Nous avons acheté une maison dans un village.

Nous avons acheté une petite maison dans un hameau de la Creuse.
La vendeuse était un jeune couple, Pierre et Claire; ils ont expliqué que la grandmère était décédée et que la maison de campagne ne servait plus à leurs parents.
Depuis le décès de la vieille dame, personne navait mis les pieds là. On était venus seulement pour la vendre.

Vous voulez emporter des affaires? aije demandé.
Pourquoi? Ce nest que du bricbrac. On a pris les icônes, le reste, vous pouvez jeter, ontils répondu dun ton désinvolte.

Mon mari a scruté les murs où brillaient encore les cadres vides, les emplacements où pendaient autrefois les icônes.

Et les photos? at-il murmuré. Pourquoi ne les avezvous pas prises?

Des visages semblaient nous regarder depuis les murs: hommes, femmes, enfants. Toute une lignée, des générations entières. Autrefois, on décorait la maison non pas avec du papier peint, mais avec des souvenirs.

Je me suis rappelée ma grandmère Madeleine. Elle avait toujours une nouvelle photo encadrée: la mienne ou celle de ma petite sœur Amélie.

«Je me lève le matin, je salue mes parents, jembrasse mon mari, je souris à mes enfants, je vous fais un clin dœil», disaitelle, «et la journée commence».

Quand elle a quitté ce monde, nous avons accroché son portrait à côté de celui de mon grandpère Henri.

Aujourdhui, chaque fois que nous arrivons au hameau (que lon appelle désormais «ma maison de campagne»), nous envoyons un baiser aérien à la grandmère dès le lever du soleil. Et il semble que la maison sente aussitôt le gâteau aux pommes et le lait chaud. La présence de Madeleine se fait sentir.

Nous navons jamais vu le grandpère; il est mort au front. Mais sa photo trône au centre du mur, et Madeleine en parlait souvent. Nous lobservions, son visage, et avions limpression quil était là, assis à la table avec nous. Il est resté jeune, elle a vieilli. Maintenant leurs portraits sont côte à côte.

Pour moi, ces vieilles photos sont inestimables. Si je devais choisir ce que je garderais, je prendrais uniquement les leurs. Et ils ont tout laissé derrière euxphotos, albumsen le qualifiant de «bricbrac». Chacun estime ce quil veut, mais tout le monde ne voit pas la vraie valeur des choses.

Après lachat, nous nous sommes lancés dans le grand ménage. Vous savez, je nai même pas pu soulever un seul objet appartenant à cette femme. On sentait quelle avait vécu pour ses enfants et ses petitsenfants, et quils lavaient simplement oubliée.

Comment le saisje? Elle leur écrivait des lettres. Dabord, elle les envoyait sans jamais recevoir de réponse. Puis, elle a cessé décrire. Dans le buffet, trois petites piles de lettres non postées, soigneusement attachées de rubans, débordaient damour et de tendresse.

Je lavoue, nous les avons lues. Et jai compris pourquoi elle ne les avait pas envoyées: elle craignait quelles se perdent. Elle espérait que, après son départ, ses enfants les retrouveraient et les liraient. Dans ces lettres, il y avait toute sa vie: son enfance, la guerre, lhistoire de la famille, la mémoire des générations. Elle écrivait pour que la mémoire ne séteigne pas.

Jai fondu en larmes.

Emmenons ces lettres à ses enfants, aije dit à mon mari. On ne peut pas les jeter.
Tu crois quils seront plus gentils que leurs petitsenfants? at-il répliqué, amer. Aucun nest jamais venu.
Peutêtre quils sont vieux, malades
Je les appelle.

Par des connaissances, nous avons trouvé un numéro. Au bout du fil, une voix féminine enjouée a crié:

Jetez tout! Elle nous a envoyé ces lettres par paquets. On ne les lit plus depuis des années. Elle navait plus rien à faire, alors elle a inventé tout ça!

Mon mari na même pas écouté: il a raccroché.

Elle serait là, à nos côtés maintenant je ne sais même pas ce que je dirais de colère, at-il marmonné. Puis il ma regardée:

Tu écris. Écris sur elle pour que ça ne disparaisse pas.
Et si la famille se fâche?
Ces gens ne lisent jamais de livres, atil soupiré. Mais je remplirai les formalités.

Et il la fait: il est parti, a obtenu une autorisation écrite. Pendant ce temps, je suis descendue au soussol de la vieille ferme, où lair était frais, parfumé de terre et de temps. Sur les étagères, des bocaux de confitures et de conserves. Chaque étiquette était jaunie:

«Champignons de Vania ses champignons préférés», «Lucioles les girolles», «Concombres pour Anatole», «Framboises pour Sébastien»

Mais Vania était morte depuis dix ans. Lucie et Anatole aussi.

P.S.: AnneLéonie avait six enfants. Tous sont morts avant elle, sauf la plus jeune, celle qui a tout appelé «bricbrac». Sa mère attendait. Elle rangeait les bocaux, signait «Avec amour». Les dernières boîtes de champignons dataient de lannée précédente. Elle avait quatrevingttrois ans.

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