C’est toi la responsable, maman

Anne Dupont fait frire des boulettes de viande quand on frappe à la porte. Elle sort de la cuisine pour ouvrir.

Maman, cest pour moi, linterrompt sa fille, Élodie, à miparcours. Je vais ouvrir.

Daccord, je ne savais pas

Alors, questce que tu attends? Va, continue de faire tes boulettes, dit Élodie dun ton irrité en se retournant vers sa mère depuis lentrée.

Pourquoi « tes »? Jai acheté la viande hachée au marché

Maman, ferme la porte. Élodie lève les yeux au ciel.

Tu aurais pu le dire tout de suite, répond Anne, qui revient à la cuisine et referme la porte derrière elle. Elle sapproche du feu, coupe le gaz sous la poêle, attend quelques secondes, retire son tablier et quitte la pièce.

Dans le hall, Élodie enfile son manteau. À côté delle se tient Henri, lami de Claire, qui ne lâche pas des yeux amoureux dÉlodie.

Bonjour, Henri. Vous allez où? Vous pourriez dîner avec nous.

Bonjour, sourit le jeune homme en lançant un regard interrogateur à Claire.

Nous devons y aller vite, répond Claire sans même regarder sa mère.

Vous ne voulez pas rester un moment? Jai tout préparé, répète Anne.

Henri hésite.

Non! sécrie brusquement Élodie. Allonsy. Elle prend Henri par le bras, ouvre la porte et crie à sa mère : Maman, tu fermes?

Anne sapproche, laisse un petit espace et écoute les voix qui sélèvent dans le couloir.

Tu la parles comme ça? Ça sent bon, je ne dirais pas non à tes boulettes.

Allons prendre un café, jen ai marre de tes boulettes, marmonne Élodie.

Mais elles ne peuvent pas lasser quelquun? Jadore les boulettes de ta mère, jen mangerais tous les jours, réplique Henri.

Claire ne répond pas, les voix dans lescalier satténuent, séloignent.

Anne ferme la porte, entre dans le salon où son mari, Bernard, regarde la télévision.

Bernard, viens dîner tant que cest encore chaud.

Ah? Allonsy, se lève le mari, passe devant Anne, sassied à la table.

Questce quon mange aujourdhui? demande-til dun ton exigeant.

Riz aux boulettes et salade, répond Anne en soulevant le couvercle de la poêle.

Combien de fois je tai dit que je naime pas les boulettes frites, grogne Bernard.

Jai ajouté de leau, elles sont presque vapeur, dit Anne, le regard fixé sur la casserole.

Bon, daccord, mais cest la dernière fois, concède Bernard.

À notre âge, il ne faut pas trop maigrir, remarque Anne en déposant devant lui une assiette de riz et de boulettes.

Tu plaisantes? Jai cinquantesept ans, cest lâge de la sagesse et du plein épanouissement, rétorque le mari en piquant une boulette avec sa fourchette.

Vous avez conspiré, vous tous? lance Élodie, qui se lève brusquement, «je ne cuis pas pour vous, vous préférez le restaurant!»

Alors ne cuisine plus. Toi, tu devrais aussi maigrir, sinon tu ne passeras plus la porte, ajoute Bernard, finissant sa boulette et en piquant une seconde.

Tu te crois mince? Jai tout changé pour te plaire, nouveau jean, blouson en cuir, casquette, même rasé la tête pour dissimuler la calvitie. Pour qui? Pas pour moi, je suis grosse, alors quoi? sexclame Anne, blessée.

Laissemoi manger tranquillement, dit Bernard en essayant de saisir du riz, puis en disant : Donnemoi du ketchup.

Anne sort du frigo un pot de ketchup, le jette lourdement sur la table et séloigne sans un mot. Le dîner reste intact sur son assiette.

Élodie se réfugie dans sa chambre, sassied sur le canapé, les larmes montent aux yeux.

«Je prépare, je méchine, et ils ne me remercient jamais. Bernard flirte avec dautres, je suis la grosse, ma fille me voit comme une serveuse. Si je suis à la retraite, on peut bien me laisser de côté? Jaurais pu travailler, mais on ma licenciée. Les jeunes sont préférés, mais que saventils?»

Elle se lève, se regarde dans le miroir du placard. «Oui, jai pris du poids, mais je ne suis pas grosse. Au moins, les rides ne sont pas si marquées sur mes joues rondes. Jai toujours aimé manger, je cuisine bien. Avant, je me coiffais, me bouclais, maintenant je ne porte plus que des épingles dans les cheveux pour ne pas être gênée. Peutêtre devraisje perdre du poids, et changer de couleur de cheveux.»

Le lendemain, elle ne se lève pas tôt comme dhabitude, reste au lit en feignant de dormir. «Je suis retraitée, jai le droit de rester au lit jusquà ce que le jour se lève.»

Le réveil sonne. Anne se redresse, se tourne vers le mur.

Tu es malade? demande Bernard, sans aucune compassion.

Oui, répondelle en se tapissant le nez dans la couette.

Maman, tu es malade? entre Élodie dans la chambre.

Allez, prenez votre petitdéjeuner, murmure Anne depuis sous la couette.

Élodie pousse un grognement et se dirige vers la cuisine. Peu après, le bruit dune bouilloire retentit, le frigo souvre, des voix basses de Bernard et dÉlodie sentendent. Anne, toujours sous la couette, décide de rester «malade» jusquau bout.

Bernard entre, parfumé dun parfum de luxe que Anne lui avait offert. Après leur départ, le silence revient. Anne se soulève, couvre ses yeux et sendort aussitôt.

Une heure plus tard, elle se réveille, sétire, descend à la cuisine. Des tasses sales jonchent lévier, des miettes de pain parsèment la table. Elle envisage de nettoyer, mais renonce. «Je ne suis pas une bonne à tout faire.» Elle se dirige vers la salle de bain, prend une douche, puis téléphone à son ancienne camarade de classe.

Léa! répond la voix enjouée de son amie. Comment ça va? Pas trop fatiguée, la retraitée?

Anne lui raconte quelle sennuie, quelle ne visite plus la tombe de ses parents. Elle demande si elle peut rester chez elle.

Bien sûr, viens quand tu veux. Quand?

Je prends le train tout de suite, je vais à la gare.

Parfait, je prépare des tartes.

Anne empaquette quelques affaires pour un court séjour. Elle balaie les miettes, laisse un mot sur la table disant quelle part chez Léa, sans préciser quand elle reviendra.

En route vers la gare, le doute lenvahit. Elle se dit que peutêtre ils napprécient pas son travail. Mais elle décide dy aller quand même, en se promettant de revenir si les billets nétaient pas disponibles. Elle monte dans le bus, la file sallonge devant les portes.

Léa laccueille avec un câlin, elles boivent du thé en dégustant les tartes encore chaudes, bavardent sans fin.

Alors, raconte tout, questce qui sest passé?

Je ne veux pas mentir, tout, soupire Anne, tout raconte à son amie de confiance.

Cest bon, laissetoi aller, ça fait du bien. Mais coupe le téléphone, sinon

Pas trop radical? demande Anne.

Exactement, demain on ira au salon de coiffure, on rafraîchira ton image. Tu sais, Valérie y travaille. Tu te souviens, on était toutes deux mauvaises élèves? Maintenant elle est très demandée, on pourra se faire belles, faire baver ton mari.

Cette nuit, Anne ne dort pas bien, elle tourne les idées en boucle : «Comment vontelles, sontelles blessées ou contentes?»

Le lendemain, Valérie les accueille chaleureusement, les installe dans des fauteuils. Elle lave les cheveux dAnne, redessine ses sourcils, la coupe. Anne ferme les yeux, presque endormie, le temps semble sétirer. Valérie insiste pour le maquillage, Anne veut refuser, mais Léa lencourage à aller jusquau bout.

Quand le miroir lui renvoie limage dune femme rajeunie, éclatante, Anne ne se reconnaît plus. Valérie discute déjà avec la manucure.

Ça suffit pour aujourdhui, je ne tiendrai plus, supplie Anne.

Daccord, on prend rendezvous à huit heures du matin. Ne sois pas en retard, sinon on ne pourra pas tout faire, répond Valérie dun ton autoritaire.

Regarde comme je suis belle maintenant. Qui laurait cru? commente Léa en sortant du salon. Allons faire du shopping.

On y va plus tard? hésite Anne.

Non, on part tout de suite. La beauté demande des sacrifices, pousse Léa, la traînant vers le centre commercial.

Anne sort du magasin en pantalon ample, chemise légère, cardigan sable. Elle porte des sacs contenant une robe flamboyante, une veste et une boîte de talons. Elle se sent plus jeune, plus sûre delle, comme si elle avait enfin repris le contrôle.

Chez Léa, arrive un homme grand, cheveux blancs, moustache sombre, sans cheveux gris sur le visage.

Salut les filles, sexclameil, admirant Anne. Tu nas pas changé du tout, tu es magnifique.

Je ne Anne regarde Léa, surprise.

Tu ne la reconnais pas? Cest Pâris Joly, ton ancien camarade de classe, précise Léa.

Pâris? répète Anne.

Il, confirme lhomme, content du compliment. À luniversité, il était maigre et discret, maintenant il est imposant.

On va chez moi, fêter ta métamorphose, on a une petite bouteille de vin, propose Léa.

Ils sinstallent autour de la table de la cuisine, boivent, évoquent leurs années de lycée. Anne rougit, soit à cause du vin, soit aux regards admiratifs de Pâris.

Il est toujours amoureux de toi, dit Léa après le départ de Pâris. Laisse tomber, ça fait des années.

Tu es toujours aussi séduisante, on pourrait retomber amoureux, rassure son amie.

Il vit toujours dans ton immeuble? change Anne de sujet.

Non, il est colonel retraité, il a servi dans larmée, il a été blessé gravement, sa femme la quitté, mais il sest relevé, il boite un peu, alors ne te précipite pas, regarde bien, conseille Léa.

Mais je suis mariée, proteste Anne.

La nuit, Anne décide de rentrer chez elle, mais Léa ne veut rien entendre.

Tu viens juste darriver et tu repars? Ce nest pas comme ça. Reste au moins une semaine, montretoi forte. Rien ne va tarriver. insiste Léa. Dailleurs, Pâris a des billets pour le théâtre. Tu y es allée quand même?

Au théâtre municipal pour le spectacle de Noël avec Sophie, répond Anne, taquinée.

Au théâtre municipal, le spectacle de Noël, répète Léa en riant. On va faire briller ta nouvelle robe.

Trois jours plus tard, Anne allume son téléphone.

Maman, où estu? Papa est à lhôpital! Viens vite, sonne la voix de Sophie.

Le cœur dAnne se serre. Elle se prépare à partir. Pâris la conduit à la gare.

Anne, si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là. Nhésite pas, je taiderai, lui dit-il.

Merci, Pâris.

Dans le bus, elle appelle Sophie. Sa fille raconte que le comportement dAnne la surprise, elle ne sattendait pas à ce quelle revienne le lendemain.

Et le père? demande Anne.

Cest difficile à entendre, mais il te trompait. Je lai vu sortir de lappartement voisin plusieurs fois. Il ne venait même plus la nuit. Hier, son autre femme, qui travaille en rotation, la retrouvé en pleine dispute. Il sest cassé deux côtes, mais ce nest pas grave. Il a aussi eu une hémorragie cérébrale, mais les secours sont arrivés à temps, raconte Sophie.

Anne écoute, horrifiée, mais elle sent quelle ne doit pas fuir. Elle rentre chez elle avant la nuit. Le soir, elle retrouve son mari, Bernard, qui la regarde différemment.

Tu as changé, on ne te reconnaît plus, dit-il dun ton plus respectueux. Je suis désolé, jai été idiot. Je veux que tu cuises à nouveau, sil te plaît.

Anne prépare un bouillon de poulet, le sert à Bernard qui pleure en la remerciant. Deux semaines plus tard, le médecin le libère de lhôpital. En sortant du taxi, ils croisent un couple. Bernard se fige, reconnaît la femme comme étant sa rivale, une jeune blonde élancée.

Tu ne vas plus partir? demande-til à la maison.

Quoi, je ne suis plus grosse? Pas que jaie perdu du poids, répond Anne, un brin moqueuse.

Jai demandé pardon, jai été stupide. Fais-moi tes fameuses boulettes, daccord? implore Bernard.

Anne fait les boulettes, prépare un bon repas.

Ça sent bon! sexclame Sophie, revenue de luniversité.

Ils sasseyent autour de la table comme avant, quand la fille était encore au lycée, Bernard ne critiquait plus sa femme, il mangeait tout et la félicitait. Anne se sent heureuse, prête à rester près du feu aussi longtemps quon le veut.

La vie de famille nest jamais toujours facile. Le temps avance, le corps change, lâme reste jeune. Il faut accepter, garder la flamme. Chacun tire sa leçon, lessentiel cest dêtre ensemble. On ne change pas les chevaux de la traversée, mais on apprend à bien tenir la selle.

«Un bon foyer, une bonne épouse que demander de plus à la vieillesse»

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C’est toi la responsable, maman
J’ai 60 ans et dans deux mois j’en aurai 61. Ce n’est ni un chiffre rond, ni un anniversaire marquant comme 70 ou 80 ans, mais pour moi, c’est une étape importante. J’ai envie de célébrer ce moment, pas avec un gâteau acheté à la va-vite ou un déjeuner improvisé, mais avec une vraie fête bien organisée : un dîner, de jolies tables, des chaises décorées, des serveurs, une ambiance musicale douce. Quelque chose qui me ferait me sentir vivante, reconnue, et reconnaissante pour tout ce que j’ai traversé. Le problème, c’est que mes enfants ne sont pas d’accord. J’ai deux fils adultes. Tous deux vivent encore chez moi, avec leurs compagnes et leurs enfants. La maison est toujours pleine : du bruit, la télévision allumée, des enfants qui courent, des discussions, parfois des disputes. Je les aime bien sûr… mais je n’ai plus jamais un moment de calme. Plus jamais seule. Jamais. Ils travaillent, mais en réalité, c’est moi qui assume la plupart des dépenses. J’ai ma retraite, l’argent que m’a laissé mon mari, et un petit commerce que j’entretiens encore. Je paie les factures, les courses, les réparations… et souvent les « coups de pouce » qui deviennent permanents. Cela ne m’a jamais dérangée d’aider. Ce qui me gêne aujourd’hui, c’est qu’ils décident à ma place. Quand je leur ai annoncé que je voulais organiser cette fête, ils m’ont dit que c’était du gaspillage. Qu’à mon âge, ça ne valait pas la peine de dépenser pour des tables, un repas et des serveurs. Que je ferais mieux de leur donner cet argent — pour investir, répondre à leurs besoins, « faire quelque chose d’utile ». Ils me parlaient comme si j’étais irresponsable avec mon propre argent. Je leur ai expliqué que je n’allais pas m’endetter, que j’y pensais depuis des mois. Mais ils n’ont pas voulu entendre. Ils ont insisté : une dépense superflue. Et l’un d’eux m’a lancé : — Maman, ce n’est plus pour toi tout ça. Cette phrase m’a blessée plus que je ne l’aurais cru. J’ai commencé à penser à tout ce que je n’ose jamais dire à voix haute. Que parfois j’aimerais être seule chez moi. Que ça me manque de me réveiller sans bruit. Que j’aimerais rentrer et ne pas trouver salon rempli. Que j’ai envie de décider sans me justifier. J’ai même envisagé de leur dire de chercher leur propre maison — non par méchanceté, mais parce que je sens que j’ai accompli mon rôle. Mais la culpabilité me ronge. J’ai peur de paraître égoïste. Je ne veux pas de disputes. Je ne veux pas « mettre personne dehors » pour une histoire de soirée. Je veux simplement savoir si j’ai tort de vouloir fêter mon anniversaire. De vouloir un peu de silence, parfois. Que mon argent serve aussi à moi. J’écris parce que je suis perdue… Dois-je insister ou céder encore une fois ? Dois-je organiser cette fête même s’ils ne l’approuvent pas ? À votre avis — est-ce que j’ai tort de vouloir célébrer mon anniversaire comme je l’entends et d’espérer que ma maison et mon argent ne soient pas toujours une « décision collective » ?