Tu sais, je me suis levée avant même que le réveil ne sonne, avant que le petit bip du portable ne commence à vibrer. À 42 ans, mon corps ma naturellement poussée à sortir du lit à six heures, même le weekend. Jétais allongée, le regard fixé sur le rectangle sombre de la fenêtre, où le ciel dhiver sétendait gris audessus des immeubles à neuf étages, et jécoutais la maison.
La maison faisait son habituel bruit un peu fatigué. Quelque part une porte claquait, quelquun grinçait sur le palier, en haut un ballon de foot roulait sourdement sur le parquet. La tuyauterie soupirait, gargouillait. Tout ça était familier comme mon propre souffle. Je savais qui partait travailler à quelle heure, qui mettait la musique, qui râlait contre le chien du jardin.
Je mappelle Nadège Leroux. Jhabite un deuxpièces au cinquième étage, dans le même immeuble où jai passé mon adolescence. Dabord avec mes parents, puis avec mon mari et mon fils, et maintenant presque seule. Le mari sest enfui il y a trois ans avec une collègue du service comptable, mon fils fait des études en BTS dans le quartier voisin et passe ses nuits chez moi ou chez des amis. Lappartement est usé mais sans excès: un vieux canapé, un dressing, une cuisine achetée à crédit, et toujours quelques assiettes pas tout à fait propres dans lévier.
Je travaille comme infirmière cadre à la polyclinique municipale. Le trajet, cest deux arrêts de bus ou quinze minutes à pied si le verglas nest pas trop épais. Jaime marcher le matin dans les cours à moitié vides, quand les habitants sortent en manteaux chauds, sacs à dos, thermos à la main. La petite ville vit à un rythme tranquille. Tout le monde se connaît ou du moins, on le croit.
Jai lhabitude de ce rythme. À la polyclinique, je connais aussi tout le monde: qui feint pour obtenir un arrêt maladie, qui redoute les analyses, qui se plaint du médecin, qui nose pas poser de questions. Je sais parler calmement, convaincre, parfois remettre les gens à leur place. On me fait confiance. Cette confiance me donne le sentiment dêtre utile, mais le soir, épuisée, je massois à la table de la cuisine, je mets la bouilloire et je regarde longtemps la cour sombre où les réverbères clignotent.
Les règles dans notre ville sont simples. Ne pas se mêler des affaires des autres. « Chacun sa famille, on se débrouille tout seul »,me répétait ma mère. La voisine du dessus supportait son mari alcoolique jusquà ce quil meure dune crise cardiaque. Dans limmeuble dà côté, un homme criait contre sa mère si fort que tout le quartier lentendait, et on haussait les épaules. La police était appelée rarement, ce nest pas la coutume.
La première fois que jai entendu des cris derrière le mur, cétait un automne tardif, il était déjà cinq heures du soir. Jétais à la cuisine, une tasse de thé à la main, à faire défiler les infos sur mon téléphone, quand jai percé des voix plus hautes que le téléviseur. Dabord un cri aigu de femme:
Silence, le bébé dort!
Un ton grave dhomme répondit entre les dents, incompréhensible. Puis un bruit sourd, comme un objet lourd qui heurte le mur. Mon cœur a battu la chamade, je suis restée figée, la tasse posée. Je connaissais ces personnes juste de visage: une jeune femme avec un petit garçon denviron cinq ans, un homme grand et costaud toujours en veste de travail, sac à lépaule. Ils sétaient installés ici six mois auparavant, sétaient salués dans lescalier, échangé quelques mots sur lascenseur qui se bloquait tout le temps. Et voilà.
Les cris se sont tus aussi brusquement quils avaient commencé. Je suis restée un moment, à guetter. Le silence ma enveloppée. Jai essayé de reprendre les infos, mais les lignes se sont brouillées. Dans ma tête, des bribes de conversations de la polyclinique revenaient: «Il crie, mais il ne frappe pas», «Cest sa faute davoir été attirée par ce type», «Ce nest pas nos affaires». Jai éteint la lumière, suis allée à la chambre, ai mis la télé à fond cest plus habituel, comme le font les autres.
Une semaine plus tard, je suis tombée sur la voisine dans le couloir. Elle sortait avec un sac poubelle. Son visage était pâle, sous lœil gauche une ombre bleujaune, comme un manque de sommeil. Les cheveux rassemblés en queue négligée. Le petit saccrochait à son manteau, jouait avec la fermeture éclair.
Bonjour, aije dit, en remarquant la tache sous son œil.
Bonjour, a-t-elle répondu, détournant légèrement le regard.
Jai senti ma gorge se dessécher. Jai voulu demander: «Cest lui?», mais les mots se sont emmêlés. Jai plutôt souri au petit:
Comment tu tappelles?
Théo, at-il marmonné, se cachant derrière sa mère.
Vous êtes nouveaux dans le bâtiment? aije demandé, même si je savais déjà la réponse.
Oui, on a emménagé cet été, a répondu la femme en forçant un sourire. Je mappelle Agnès.
Le nom ma paru lointain, comme entendu à travers du coton. Jai hoché la tête, les laissant passer. Lair du couloir sentait le chou braisé et la lessive. Lascenseur a grincé, Agnès est entrée, Théo derrière elle, et elles sont descendues.
Le même soir, les cris ont retenti, plus forts. Dabord le juron dun homme, puis les sanglots dAgnès, puis le pleur aigu du petit. Jétais sur le canapé, le livre à la main, mais je nai plus lu. Mon cœur se serrait, mes paumes devinrent moites. Je me suis levée, me suis appuyée contre le mur, loreille collée à la pierre. Des phrases déchirées se découpaient:
je tai dit
Je nai rien pris
Tu mens, sale
Un coup sourd a retenti. Le petit a poussé un cri, puis le pleur sest brutalement arrêté, comme sil avait été étouffé sous un coussin.
Jai reculé, lidée dappeler la police a jailli, mais ma main a hésité. Et si les policiers venaient demander qui a appelé? Et si le mari le savait? Un gars costaud, colérique, qui serait sur le palier, prêt à attendre. Jétais seule, mon fils nétait pas là. Et puis si ce nétait quune dispute qui finirait par se calmer? Jai tourné en rond, comme un animal en cage, tandis que les cris montaient et redescendaient. Finalement, la porte sest claquée, des pas lourds sont descendus, lhomme est parti. Un sanglot étouffé, des frottements. Je nai jamais appelé.
Le lendemain, au travail, je narrêtais pas découter les conversations des collègues. Deux femmes à laccueil discutaient dun homme qui, dans le quartier voisin, aurait battu sa femme au point quelle a fini en réanimation. Dans la salle de soins, une jeune infirmière racontait que la voisine «se faisait pousser à bout». Jai continué à faire les piqûres, à remplir les dossiers, le cœur serré.
Le soir, jai appelé ma sœur, qui vit en banlieue à lautre bout de la ville, deux enfants et vendeur dans un supermarché.
On a des voisins qui aije commencé, la voix tremblante. Ils crient, se battent, le petit pleure.
Et alors? a-t-elle soupiré. Tu vas faire quoi?
Jai pensé à appeler la police.
Laissetoi pas, ma dit-elle, fatiguée. Tu vis seule. Ici, si tu te mêles, ça revient te hanter. Un agent de police a dit à une vieille dame que son fils a fini par être poursuivi pour diffamation. Tu veux vraiment ça?
Je suis restée muette. Une vague dimpuissance et de colère ma submergée, puis elle a repris:
Si elle veut partir, elle partira. Ce nest pas ton affaire de sauver une famille.
Après cet appel, je suis restée assise dans la cuisine, le noir autour, entendant les bruits du couloir: quelquun monte, quelquun descend. La maison respirait à travers ses murs fins, et javais limpression dentendre non seulement les pas mais aussi les pensées dautrui: «Ne te mêle pas», «Reste tranquille», «Vis ta vie». Les disputes des voisins devenaient régulières. Pas tous les jours, mais au moins une fois par semaine, parfois douces, parfois si fortes que tout limmeuble les entendait. Jobservais les réactions des résidents: certains augmentaient le volume de la télé, dautres accéléraient le pas dans le couloir, mais personne ne parlait.
Un soir, en revenant du travail, je suis tombée sur Agnès devant la porte de limmeuble. Elle fouillait dans son sac à la recherche de ses clés. Un foulard autour du cou laissait entrevoir une bande rougeâtre sous le col.
Vous avez froid? aije demandé, marrêtant.
Ça va, a souri Agnès, les lèvres tremblantes. Le petit a de nouveau attrapé le rhume.
Et votre mari? aije lâché sans réfléchir.
Agnès a fermé les yeux un instant, puis a détourné le regard.
Il est en service, a-t-elle répondu brièvement. Il fait les tournées.
Je savais que cétait faux. La nuit précédente, javais entendu sa voix derrière le mur, le bruit de ses bottes sur le couloir. Mais je suis restée muette.
Si jamais aije commencé, puis je me suis arrêtée. Que dire? Appeler? Venir? Je ne savais plus quoi faire.
Merci, a dit Agnès doucement, comme si elle comprenait tout. Je elle a cherché ses mots, puis a trouvé les clés et est partie.
Dans la nuit, un cri perçant ma réveillée. Je me suis levée, le cœur battant, les cris de lappartement voisin sintensifiaient. Un homme hurlait:
Combien de fois? Je travaille, et toi tu restes là comme une reine! Largent où?
Je nai rien pris, hurlait Agnès. Peutêtre que cest toi qui as dépensé
Un coup, puis un autre. Le petit a hurlé. Jai saisi le téléphone, composé le 112. Les doigts tremblaient.
Service durgence, bonjour.
Cest limmeuble aije avalé. Il y a des voisins qui se battent, le mari frappe la femme, il y a un petit enfant. Cinquième étage, appartement trentequatre.
Lopérateur a demandé ladresse, mon nom. Sa voix était fatiguée mais sans moquerie. Il a dit quune patrouille était en route. Jai raccroché, figée, comme si les murs devenaient plus fins, chaque respiration audible.
Après vingt minutes, la sirène a retenti dans la cour. Des bottes lourdes ont résonné dans lescalier. Jai jeté un œil au judas. Deux policiers en uniforme sont arrivés, ont frappé à la porte voisine. Les cris sétaient tus, seuls des sanglots se faisaient entendre.
Ouvrez, la police! ont-ils dit.
La porte grince. Un homme apparaît dans le cadre, le visage rougi, la mâchoire serrée.
Que sestil passé? a demandé un policier.
Rien, a répondu lhomme dune voix grave. On sest disputés. Tout est fini.
Les voisins se plaignent de bruit, a ajouté le second. Vous avez une femme?
Un silence. Puis la voix douce dAgnès a filtré:
Je suis là.
Vous êtesvous battus? a demandé le policier.
Non, a-t-elle répondu vite. On sest juste disputés.
Jai senti mon cœur se serrer. Jai compris la réponse, mais elle ma encore plus blessée. Les policiers ont noté quelque chose, ont signé un bref rapport et sont repartis. Lhomme a claqué la porte. Quelques secondes plus tard, la sonnette a retenti. Jai sursauté, le sang froid dans les veines. Un voisin, visage rouge, yeux plissés, a insisté:
Tu penses que je ne sais pas qui a appelé? at-il sifflé. Il ny a que deux appartements ici. Pas de panique, on en parlera.
Je nai pas bougé. Le cœur battait à tout rompre, mais je suis restée là, les mains tremblantes. Le lendemain au travail, je sentais les regards se prolonger, les murmures: «Elle a appelé la police», «Quel scandale». Les ragots dans une petite ville voyagent vite.
À la pause, la chef des infirmières, femme dune cinquantaine dannées aux cheveux parfaitement coiffés, ma appelée dans son bureau.
Nadège, entre un instant, at-elle dit, sans me regarder.
Dans le petit bureau, elle sest assise, a fermé la porte.
On vient de recevoir une plainte at-elle commencé. On dit que vous créez des problèmes chez vous.
Quels problèmes? mon ton sest fait dur. Jai appelé la police parce que le mari bat la femme.
Je comprends, a soupiré la chef. Mais vous êtes infirmière, vous êtes sous les yeux de tout le monde. Notre réputation est déjà fragile, il faut éviter damener vos affaires privées au travail.
Ce ne sont pas mes affaires, aije murmuré. Il y a un enfant.
Elle a haussé les épaules.
Vous êtes adulte, décidez. Mais gardez à lesprit que les coupes budgétaires arrivent, chaque plainte est un motif de licenciement.
En sortant, jai senti les jambes comme du coton. Je suis allée à la salle de soins, me suis assise, les mains couvertes de petites éraflures de piqûres, et je repensais à ces mots: «Chaque plainte est un motif».
Le soir, les voix derrière le mur nétaient plus des cris, mais un dispute sourde, le ton menaçant de lhomme.
Si je te vois encore at-il marmonné. Tu iras avec tes valises chez ta mère. Le petit ne verra pas
Je nai rien fait, chuchotait Agnès.
Je restais à la cuisine, le cœur qui se renversait, sentant que ma décision dappeler la police planait maintenant comme un rocher au-dessus dAgnès. Le lendemain, en traversant le tableau daffichage de limmeuble, entre les publicités pour des fenêtres en PVC et une annonce de vente de garage, un avis du service de protection de lenfance était collé: «Si vous êtes témoin de maltraitance denfants» avec un numéro. Jai fixé le papier, puis sorti mon téléphone, jai photographié le numéro.
Je nai appelé que deux jours plus tard. Jai dabord essayé de me convaincre que tout sarrangerait, que le mari serait effrayé par la police et se calmerait. Mais une autreJe me suis finalement résolue à continuer ma vie, à écouter les bruits derrière les cloisons tout en sachant que, pour une fois, j’avais enfin osé agir.







