quitta pas la piste, telle un papillon en robe blanche, radieuse et heureuse.
Le bal sétira jusquà laube, les camarades rentrant peu à peu chez eux. Michel raccompagna Anémone, tandis que Sébastien, déjà sur le pas de la porte de la maison dAnémone, attendait pour parler de ses sentiments. Il lavait cherchée toute la soirée, mais elle restait dans le tourbillon de la danse, ne cessant de rire.
Tu as froid? lança Michel, jetant son manteau sur les épaules dAnémone. Il essaya de lembrasser ; elle retira le manteau et, en séloignant, dit :
Au revoir prends soin de toi
Sébastien resta assis sur le banc.
Je voulais parler lançatil, se levant quand elle sapprocha.
Sébastien je suis épuisée, je veux me coucher pourquoi ces paroles?
Je taime murmuratil à peine. Toute ma vie, je taime
Tu es fou, Sébastien Tu ne peux pas maimer, je suis ta sœur Le même sang coule dans nos veines
Le sang qui coule en moi est différent
Que veuxtu dire? sécria Anémone.
Ton oncle Roman nest pas ton vrai père
Tu es malade! Tu dois te soigner! cria Anémone, senfuyant vers la véranda.
Il resta un moment, puis rentra chez lui.
Pendant deux semaines, il ne vit plus Anémone. Ils se croisèrent près de lécole, elle entourée damies, ne le regardant pas. Son visage était sombre, les yeux sans éclat, le sourire absent.
En juillet, Anémone et sa mère prirent le train pour Odessa afin dintégrer luniversité de médecine. Lété passa, les saisons senchaînèrent, mais Anémone ne revint jamais. Babine Roussel disait que Valentina, la mère dAnémone, ne voulait que fuir à Odessa.
Un jour, Sébastien entendit des rumeurs sur loncle Roman, qui, selon certains, se rendait à Odessa pour retrouver sa femme, mais nul ne savait la vérité.
Elle a présenté Anémone à son vrai père Comment? Jai élevé cette fille Je lai soignée lorsquelle était malade sanglotait loncle Roman, assis sous le pommier, buvant à la santé de la bouteille en main, tandis que son père le consolait.
En août, le service militaire convoqua Sébastien. En octobre, lenrôlement débuta, et fin octobre, il fut envoyé à Cherbourg pour son service.
Je ne te reconnais plus, petitefille agrippa Babine Roussel son visage. Oh, mon Dieu
Après son retour, Sébastien erra sans but, devint conducteur pour une société de construction, puis un ami du village lui proposa de partir travailler en Pologne. Il ne savait que dire dAnémone, sauf que sa mère lui racontait quelle étudiait la médecine, quelle était allée chez loncle Roman demander pardon à sa mère, et quelle le considérait toujours comme son père.
Loncle Roman, après léchec de son couple, senfonça dans les tavernes du village, puis se lança dans lapiculture. Sébastien, avec un maigre capital, acheta une première automobile en Pologne, la revint, la revenda, et ouvrit un garage. Il importait des voitures doutremer, sy dévoua corps et âme. Il se rendit à Odessa, espérant revoir Anémone, mais ladresse que loncle Roman lui avait donnée nexistait plus. Il chercha via un cousin, Valentina, qui lui révéla quAnémone était avec un bel homme, quils allaient se marier, et quils étaient en vacances au Monténégro.
Le cœur de Sébastien se brisa, chaque cellule le transperçait dune douleur aiguë. Les années passèrent comme un tourbillon de feu, consumant toute chaleur de son âme. Loncle Roman mourut subitement ; Anémone vint à ses funérailles avec sa mère, puis repartit le soir même à Odessa, la vieille Babine criant que Valentina avait tué Roman. Sébastien sapprocha dAnémone, mais elle était désormais une étrangère froide, distante.
Les années défilèrent comme des chevaux indomptables. Sa mère implorait les petitsenfants, suppliant Sébastien de penser à la famille. Son père ne vit jamais ses petitsenfants, décédant dix ans plus tard, le même jour, à la même heure, comme son frère Roman.
Sébastien ne parvenait jamais à bâtir une relation sincère avec une femme. Il cherchait, depuis lenfance, lidéal quil sétait gravé dans le cœur. Un jour dété, en 2012, il conduisit son ami militaire à Odessa, lhomme avait eu deux fils, et le chef Guran, reconnaissant, offrit à la mère du compagnon une voiture rouge flamboyante. Le jour même, le véhicule fut livré à la maternité, où Sébastien reconnut, parmi le personnel, Anémone, maintenant docteure Anastasia Roman, assistant les accouchements. Un bonheur inattendu lenvahit. Il invita Anémone à dîner, elle accepta. Ils parlèrent toute la soirée, puis se promenèrent le long du port jusquà tard dans la nuit. Elle raconta quelle était mariée, que sa vie allait bien, mais quelle navait pas encore denfants, le travail la consumait.
Jaide à faire naître les petits bonheurs du monde, et pourtant je ne suis pas encore comblée confia Anémone, tandis que Sébastien la rassurait que lavenir réservait encore desEt ainsi, sous les étoiles silencieuses du port, leurs cœurs, autrefois séparés par le temps, se retrouvèrent enfin, prêts à écrire ensemble le dernier chapitre de leur destinée.






