Je sais tout, Jeanne, cest pas comme si javais vingt ans, et encore moins trente
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Jeanne en avait marre dêtre seule, de porter ce fardeau toute seule.
Lucie, pourquoi ça narrive jamais ? Je suis pas assez intéressante ? Peutêtre que je pue, que je suis collante, que je manque damour?
Questce qui cloche chez moi ?
Tout le monde a une vie : les gros, les minces, les buveurs, les beaux, les moches tous ont quelquun. Et moi ?Pas du tout.
Pourquoi je suis toujours célibataire ?
Écoute, Jeanne ne te moque pas, ma grandmère me parlait dun truc, je sais pas comment le dire la couronne du célibat.
Ah bon? sest moquée Jeanne, on vit au Moyen Âge ou quoi ?
Tu y crois? sest levée Lucie de sa chaise, ma cousine au deuxième degré aurait pu lenlever.
Quelle grandmère? demanda Jeanne, juste assez curieuse pour faire avancer la conversation.
Bref, je vais appeler Nadège, ma sœur, celle qui a déposé la couronne, elle me dira tout.
Après dix minutes, Lucie griffonnait sur une serviette, la langue un peu coincée.
Salut Nadège! Comment ça va? Tu te maries déjà? Et Gérard? Ah, il ta larguée? Bon, jarrive.
Lucie raccrocha, fit un petit silence.
Il sest passé quoi?
Rien ou presque. Enfin, il faut encore acheter un cadeau de mariage, ma sœur se marie pour la cinquième fois! Cette vieille grandmère a vraiment sorti la couronne du célibat. Voici ladresse, tu viens?
Jeanne haussa les épaules. Elle a quand même pris la route, mais la grandmère, en tournant le dos, la renvoyée les mains vides.
Tas pas de couronne.
Mais comment? je
Tu choisis pas les bons hommes? Le premier, il a abandonné sa petite avec un gosse au ventre, il ta promis le monde alors quil était déjà marié.
Tu pensais que cétait moi le problème?
Non, cest juste quil était un sale type, il a tout gâché et sen est allé.
Le deuxième?
Pas mon homme non plus.
Et le troisième?
Aucun.
Quand mon vrai homme arrivera?
Il arrivera quand tu ty attendras le moins. Il sera à toi, mais pas tout à fait Cest la vie, ma fille, faut juste attendre, ne pas courir.
Et ta copine?
Elle doit aller chez le médecin, prendre ces herbes, consulter la gynécologue Dislui que la vieille a demandé de passer le message.
Cette discussion remontait à des années. Désespérée de trouver le bonheur féminin, Jeanne se rendait chez la guérisseuse, Madame Germaine. Tout sest passé comme la vieille lavait prédit.
Le troisième homme, il la rencontrée, mais elle a oublié les paroles de la grandmère. Il était gentil, il traitait bien la fille de Jeanne, mais dès quil y avait un problème, il disparaissait, comme évaporé.
Puis elle a croisé Julien. Au départ, elle navait même pas compris que cétait lui, le voisin den haut. Lappartement était vide depuis longtemps. Quand Jeanne a emménagé avec sa petite, la voisine, Tante Claire, a expliqué que le propriétaire était un nomade de la garde.
Un jour, curieuse, Jeanne a entrouvert la porte du voisin et a vu un homme poser du papier peint. Elle sest glissée dehors, en se disant que le propriétaire devait revenir.
Ils se sont de nouveau vus dans le couloir une semaine plus tard. Les portes des deux appartements étaient tellement bizarres que si lune était ouverte, lautre restait fermée, il fallait donc refermer la première.
Jeanne était en retard au travail, elle narrivait pas à ouvrir la porte. Le voisin sest excusé, a refermé son appartement, et Jeanne a entendu des pas légers. Une autre fois, elle a même bloqué la sortie du voisin.
Ils se sont rencontrés sur le bassin du parc, le voisin a laissé Jeanne passer la porte en premier. Un jour, Julien a aidé la petite Kélia à soulever son vélo, Jeanne lui a apporté des pâtisseries. Plus tard, ils ont joué ensemble dans le parc, les enfants de Julien, du même âge que Kélia, se sont vite liés damitié, et ils ont fait les manèges comme des fous pendant que Jeanne et Julien papotaient.
Six mois plus tard, Julien la invitée à un rendezvous, puis la présentée à sa famille. Ils ont commencé à vivre ensemble, mais avant, il lui a raconté son histoire.
Jeanne je suis pas un gamin de vingt ans, pas une bûche, je suis un homme. Un vrai, avec mes propres opinions.
Je te promets, si tu veux vivre avec moi, je ne te tromperai pas, je ferai tout le travail dhomme, je travaillerai, je ne bois pas, je ne fume pas. Pas de mauvaises habitudes.
Je te respecterai, je tapprécierai Je suis désolé, je ne pourrai jamais taimer comme je le devrais, jai essayé.
Ce nest pas que je sois une pierre, jai des sentiments, mais pas ceux que tu veux.
Tu pensais quon devait être ensemble? demandait Jeanne, à bout de forces.
Jai aimé une fille quand jétais jeune, elle était comme un feu, mais ça na jamais marché. Elle me voyait comme un ami, moi, jai essayé denlever ce sentiment de mon cœur, sans succès.
Il avait eu dautres femmes, plus belles, plus intelligentes, mais rien ne collait.
Tu aurais dû parler avec elle?
Jai expliqué, jai tout mis à plat, jai dit «Je taime plus que ma propre vie». Elle ma juste dit quelle ne maimait que comme un frère.
Pourquoi tu tes séparé dInès?
Parce que je ne laimais plus.
Et alors? Elle était belle, intelligente, drôle? Elle laimait quand même.
Julien a compris que lamour était pour lui une malédiction, quil ne pouvait offrir de bonheur à une femme. Il sest senti brisé, comme un soldat blessé.
Tu penses que je devrais choisir une vie sans passion?
Non, je veux que tu décides pour toi, même si ça veut dire vivre sans feu.
Jeanne a réfléchi, puis une semaine plus tard, elle a rencontré la grande famille de Julien. Tout le monde était joyeux, ils ont accueilli Jeanne et sa fille avec chaleur. Elle avait peur quon la traite comme une remplaçante, mais tout sest très bien passé.
Elle na jamais regretté davoir épousé Julien. Il était fiable, les problèmes de Jeanne ont disparu, elle a arrêté de rêver dune passion brûlante. Parfois, une fois par an, elle attrapait le regard errant de son mari, comme sil se rappelait quelque chose, mais cela na jamais perturbé leur quotidien.
Un jour, ce regard la troublée. Elle sest rappelée que, comme toutes les femmes, elle voulait un homme qui change pour elle. Mais Julien était parfait à ses yeux, même si ce regard était un nuage.
Julien? sest-elle exclamée.
Julien, en train de laver les vitres, chantonnait doucement, le printemps inondait la terrasse de soleil. Il sest retourné, a souri, a fait un petit pas de danse, a pris la main de Jeanne et la embrassée.
Tu ne sais pas à quel point je suis heureux, at-il murmuré.
Jeanne, dans sa tête, a pensé que la vieille Germaine navait pas menti: il fallait simplement attendre.
«Bonjour, mes chéris! Que votre amour, si vous ne lavez pas encore trouvé, frappe à votre fenêtre. Et sil est déjà là, prenezen soin.»
Je vous embrasse, je vous envoie des rayons de douceur et de bonne humeur.






