« Il faut accoucher au plus vite », sexclame Grandmère Marie en décrochant les pieds du lit. Marie a 87ans, et elle a bien oublié ce que cest dêtre jeune, mais son petitfils et sa petitefille de cinq ans insistent, parfois en lui tapotant le bras dune canne.
«Si tu restes dans ton vieux bas bleu, tu ne feras que repenser à tes années de vieille, et il sera trop tard,» prévientelle en marmonnant. Mais maintenant Marie se morfond, elle refuse de se lever, elle lance des répliques à tout le monde «Pourquoi je vous ai élevés, vous les traîtres, pour que vous dormiez jusquau déjeuner?» et les casseroles résonnent dans la cuisine dès six heures du matin.
La maisonnée sinquiète.
«Maman, pourquoi tu ne nous insultes plus?» demande la petitefille, Léa. «Je vais mourir, ma petite, cest le moment,» souffle Marie, entre tristesse de la fin qui approche et lespoir dun audelà qui dépasse votre bouillon de potiron que vous avez à peine appris à préparer.
Léa file dans la cuisine où la famille se rassemble, murmurant à loreille de loncle Gérard, le fils aîné de Marie.
«Le marmotte de Grandmère est morte!», lancetelle après une petite enquête improvisée. «Quelle marmotte?», sinterroge Gérard, les sourcils froncés comme un personnage de conte.
Il imagine un vieil homme sorti dun récit de la mer du Nord, où le vent samuse à jouer avec les branches. «Un vieux, sûrement», haussetelle les épaules. Elle ne saurait comment la marmotte aurait pu apparaître si la grandmère ne lui en avait jamais parlé.
Les aînés échangent un regard. Le lendemain, le médecin, calme et mesuré, arrive chez eux.
«Elle ne se porte pas bien,», annoncetil. Gérard ricane, frappant ses cuisses, «Et dire quon vous a appelé!» Le docteur le regarde, puis se tourne vers son épouse, «Cest lié à lâge,» confirmetil sans équivoque. «Je ne vois aucune anomalie grave. Quels sont les symptômes?»
«Elle ne me dit plus quand préparer le déjeuner ou le dîner!», répond la femme de Gérard, dune voix à peine audible, déjà grandmère elleaussi. «Toute sa vie, elle me poussait à travailler les mains, et maintenant elle ne met même plus les pieds dans la cuisine.»
Lors du conseil de famille, ils jugent le signe très inquiétant. Épuisés, ils sallongent, comme sils allaient sendormir à même le sol.
Dans la nuit, Gérard se réveille au bruit familier des pantoufles qui crissent. Mais cette fois, ce nest pas lordre habituel de se lever pour le petitdéjeuner.
«Maman?», murmuretil dans le couloir. Une voix désinvolte répond dans lobscurité. «Questce que?»
«Je pense profiter du temps pendant que vous dormez pour aller voir M.Jacques», sembletelle reprendre, comme si la grandmère revenait à elle. «Je file aux toilettes, où dautre?»
Gérard allume la lumière de la cuisine, fait bouillir leau et sassoit, les mains sur la tête. «Tu as faim?», demande la grandmère qui se tient dans le couloir, le regard fixe. «Je tattends. Questce qui sest passé, maman?»
Marie savance vers la table. «Ça fait cinq jours que je reste dans ma chambre, quand soudain un pigeon sest fracassé contre la vitre boum!» Elle pense aussitôt à un mauvais présage. «Je me suis allongée, jattends le jour. Le deuxième, le troisième, et maintenant je me réveille au milieu de la nuit en me demandant si ce signe ne me conduit pas aux bourrasques du lutin pour brûler ma vie sous les draps.»
«Viens, versemoi un thé bien fort,» ditelle. «Trois jours avec toi, fils, on na pas vraiment parlé, on rattrapera.»
Gérard se couche vers cinq heures et demie du matin, tandis que Marie reste en cuisine à préparer le petitdéjeuner il faut bien tout faire soimême, sinon ces petites mains ne pourront pas nourrir les enfants correctement.







