La Maîtresse Envoûtante

Écoute, ma chère, laisse-moi te raconter ce qui sest passé avec Pierre et sa maîtresse, parce que cest vraiment du grand théâtre à la française.

Sa maîtresse, Sophie, était ravissante. Si Pierre était une femme, il aurait sans doute choisi cette beauté sans hésiter. Tu sais, il y a ces femmes qui connaissent leur valeur, qui marchent la tête haute, qui te fixent le regard sans jamais baisser la garde. Elles nont pas besoin de gestes tapageurs, ni dexposer leurs épaules, elles sont souveraines, calmes, jamais paniquées.

Pierre aurait aussi pu la choisir, à lopposé complet de Camille. Camille, cest elle, toujours pressée, criant après les enfants et contre Pierre, les mains toujours tremblantes, le travail qui déborde, le patron qui râle. Elle porte en permanence des pantalons larges et des sweat-shirts, parce que repasser une chemise ou un chemisier, cest un vrai calvaire. Elle a dailleurs oublié la dernière fois où elle a passé un fer sur ces jolies volants, heureusement que le sèchelinge dernier cri lisse tout à la perfection, au point que le fer à repasser ne sert presque plus.

Sophie, elle, était du haut du chic. Silhouette, posture, jambes, cheveux, yeux, visage on en perdrait le souffle. Elle na jamais vraiment expiré depuis le jour où elle la vu. Ou plutôt, où elle la aperçu. Un jour, en mission dans un quartier éloigné de la banlieue parisienne, elle sest réfugiée dans le premier café quelle a trouvé pour grignoter un truc. La tâche était faite, la faim toujours là. Le café était plein, mais un petit coin libre se dégagea. Elle sassit, prit le menu, leva les yeux et non, ce nétait pas une illusion. Elle reconnut immédiatement son mari, de dos. Et derrière lui, il y avait Camille.

Pierre tenait les mains de Sophie dans les siennes, caressait ses doigts. « Ah, quelle audace », pensa-t-elle. « Vos doigts sentent le benjoin », aurait-elle pu dire en plaisantant. Mais la femme était vraiment belle. Objectivement belle.

Sophie commanda une soupe et une salade, mangea sans vraiment sentir le goût, et resta là un moment, attendant quils partent. Elle craignait dêtre repérée. Inutile de sen faire à ce moment, Pierre ne sintéressait plus du tout au monde qui lentourait.

Cétait une sensation étrange, genre brûlure qui laisse une trace sur la peau, comme si la douleur allait arriver dun instant à lautre. Tu sais, ces secondes où tu te dis que le supplice est imminent, alors que, à lintérieur, il ny a rien du tout.

Pierre revint à lheure, toujours de bonne humeur, toujours stable. Camille, elle, se jetait toujours à courir, à pousser tout le monde. Pierre, lui, était un vrai sanguin, posé, solide, avec un sens de lhumour bien à lui.

Elle aurait bien besoin de son humour maintenant, mais la situation ne sy prêtait pas. Tout le soir, elle aurait aimé le taquiner, dun ton froid, « Alors, comment était ta petite maîtresse? Je lai vue au café du coin, elle était jolie, nestce pas? » et regarder la sueur perler sur son front, le rougeur qui monte quand il essaie de garder son calme.

Puis elle aurait pu ajouter, « Et maintenant? Faut que les enfants connaissent leur nouvelle maman, où veuxtu quon loge la petite? Chez nous? » Mais elle ne dit rien. Pierre, comme dhabitude, la serra dans les bras au lit, la tira près de lui et sest endormi aussitôt.

Peutêtre quils ne font plus lamour pour linstant, pensa-t-elle en se glissant dun côté du lit, et elle éclata dun petit rire silencieux. Elle se sentait comme une femme qui a été trompée sous ses yeux, mais qui continue à dire que tout nest quune illusion.

Peutêtre que cest juste le premier acte, la préliminaire, le flirt, le souffle partagé. Pierre était un amant camouflé, sans un mot, sans un geste.

Elle tournoyait dans le lit, sendormait par bribes, rêvait de fleurs éclatantes et de maîtresses en robes rouges. Le lendemain, la tête lourde, elle se leva lentement, prépara les enfants pour lécole, et se demanda ce quelle devait faire. Que font les femmes quand elles surprennent leurs maris avec une maîtresse? Google? Non, même Google ne répondait pas. Elle navait aucune réponse.

Vivre comme dhabitude? Elle le faisait déjà: le mari rentre à la maison à lheure, sans rouge à lèvres sur la chemise, sans parfum étranger, les enfants qui courent partout, les dimanches au cinéma. Aucun changement de comportement, le même sexe deux fois par semaine, parfois trois si on y prête attention.

Et si elle sétait trompée de café? Non, elle navait pas fait derreur. Elle lappela à midi, il ne décrocha pas. Elle prit un taxi, retourna au même café, prétexte au chauffeur quelle attendait un colis pour le travail. La voiture de Pierre était garée juste en face. Pierre et Sophie sortirent, montèrent dans sa voiture et séloignèrent.

Elle pâlit, demanda de leau au chauffeur, fit semblant de téléphoner, cria dans le combiné imaginaire : « Au diable votre colis! Jen ai assez, je file au boulot! » Elle se doutait bien que le chauffeur se demanderait ce qui se passait.

Savoir quune maîtresse existe change toujours la vie. Divorcer? Probablement. Mais comment vivre autrement? Tolérer? Pourquoi faire? Pour quoi?

Elle se rappelait il y a deux ans, chez des amis, le mari de la voisine avait une maîtresse. Il sétait caché, avait masqué la vérité, mais la femme avait fini par découvrir les messages sur le téléphone. Il niait tout, même quand les preuves sétaient accumulées. Finalement, le mari avait déclaré : « Je ne mentirais jamais. Si tu me fais confiance, admettons nos erreurs. Si la famille compte pour toi, assume ou pars, mais assure leur le nécessaire. » Elle en était fière, admirait son sens du devoir.

Ah, les histoires des autres, cest facile à résoudre à distance, sans responsabilités. Mais quand tu es au cœur du drame, face à la femme et à la maîtresse en même temps, le courage te quitte en un clin dœil.

Alors, Camille revint à la table du café, sassit sur la chaise libre. Sophie leva les yeux, surprise. Pierre resta figé, puis senfonça dans son siège. Le silence était complet. Elle samusait un peu à les observer. Sophie comprit immédiatement qui elle était. Ou peutêtre déjà le savait.

Pierre sapprêtait à parler, mais Camille le stoppa dune main levée : « Ce nest pas ce que jai imaginé, nestce pas ? » Puis elle ajouta, « Il ny a rien de vraiment étonnant ici, ça arrive. Mais pensez à comment vous allez régler tout ça les enfants, le logement, les parents vieillissants. Vous êtes intelligents, vous y arriverez. »

Elle se leva tranquillement, son costume fraîchement repassé lui allait à ravir. Elle navait pas porté cette tenue depuis longtemps.

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