Tu n’en perds rien !

Ça ne te fait aucun mal,
Mélusine, je te le redemande, où est passé le bracelet? L’astu perdu? Ou lastu déposé chez le prêteur sur gage? Pourquoi? Que se passetil réellement?
Sa mère la repris la femme baissa les yeux.

Un silence lourd sinstalla dans la petite chambre. Victor senfonça dans le canapé, les sourcils levés. La scène lui paraissait absurde.

Repris? répétatil, surpris. Questce que ça veut dire?
Dabord, elle ma simplement demandé de lessayer. Puis elle a dit que ça lui allait, et enfin, jai eu du mal à le reprendre. Cest quand même sa mère

Victor observait sa femme comme sil la découvrait pour la première fois. Il savait que Mélusine était douce, mais jamais il naurait imaginé une telle souplesse.

Et alors? Elle a juste pris le bracelet et sest enfuie? Mais comment!? Racontemoi tout, du début à la fin, la forçatil.

Cétait presque ironique. Victor avait toujours voulu que sa femme nait jamais besoin de rien. Aujourdhui, il pouvait enfin se le permettre, mais pas Mélusine.

Au début tout était différent. Ils sétaient rencontrés en première année à luniversité, grâce à des amis communs. Victor était alors un rêveur naïf. Né dune famille modeste, il sétait promis que sa femme et ses enfants auraient toujours le meilleur. Il ne savait pas encore comment y parvenir, mais il débordait denthousiasme.

Mélusine navait aucune ambition particulière, mais elle possédait un cœur généreux. Victor comprit quil était amoureux le jour où elle frappa à sa porte, frileuse, avec un thermos de soupe chaude.

Sébastien ma dit que tu étais malade. Jai pensé passer te voir, murmuratelle en ôtant ses chaussures.
Tu naurais pas dû. Tu risques de tenrhumer aussi, répliqua Victor, mais il ne la chassa pas.
Alors je tomberai malade avec toi, on fera nos fièvres ensemble, réponditelle, souriante. Je ne suis pas du sucre qui fond.

Victor vit en Mélusine la femme qui pouvait couvrir son dos, sans calcul, simplement par bonté, parce quil lui plaisait et parce quelle aimait prendre soin.

En un an, ils vivaient déjà ensemble dans un petit studio loué à Paris. Leur cuisine était minuscule, le frigo bourdonnait, le robinet fuyait, les cafards faisaient des apparitions sporadiques. Ils survivaient aux nuits blanches avant les examens, couraient aux jobs dappoint. Victor transportait des cartons au supermarché, Mélusine était serveuse dans un bistrot.

Ils traversèrent tout. Ils découvrirent que les nouilles instantanées coûtaient presque un petit luxe. Mélusine paniqua quand Victor fut hospitalisé pour des calculs biliaires, faute dargent pour les médicaments. Ils empruntaient régulièrement à leurs parents ou à des amis.

Heureusement, les amis de Victor étaient nombreux. Certains cherchaient un aidemanœuvre sur un chantier, dautres voulaient faire repeindre une barrière à la campagne pour une bouchée de pain. Victor acceptait presque tout, tandis que Mélusine essayait de ne pas être surchargée.

Je veux taider! sexclamatelle lorsque Victor se préparait à un autre travail.
Ah! Et comment? Tu vas porter du charbon? Tu vas teffondrer tout de suite. Notre traitement coûtera plus cher que ton effort, grogna Victor.

Pourtant il apprécia la bonne volonté de sa femme, et ne la laissa pas de côté quand les finances devinrent critiques.

Pas à pas, il atteignit son but. Dabord les diplômes. Victor erra longtemps parmi les entreprises, jusquà être recruté dans une grande société grâce à un contact. Il commença comme technicien junior, avec un planning infernal: soirées supplémentaires, weekends décalés.

Mélusine le soutenait constamment. Elle gérait la maison tout en travaillant, préparait ses plats favoris, entretenait le petit chien même quand lanimal ne bougeait plus.

Ça ira, tout passera, disaitelle lors des moments les plus durs.

Quand il devint chef du département logistique, les responsabilités augmentèrent, mais Victor sentait clairement que lamour et lattente de la maison le soutenaient. Il était prêt à tout pour cela.

Leur vie entra alors dans une nouvelle étape. Ils achetèrent leur propre appartement à Lyon, une petite voiture, une maison de campagne. Ils achetèrent des meubles neufs au magasin, pas sur Le Bon Coin. Ils changeaient de vêtements non par usure, mais simplement par envie. Les vacances ne se passaient plus chez les parents à la campagne, mais au bord de la Méditerranée.

Victor offrait à sa femme des manteaux, des sacs, de lor, sans occasion particulière, pour fêter un vendredi soir ou une bonne humeur. Mélusine rougissait encore devant les prix, mais cela rendait Victor plus heureux de la sortir de son vieux régime déconomie.

Au début tout était merveilleux. Elle remerciait, le serrait fort. Elle se gavait dun nouveau parfum, portait des vêtements de marque, cuisinait avec une multicuiseur aux mille fonctions.

Puis quelque chose changea. Mélusine sortit une vieille multicuiseur, reprit un sac fissuré, cacha un flacon de parfum quelque part. Dabord Victor pensa quelle naimait plus larôme, puis quelle était prise dans ses vieilles habitudes. Mais cela ne collait pas: pourquoi porter des chaussures qui blessent le pied quand on possède une paire neuve et confortable?

Victor décida de tester sa femme, et loccasion se présenta.

Lorsque son collègue Sébastien linvita à son anniversaire, Victor acheta pour Mélusine un set : bracelet en or et boucles doreilles aux saphirs. Il voulait que tous voient la femme quil aimait tant.

Mets la robe que nous avons achetée vendredi, et le set que je tai offert la semaine dernière, demanda Victor. Ils vont parfaitement ensemble.

Mélusine se trouva décontenancée. Elle marmonna que le bracelet était cassé, quelle lavait remis à un bijoutier, mais ne savait pas où exactement. Puis elle avoua que la mère lavait pris. Pas seulement le bracelet.

Donc tout ce que je tai offert a fini chez ta mère? serra Victor les lèvres. Mélusine, sérieusement? Tu ne peux pas répondre?

Elle détourna le regard.

Je ne sais pas comment. Jai essayé. Elle se fâche, dit quelle ma élevée, que je lui suis redevable, que plus personne ne lui offrira de telles choses et que toi, tu continues den acheter. Que ça ne me coûte rien.

Victor couvrit son visage de ses mains, ressentant comme un vol. Ce nétait pas le cadeau, cétait le vol moral.

Tout est clair, soupiratil. Alors je dois réfléchir. Dorénavant je ne toffrirai que ce qui ne pourra pas être envoyé à ta mère dans la semaine.

Mélusine resta muette, sans rien à dire. Elle se laissait trop facilement manipuler. Victor voulut la secouer, mais savait que ce serait vain. Il se résigna à accepter sa femme telle quelle était.

Victor comprit quil fallait réparer la fuite, pas la femme, même si cette fuite sappelait Véronique.

Véronique, la bellemère, était bruyante, impertinente, collante. Victor lavait rencontrée peu après le début de sa relation avec Mélusine.

Je ne veux pas mimmiscer, mais lançaitelle toujours, en distribuant ses conseils.

Véronique était comptable, son mari travaillait à lendroit où il nétait pas trop sollicité. Son salaire était, bien sûr, à la hauteur.

La bellemère essayait denvahir leurs relations dès le premier jour, arrivant sans prévenir, parfois à huit heures du matin. Un soir, alors que sa visite coïncidait avec un moment romantique, Victor décida de ne pas la recevoir. Mélusine pâlit, murmurait que cétait sa mère, mais le mari resta ferme.

Oui, mère, acquiesçatil. Mais nous ne lattendions pas. Quelle planifie ses visites à lavance.

Désormais, Véronique sinfiltrait dans leur couple non par la porte, mais par le sentiment de culpabilité quelle cultivait chez la fille.

Oh, quel parfum! Aucun ne mest jamais offert. Puisje peux lemprunter une semaine? Lanniversaire de Lucie approche, je veux me parfumer, éblouir tout le monde, disaitelle. Tu ne vas pas me priver pour ta mère, nestce pas? Jai tout donné.

Comment lutter? Empêcher le vol de quoi que ce soit. Le jour de lanniversaire de Mélusine, Victor décida dessayer une nouvelle stratégie.

Lorsque tout le monde se rassembla autour de la table, il se leva et tendit à sa femme une petite enveloppe.

Mon soleil, cest pour toi. Je sais que tu rêves daller en Italie. Profite, reposetoi.

Véronique sanima immédiatement, levant les sourcils.

Ah! Quelle merveille. Jai toujours voulu bronzer au bord de la mer, voir les Italiens, leurs monuments!
Rêver ne coûte rien. Mais, Véronique, le second billet, cest le mien. Tu partiras avec moi, et je ne suis pas le colocataire le plus charmant. Je ronfle fort, jécoute de la musique la nuit, je marche nu dans la chambre. Vous êtes prêtes?

Tous rirent autour de la table. Mélusine baissa les yeux, rougissant légèrement, puis sourit. Véronique rougit, se mordit les lèvres, se détourna. Elle resta silencieuse toute la soirée, puis sen alla avant les autres. Victor ne put sempêcher de sourir: ce jour-là, il avait reçu deux cadeaux. Le sourire sincère de sa femme et le silence de la bellemère.

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Tu n’en perds rien !
J’ai refusé de laver la montagne de vaisselle laissée par la famille de mon mari après leur départ et j’ai tout laissé tel quel jusqu’à son réveil – Marie, fais un effort, c’est ma mère tout de même… On ne s’est pas vus depuis des lustres, ils sont juste de passage avec Sylvie, juste le temps d’une soirée. On discute, je ramène de la viande, je la fais mariner, – Vadim regardait sa femme comme un épagneul penaud qui sait où est caché l’os mais ne peut pas l’attraper. Marina soupira lourdement en posant ses sacs de courses au sol. C’était vendredi soir. Derrière elle – une semaine de boulot éreintante, la période des bilans, la chef comptable au bord de la crise de nerfs, sans parler des vérifications interminables. Devant – un week-end qu’elle imaginait dans les bras d’un bon livre et du silence. Mais comme d’habitude, Vadim avait d’autres projets pour son temps libre. – Vadim, “juste une soirée” chez les tiens, c’est le grand banquet avec trois plats, compote maison et danse du ventre autour de leur petite personne, – répliqua-t-elle, en retirant son manteau. – Je suis épuisée. Je veux juste m’allonger et regarder le plafond. – Mais je vais t’aider ! – promit-il avec enthousiasme, filant à la cuisine les bras chargés. – Je passerai l’aspirateur. Je sors la table. Et j’irai à l’épicerie si besoin. Tu n’auras qu’à préparer les salades et mettre le plat chaud au four. Allons, c’est gênant de refuser, ils sont déjà partis. Marina s’arrêta dans l’encadrement de la cuisine. – Comment ça, “déjà partis” ? Tu les as invités sans me demander ? Vadim se gratta la tête, penaud. – Ce matin, maman a appelé, elle était en ville avec Sylvie et les enfants, fatigués après le lèche-vitrines… Elle a demandé si elle pouvait passer à la maison. Je ne vais pas refuser l’entrée à ma propre mère, non ? – Et me consulter, ça te paraît accessoire ? – Je savais que tu étais gentille et accueillante. Marie, s’il te plaît. Je promets, je vais tout faire. On s’en sort vite et ensuite je m’occupe du reste. Promis juré ! Marina regarda son mari. Malgré ses trente-cinq ans, il avait l’air d’un gamin persuadé qu’un grand sourire résout tous les problèmes. Inutile de protester – les invités étaient déjà en route. – Bon… – elle céda. – Sors la viande. Mais Vadim, cette fois, le ménage c’est pour toi. Je suis sérieuse. Je prépare, je mets la table, j’anime, mais la vaisselle, tu t’en occupes. – Deal ! – s’exclama-t-il, faisant déjà sonner les casseroles. – T’es en or ! Deux heures plus tard, l’appartement embaumait l’oignon frit, le rôti et la vanille. Marina jonglait entre la cuisine et la table, telle un chef étoilé. Vadim avait aspiré (en plein milieu du tapis, uniquement) et monté la table à rallonge, puis s’était calé devant la télé, “prêt à donner le top”. À vingt heures, la sonnette retentit. À la porte, la lourde et tonitruante Mme Anne, sa belle-mère, suivie de Sylvie, la sœur de Vadim, déjà boudeuse, et de ses deux jumeaux de sept ans qui se précipitèrent dans l’appartement sans même enlever leurs chaussures. – Enfin ! – Anne débarqua tout sourire, tendant la joue à Marina avant de la jauger d’un regard sans appel. – Tu fais l’insomnie ou quoi, t’as des cernes épouvantables. Tu bosses trop, il faudrait penser à ta famille. – Bonsoir, Anne. Entrez, je vous en prie, – répondit Marina, indifférente à la pique. – Salut Sylvie. Sylvie hocha la tête en ôtant ses bottines dernier cri. – Salut. Chez toi, quelle chaleur ! Pas de clim ? J’ai transpiré dans l’escalier. Vadim ! Viens accueillir ta mère ! Vadim afficha un sourire éclatant façon samovar astiqué. Étreintes, tapes dans le dos, grandes discussions – la fête commençait. Marina s’éclipsa à la cuisine. Personne ne proposait d’aider. Le dîner fut animé. Anne s’imposa en bout de table (“La doyenne doit voir tout le monde !”), Sylvie se colla à la salade, les enfants tournèrent autour, attrapant des morceaux à la volée, générant un chaos constant. – Ta viande est sèche, – conclut Anne, après la première bouchée. – Tu l’as trop cuite ? Ou pas marinée dans le lait ? Je t’avais pourtant dit, Vadim l’aime comme ça. – Marinée aux herbes et à l’huile d’olive, – répondit Marina, imperturbable. – Voilà, tu fais à ta tête. Il faut garder les traditions, – Anne levait la fourchette doctement. – Vadim, sers ta mère, j’ai mérité mon verre de vin ! – C’est cosy chez toi, – lança Sylvie, louchant sur les rideaux. – Je changerais bien la couleur ; la rose poussiéreuse est tendance, pas ce vieux kaki. – C’est olive, Sylvie. – C’est spécial… Maman, passe-moi les champignons. Et Marina, tu as encore mis de la mayonnaise dans la salade ? Je suis au régime ! Un grec, ça prenait cinq minutes… Marina sentit la colère monter. Trois heures d’efforts pour ce repas. Produits fins payés de sa poche. Et maintenant ça. – Il y a une assiette de crudités. Tomates, concombres, poivrons. Naturel, sans mayo. – Grignoter du légume, quelle barbe, – fit Sylvie, mais prit une montagne de “hareng sous le manteau”. – Tant pis, ce soir, c’est “cheat meal” comme on dit. Vadim n’était que rires et bons mots, versant le vin, racontant les anecdotes… – Marina, les serviettes, les mains de Paul sont pleines de gras ! – hurla-t-il. Marina partit chercher les serviettes. – Le pain ! Plus de pain ! Coupe-en, – Anne. Marina s’exécuta. – Tata Marina, j’ai renversé mon jus ! – plaisanta l’un des jumeaux. La belle nappe arborait une mare rouge de jus de cerise. Marina nettoya, Vadim ne broncha pas, toujours occupé à papoter plantes vertes avec Anne. – Pas grave, – fit Anne. – Ce ne sont que des enfants. Tu laveras tout à l’occasion, mais il te faut un bon détachant, je te passerai le nom, parce que les chemises de Vadim sont toujours ternes avec tes produits. La soirée fut interminable. La montagne de vaisselle grossissait à vue d’œil. Tout y passa : assiettes, soupière (Anne exigea du bouillon “pour l’estomac”), plats, saladiers, plats graisseux… À onze heures, les invités se levèrent. – C’était parfait ! – Anne peinait à quitter la table. – Vadim, accompagne-nous au taxi, il fait nuit, et les courses sont lourdes. – Bien sûr, maman ! – Merci pour le dîner, – lança Sylvie en se chaussant. – Le gâteau du commerce, ça se sent. Fais-le maison la prochaine fois ! – Au revoir, – souffla Marina. Dès que la porte se referma sur eux, le silence envahit l’appartement. Marina entra dans la cuisine : un champ de bataille. La table croulait sous les restes, miettes, serviettes froissées, le sol poisseux, la vaisselle entassée dans l’évier et sur le plan de travail. Des assiettes couvertes de mayonnaise, casseroles croûtées, verres tachés de vin, tasses de thé abandonnées, noyaux d’olives dans les coupelles (merci Anne)… Un Everest de crasse. Il était minuit. Marina avait le dos en compote, les jambes aussi lourdes que celles d’Anne. À pleurer d’épuisement. La porte d’entrée s’ouvrit, Vadim rentra, jovial et un peu pompette. – Pfiou, c’était sympa, hein Marie ? Maman contente, Sylvie aussi, elle râle comme d’hab. Les gamins, quelle énergie ! Ça vit, quoi ! Il tenta de l’enlacer, Marina recula. – Vadim, regarde autour de toi. – Hein ? – il balaya la cuisine du regard, s’arrêta sur l’Everest de vaisselle, son sourire faiblit. – Oui… C’est vrai… Ouf, je suis crevé, j’ai bu un peu, je suis flagada. On verra demain ? On nettoie tout au saut du lit. – Tu as promis… – glissa Marina. – Mais je ne refuse pas ! Juste, là, je peux pas. La vaisselle ne va pas s’enfuir. Je vais me doucher, dormir. Toi aussi, laisse tomber. Il lui fit un bisou dans les cheveux, bailla à s’en décrocher la mâchoire, fila à la salle de bain. Bientôt la douche, puis le ronflement dans la chambre. Marina resta dans la cuisine, assommée. Sa main se tendit vers l’éponge. Réflexe pavlovien : “Il faut nettoyer, sinon les bestioles, le matin quel enfer”. Elle ouvrit l’eau. Pause. Les remarques d’Anne sur la viande, le ton de Sylvie sur les légumes… Et la sérénité de Vadim : “Demain”. Chez Vadim, “Demain”, c’était “tu vas craquer, tout laver avant moi”. Comme d’habitude. Mais là, non. Quelque chose avait cédé. Marina coupa l’eau, remit l’éponge à sa place. – Non, – dit-elle à voix haute. – Pas cette fois. Elle prit juste le pichet d’eau et un verre propre, éteignit la lumière, laissant le chaos dans l’ombre, puis rejoignit la chambre. Vadim dormait en étoile sur le lit. Marina se coucha sur l’extrême bord, se couvrit, et pour la première fois, s’endormit sans remords. Le lendemain, soleil radieux, rayons sur le plancher. Marina ouvrit les yeux à huit heures, Vadim ronflait paisiblement. D’ordinaire, elle se serait levée pour préparer crêpes ou fromage blanc. Puis ménage, lessive, repassage. Aujourd’hui, elle s’étira, mit son peignoir favori. Douche, masque, brushing, maquillage léger, tout en douceur. À neuf heures et demie, elle glissa à la cuisine. Le carnage du soir paraissait pire au matin. La mayonnaise figée, la vinaigrette séchée, une mouche dans les verres, l’odeur de fête avinée, d’oignon trop vieux. Marina fit une grimace mais ne céda pas. Après avoir déplacé le plat graisseux du pied, elle accéda à la machine à café. Ouf, coin propre. Un café, une tablette de chocolat noir bien méritée. Elle prit un siège, le posa sur le balcon, ferma la porte et s’installa en reine exilée, coupée du chaos. Au dehors, les oiseaux gazouillaient, la ville s’éveillait. Le café était délicieux, elle se sentit souveraine. Vers dix heures, Vadim apparut, tout échevelé, en sous-vêtements. – Marie, t’es là ? Pourquoi tu ne m’as pas réveillé ? Je meurs de faim ! Plus de crêpes ? Tu prépares des œufs ? J’ai la tête en compote, ce vin était du poison ! Marina le regarda, but lentement son café, sourit. – Bonjour, chéri. Il n’y a plus de crêpes. Plus d’œufs non plus, tout est parti hier. Mais tu peux chercher. Vadim cligna des yeux, contempla la cuisine. Il s’arrêta, sous le choc devant la pagaille. – Euh… Marie… Pourquoi… c’est comme ça ? Tu n’as pas nettoyé ? – Non, – répondit-elle calmement. – Je t’avais prévenu : vaisselle à toi. Tu l’as dit toi-même hier. Je n’ai pas voulu gêner ton repos. – Mais je croyais que… pendant mon sommeil… – il s’arrêta, comprenant combien c’était… égoïste. – Marie, enfin ! Tu me fais la gueule ? Pour maman ? D’accord, elle est cash, mais ce n’est pas une raison pour laisser tout ça ! Marina posa sa tasse. – Ce n’est pas moi qui ai provoqué ce désastre. J’ai accueilli tes gens, préparé, supporté ta sœur et ta mère. J’ai bossé quatre heures après le travail. Le relais maintenant, c’est toi. – Je sais pas nettoyer ce gras ! – gémit-il. – La plaque est cramée ! – Google est ton ami. Ou demande à ta mère : elle vante ses astuces. – Marina ! C’est pas drôle ! – Moi non plus, hier je n’ai pas ri. Elle se tourna vers la fenêtre, conversation close. Vadim attendit une minute, observa sa femme indifférente, la montagne de vaisselle, espérant qu’elle vienne tout laver… Mais non, reine indifférente au balcon. Placard qui claque, verres qui sonnent – Vadim cherche du propre. Puis bruit d’eau. – Zut ! Pas d’eau chaude ! – hurla-t-il. – Oui, – répondit Marina, sans bouger. – Je t’ai dit, travaux ce week-end. Ballon d’eau à allumer. Faut attendre une heure. – C’est un cauchemar… – maugréa Vadim. Il fit chauffer de l’eau pour laver la vaisselle à l’ancienne. Marina entendait le bazar, les jurons, les doigts brûlés. Il mit trois heures à laver tout. Pendant ce temps, elle arrosa ses plantes, lut un roman, commanda des sushis, en grignota sur le balcon, n’offrant à Vadim qu’un maki au concombre sous prétexte de ses mains sales. À treize heures, la cuisine était comme neuve. Vadim, trempé, énervé, assis, fixait le plan de travail avec haine. – Alors ? – quand Marina entra. – Tu es contente ? J’ai lavé. Chaque fourchette, chaque fichue cuillère. C’est bon pour toi ? Marina passa le doigt sur la table. Nickel. – Bravo, – dit-elle sérieusement. – Je savais que tu y arriverais. – J’en peux plus, – avoua-t-il. – Comment ils salissent autant, juste cinq adultes et deux mômes ? – Voilà, Vadim. C’est ça, “recevoir les invités”. Et je fais ça à chaque visite de tes proches. D’habitude tu ne vois pas, tu discutes, puis tu dors. Vadim regarde ses mains, la peau fripée par l’eau et la javel. – Tu veux dire qu’ils… c’est tout le temps comme ça ? J’avais jamais remarqué… – Sylvie s’essuie les mains sur la nappe. Ta mère met les noyaux dans le thé. Les enfants jettent le pain sous la table. Vadim grimace. – Pas glorieux. – Non. Mais sais-tu ce qui compte ? – Quoi ? – Que la prochaine fois que ta maman appelle, tu te souviennes de ces trois heures. De la plaque cramée. De l’eau froide. Et que tu dises : “Maman, désolé, on n’est pas là.” Ou que tu les invites au resto. Vadim rit nerveusement. – Au resto ? Avec leurs coups de fourchette ? Je suis ruiné. – Mais mes nerfs et tes mains resteront intacts. À toi de choisir. Vadim s’approche, l’enlace, sentant bon le citron. – Pardonne-moi, Marie. J’ai été stupide. Je croyais que c’était… facile. Hop, fini. – Facile pour celui qui ne fait rien, – elle lui caresse les cheveux. – Tu veux manger ? – À mourir de faim ! – Pas d’éléphant, mais j’ai des raviolis industriels. – Parfait. Et… On mange direct dans la casserole ? Pour pas salir d’assiettes. Marina rit. Pour la première fois, la tension retombe. – Non, on mange comme des adultes, mais c’est toi qui laves ensuite. On révise la leçon. Vadim soupire, résigné. Mais il ne discute plus. Il prend la casserole, la remplit. Leçon apprise. Et pour les prochains “petits dîners” de Mme Anne et Sylvie, Marina a déjà ajouté la vaisselle jetable à sa liste de courses. Au cas où. Abonnez-vous pour ne pas manquer les prochaines histoires, et laissez un like si vous pensez que Vadim a eu la leçon qu’il méritait. Vos avis m’intéressent en commentaires.